Liberté de la presse : le paradoxe français

par Henri Pigeat
Reportage sur la conférence de presse tenue le mardi 2 mars 2004 au Centre d’Accueil de la Presse étrangère. Ecoutez des extraits des interventions d’Henri Pigeat, Président du centre de formation des journalistes, et de Geneviève Guicheney, modératrice à France Télévisions et Correspondant de l’Institut.


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Émission proposée par : Hélène Renard
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Date de mise en ligne : 1er janvier 2005

Dans l’esprit des Lumières, dès 1789, la France a proclamé la liberté de la presse, mais, paradoxalement, elle a longtemps hésité à l’appliquer pleinement. Le groupe de travail de l’Académie, dirigé par Henri Pigeat, s’est efforcé d’analyser les raisons pour lesquelles cette liberté est, en France, une longue histoire d’ouverture et de reculs, mais aussi de restrictions constantes qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.

La comparaison internationale offre un éclairage significatif à l’heure d’une nouvelle phase de la construction européenne, et au moment où apparaissent les prémices d’un nouveau cours plus favorable à la liberté, et grâce auquel la France pourrait enfin rejoindre les pays qui ont fait de la liberté de la presse une des garanties essentielles de la démocratie.

Liberté de la presse, le paradoxe français - Conférence-débat avec Henri Pigeat

Intervenants
- Henri Pigeat, ancien Président de l’A.F.P., Président du Centre de formation des journalistes (C.F.J.)
- Olivier Kaeppelin, Conseiller du Président pour la politique culturelle de Radio France
- Jean Cluzel, Secrétaire perpétuel (H) de l’Académie des sciences morales et politiques et Président de Canal Académie

Propos introductifs [1]

Olivier Kaeppelin, conseiller du président de Radio France pour la politique culturelle

Merci d’être venus à notre invitation pour quelque chose qui nous tient beaucoup à cœur. Nous sommes évidemment dans une maison où le journalisme joue un rôle essentiel, où - j’ai envie de dire- l’information sous différentes formes joue un rôle différent, diffus. Mais tout au long des émissions que nous produisons, elle est sans cesse présente même si elle appelle parfois la pose de l’analyse ou de la réflexion ou de la rêverie ou de l’imaginaire. Merci beaucoup au CAPE de nous accueillir pour cette rencontre sachant que, là aussi bien sûr et avec quel bonheur, le journalisme n’est pas simplement franco-français mais est un journalisme international.

Pourquoi sommes-nous particulièrement heureux d’accueillir à la fois Jean Cluzel et Henri Pigeat ? Parce que, sous leur égide, vient de se terminer - j’ai envie de dire on verra pour les travaux futurs - un premier cycle à partir de la publication du dernier et troisième volet d’un travail très important sur la presse et qui s’est fait dans le cadre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Je vais très rapidement vous présenter nos deux interlocuteurs. Evidemment, le principal invité, Henri Pigeat, qui est ancien directeur de l’Agence France-Presse et président du Centre de formation des journalistes mais qui a aussi fait bien d’autres choses : administrateur de la SOFIRAD, de RMC, de la Société nationale des entreprises de presse. Et Jean Cluzel qui le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques et qui a eu aussi un rôle essentiel pour ce qui concerne l’audiovisuel français au sein du Sénat où il était rapporteur de la loi d’orientation du commerce et de l’artisanat, du budget de radio-télévision française, de la Commission d’enquête sénatoriale sur les finances de la télévision. Il a été rapporteur du budget de l’information et il a publié un certain nombre d’ouvrages dont ‘La télévision, presse et démocratie’, « Education, culture et télévision’ dans le cadre d’un cycle de douze tomes qui s’appelle ‘Regard sur l’audiovisuel’. Nous avons devant nous, sans doute, deux personnes parmi celles qui connaissent le mieux l’audiovisuel mais aussi la presse et le journalisme.

Un mot sur ces trois volumes. Ils se présentent en fait comme la synthèse d’un travail dirigé par Jacques Leprette et Henri Pigeat. Le troisième volet vient de paraître, ‘Ethique et qualité de l’information’. Il y en avait eu, si on remonte, un deuxième en 2003, ‘Liberté de la presse, le paradoxe français’ et, en 2002, ‘Tendances économiques de la presse quotidienne dans le monde’.

Ce que je vous proposerai, c’est d’abord d’écouter une introduction de Jean Cluzel sur ce travail et sur les questions qu’il pose puis nous écouterons la présentation d’Henri Pigeat puis, très librement, je me permettrai de poser une ou deux questions in vivo afin que vous-mêmes, vous posiez les questions qui vous intéressent sur ce travail. J’ai envie de dire que ce travail de fond, ce travail de réflexion et d’analyse, ce n’est pas tout à fait par hasard que nous le faisons ainsi que ce débat en pleine actualité concernant, notamment, les questions d’éthique et de qualité d’information puisque vous savez que c’est, depuis les événements de France 2, un sujet qui occupe tout aussi bien les journalistes que la société civile en général.

Jean Cluzel, Secrétaire perpétuel (H) de l’Académie des sciences morales et politiques et Président de Canal Académie

Monsieur le Directeur, Merci. Vous m’excuserez, Mesdames et Messieurs, de ma voix qui n’est pas naturelle mais c’est le meilleur gage que je puisse vous donner pour ne pas faire un discours trop long parce que j’en serais bien incapable.

Je voudrais quand même vous remercier, Monsieur le Directeur, de vos propos, vous remercier de nous accueillir ici, dans le Centre de la presse étrangère, dire toute l’admiration que nous avons pour l’ensemble du groupe Radio France avec ses différentes chaînes et pour son président avec lequel nous avons des liens d’amitié, liens extrêmement anciens et amitié extrêmement profonde. J’étais ici il n’y a pas longtemps, au moment où se déroulait également dans cette maison des événements qui sont ce qu’ils sont et sur lesquels je n’ai évidemment rien à dire.

L’Académie des sciences morales et politiques a décidé, il y a maintenant quatre ans, de reprendre ce qui était sa tradition depuis très, très, très longtemps car, lorsque l’on parle d’Académie en France, on est obligé de compter en siècles. Non pas en minutes comme on compte à la radio, non pas en heures comme on compte à la télévision mais en siècles comme on compte à l’Académie, c’est-à-dire à l’Institut de France. L’Académie française créée en 1635, vous le savez. La nôtre, l’Académie des sciences morales et politiques, créée sous le nom de ‘deuxième section des sciences morales et politiques’ en 1795 par la Convention, la veille de sa disparition puis, en 1803, comme nos prédécesseurs étaient ‘fils des lumières’, ça n’a pas plu au Premier consul qui allait devenir l’empereur Napoléon et qui a coupé l’oreille à notre deuxième section des sciences morales et politiques. Il a fallu Guizot et Louis-Philippe en 1832 pour que se reconstitue cette Académie.

Si j’ai fait ce long inventaire dans l’histoire, c’est parce qu’en 1841 - c’est là où je voulais en venir-, en 1841 est produit par cette Académie le rapport Villermé consacré au travail des enfants et c’est grâce à notre Académie, c’est grâce à ce rapport qu’une loi a pu être promulguée en France pour interdire le travail avant l’âge de douze ans dans les usines et dans les mines.

De 1841 jusqu’à nos jours, l’Académie a continué à produire, l’Académie a continué à donner des conseils aux pouvoirs publics puisque c’est notre devoir mais, depuis sept ou huit ans, nous avons donné un tour encore plus serré, plus précis à notre action. Chaque année, le président de l’année pour notre Académie choisit un centre de préoccupation. L’an dernier, c’était les grands personnages de l’histoire avec Le Roy Ladurie. Cette année, c’est l’Europe avec Michel Albert, l’Europe évidemment puisque, cette année, notre Europe passe de 15 à 25 pays et, de surcroît, nous avons les élections européennes au mois de juin prochain.

De plus, nous avons créé des groupes de travail, une vingtaine actuellement. Ces groupes de travail sont animés par des académiciens ou des proches de nous et c’est le cas pour ce qui concerne Henri Pigeat auquel, aussi, des liens d’amitié m’unissent depuis de très nombreuses années. Pourquoi des groupes de travail ? D’abord pour attirer l’attention des pouvoirs publics sur un problème ou une série de problèmes. Ensuite pour faire réfléchir les professionnels intéressés. Enfin, troisièmement, pour informer le public et nous nous retrouvons là, Monsieur le Directeur, vraiment dans les problèmes de presse, dans les problèmes de journalisme. Nous ne sommes pas journalistes, nous n’avons pas qualité, nous sommes spécialistes de sciences humaines et sociales car il est plus facile de parler de sciences humaines et sociales que de sciences morales et politiques, on le comprend mieux à notre époque. Mais la presse, pour nous, est importante car nous avons eu, parmi nos anciens, Chateaubriand pour qui la presse était la foudre à l’état brut et pour qui c’était l’électricité sociale. Et je crois que l’on peut dire de nos jours que la presse a encore plus d’importance qu’elle n’en avait il y a un siècle et demi en raison - Henri Pigeat vous le dira mieux que je ne saurais vous le dire tout à l’heure, c’est pourquoi je n’insisterai pas - en raison de l’évolution des technologies, en raison de l’augmentation de la population et en raison du marché qui se développe, du marché, des marchés au sens pluriel du terme.

La démographie en effet, c’est un problème qu’on évoque trop peu souvent. Il a fallu des milliers d’années, dans doute des millions d’années pour que la population du globe se retrouve à un milliard environ de personnes au début du 20e siècle et, au début du 21e siècle c’est-à-dire cent ans après, nous retrouvons environ six milliards et demis, sept milliards. C’est une chose que l’on ne comprend pas assez, dont on n’a pas assez conscience parce que des problèmes pouvaient se poser dans une société à peu près bloquée, sans grande évolution dans les siècles passés mais il faut réagir tout à fait différemment dans une société qui explose comme c’est le cas chez nous.

Ma conclusion sur ce point sera de dire que la presse est un peu la ‘chienne de garde’ de la démocratie parce qu’il y a entre l’information et la démocratie des liens qui sont consubstantiels et c’est la raison pour laquelle il est indispensable que le journaliste délivre une information qui soit objective autant que faire se peut, qui soit honnête et qui soit indépendante. Lorsqu’il m’arrive de lire dans la presse que tel ou telle journaliste, surtout à la télévision, n’a pas été confirmé dans son rôle parce qu’elle ou il avait une connotation de droite ou elle ou il avait une connotation de gauche, j’avoue que je ne comprends pas et j’avoue que, comme ancien parlementaire et comme citoyen toujours, ça me fait mal parce qu’un journaliste a parfaitement le droit comme chaque citoyen, une ou un journaliste comme chaque citoyenne ou chaque citoyen, d’avoir ses idées politiques, certes, et ses choix, certes. Simplement, lorsqu’il s’exprime, elle ou il s’exprime en journaliste, il faut évidemment respecter l’auditeur, le téléspectateur ou le lecteur, le respecter dans ses idées propres.

J’en termine par là : objectivité, honnêteté, indépendance et c’est la raison pour laquelle nous avons confié à Henri Pigeat, à l’Académie, le soin de réfléchir à ces questions et de signer ce rapport extrêmement important avec une équipe dont il va vous indiquer les noms des principales personnes de façon à nous poser le problème. Comment le journalisme peut-il concourir à une opinion publique éclairée et libre dans ses choix et faut-il mettre en place une éthique professionnelle ? Monsieur le Directeur, je vous remercie. Je vous remercie, Mesdames et Messieurs. C’est maintenant Henri Pigeat qui, beaucoup mieux que moi, pourra vous expliquer les tenants et aboutissants de nos travaux communs.

Henri Pigeat, Président du Centre de formation des journalistes

Henri Pigeat
Henri Pigeat

Merci. Monsieur Cluzel vient de faire le lien entre information et démocratie. En effet c’est ça, la toile de fond. Pourquoi s’est-on intéressé aux sujets qui font l’objet des ouvrages que vous avez évoqués ? Parce qu’il y a un enjeu qui est un enjeu tout bête, historiquement bien connu. Il n’y a pas de démocratie sans presse libre, sans presse responsable et la question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les médias tels qu’ils sont devenus - nous sommes dans la société de l’information, ça doit vouloir dire quelque chose - continuent à assumer cette fonction. Et ce n’est pas tout à fait par hasard si les deux derniers volumes publiés que vous avez cités sont consacrés, l’un à la liberté d’ailleurs en soulignant la situation particulière française - on a parlé de paradoxe, j’y reviendrai dans quelques secondes - et d’autre part, à la qualité de l’information qui est un thème moins connu mais dont l’actualité en effet, vous avez raison de l’avoir rappelé, souligne que ça n’est peut-être pas un thème secondaire.

Les deux choses sont liées. Je crois que, pendant longtemps, la liberté de l’information a été le combat prioritaire. Ca a été une longue conquête, je ne veux pas refaire l’histoire. On sait tous que le 19e siècle français, européen d’une certaine façon, démocratique dans le monde, a été celui de la conquête de cette liberté jusqu’à une époque encore récente que la plupart d’entre nous ont vécue très directement. La confrontation Est-Ouest faisait qu’il y avait deux conceptions de la liberté de la presse dans le monde : une conception, je dirai normale, la nôtre, et une conception dirigée, la conception soviétique dans laquelle la liberté de la presse consistait à être conforme aux codes, aux canons de l’idéologie dominante dans les pays qui étaient régis par ce système. Et le débat s’arrêtait là. Depuis quelques années et je parle en tant que praticien d’un certain nombre d’organisations professionnelles internationales, depuis quelques années, on voit apparaître un autre débat qui est celui que l’on met sous le thème de qualité de l’information faute peut-être d’ailleurs d’avoir une meilleure définition de l’information. J’essayerai de définir un peu ce que c’est mais c’est quelque chose d’assez varié . On pourrait dire aussi la fiabilité de l’information, on pourrait dire sa crédibilité, on pourrait dire son sérieux.

Pourquoi cette jonction ? Peut-être au fond parce qu’il y a deux risques qui menacent toujours la liberté d’expression. Il y a des risques, enfin deux catégories de risques. Il y a une catégorie de risques extérieurs. Ce sont les ingérences - c’est un terme juridique qu’on retrouve dans beaucoup de textes -, les ingérences des divers pouvoirs : pouvoir politique, pouvoir économique, pouvoir corporatif... Il y en a de toutes sortes, qui voudraient orienter l’expression des médias et des journalistes dans un certain sens. Mais il y a un autre phénomène qui est un phénomène de menaces internes, de risques internes que l’on voit très bien fleurir depuis quelques années, une ou deux décennies, et qui peuvent conduire à l’autodestruction de l’information, c’est-à-dire à sa perte de sérieux, à sa perte de qualité et ceci est une vraie question. Car, à partir du moment où l’information n’apparaîtrait plus comme une valeur suffisamment universelle et une valeur suprême, enfin suffisamment suprême si j’ose dire, pour qu’elle soit défendue à tous égards, pourquoi bénéficierait-elle d’un certain nombre de garanties, voire de privilèges et qui sont la règle dans toutes les démocraties du monde ? Jean Cluzel évoquait tout à l’heure cette expression très américaine, ‘le chien de garde’ de la démocratie que doit constituer le journaliste, c’est-à-dire faire en sorte que les activités publiques ou les activités tout court de la société restent transparentes, faire en sorte que chacun puisse avoir son opinion, faire son jugement et décider en tant que citoyen libre. Cette faculté peut être menacée de l’extérieur, elle peut être menacée de l’intérieur. C’est une première remarque que je voudrais faire et qui vous explique pourquoi nous avons choisi ces thèmes.

Une petite remarque méthodologique, Jean Cluzel y a fait allusion aussi, ce travail est le résultat de très nombreuses consultations, échanges etc. dans un groupe de travail de l’Académie des sciences morales et politiques qui était présidé par Jacques Leprette, ambassadeur de France, qui n’est malheureusement pas parmi nous aujourd’hui pour des raisons de santé. Ce groupe a eu plusieurs rapporteurs. Nous avons ici Maître Martine Norowski qui est membre du Barreau et qui a occupé des fonctions de responsabilité juridique dans de nombreux établissements de presse, qui est maintenant plus enseignante que plaideur. Nous avons eu quelqu’un qui a été assez proche de cette maison, Jean-Charles Paracuellos, sur les sujets économiques, c’était le premier rapport. Et nous avons eu, hélas il n’est plus parmi nous puisqu’il nous a quitté l’été dernier, un très grand professionnel de la presse que plusieurs membres de l’assistance, j’imagine, ont connu, Jean Huteau, qui a été un de mes adjoints à l’APF durant de nombreuses années et qui nous a accompagnés dans ce travail pendant de longs mois - on peut dire pratiquement tant qu’il a eu un souffle de vie - et il a eu le privilège de garder un esprit, un dynamisme entier jusqu’à sa fin, ceci au bout d’une carrière de quarante ans.

Je reviens au fond de la question pour une deuxième remarque qui est de poser un peu un paradoxe. Nous sommes dans la société de l’information. Chacun se rappelle que cette expression est née au moment de l’Internet vers les années 95-96 et chacun se rappelle les déclarations lyriques que ce phénomène a suscité : le savoir, l’être disponible pour tout un chacun, on allait effacer les inégalités d’accès à la connaissance, chacun pourrait s’exprimer librement etc. etc. On avait dit, grosso modo, la même chose au moment de l’apparition de l’électricité, au moment de l’apparition de la machine à vapeur et de quelques autres grands événements techniques. On avait dit aussi le contraire. Un certain nombre d’observateurs tout aussi pertinents avaient dit : vous allez voir ce que vous allez voir. Ca va être épouvantable, ça va être la fin de la fin, la catastrophe, la pagaille universelle. Ca n’a été ni l’un ni l’autre. On est entre les deux et on peut dire que tous ces nouveaux médias sont encore dans leur période de jeunesse. Et ce qu’on peut dire, d’ores et déjà et par rapport à notre centre d’intérêt ici, c’est que ces découvertes techniques ont apporté, bien sûr, des possibilités d’expression et de communication nouvelles et considérables en termes d’espace, en termes de volume. On peut dire qu’il y a l’information de rareté avant les années 80 et l’information de pléthore à partir des années 75-80, pléthore de réseaux de communication. Je ne voudrais pas jouer les ancêtres mais j’ai connu une époque où les agences de presse et quelques grandes radios et télévisions étaient les seules à vouloir acheminer des nouvelles à travers les océans, à travers les continents. Aujourd’hui, chacun d’entre nous, avec le téléphone portable qu’il a dans sa poche, peut non seulement recueillir des informations qui viennent des antipodes mais en envoyer s’il en a envie.

Donc beaucoup d’aspects positifs à ces nouvelles techniques : arrivée de l’image avec toute sa richesse, arrivée de la radio qui nous suit tel le petit chien qui ne nous quitte pas, qui nous permet d’être connecté en permanence etc. Mais il y a aussi l’autre face de ces applications des nouvelles techniques et je serais tenté de dire - c’est ma seconde observation pour poser le sujet - que nous sommes peut-être dans la période qui est la plus difficile pour le journalisme. Je crois sincèrement qu’il est plus difficile de faire du journalisme aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Ca peut vous paraître paradoxal, les plus anciens de cette salle se rappellent sans doute, ceux qui ont pratiqué ce métier, la difficulté qu’il y avait à trouver une cabine téléphonique parce qu’on avait une information, qu’on voulait la passer et qu’on ne savait pas. Je dirai que la situation inverse pose aussi beaucoup de problèmes. Pourquoi ? Très succinctement, il n’y a plus de délai, il faut réagir immédiatement. L’information se fait en direct. Est-ce encore de l’information ou simplement de la mise en scène ?

Dans le malheureux incident qui a affecté nos confrères de France 2 il y a quelques jours ou quelques semaines, quelles étaient les données si on découd les aspects un peu ‘psycho’, sociaux et émotifs ? Une concurrence exacerbée. Il fallait être aussi bien que la chaîne concurrente qui avait le personnage qui avait quelque chose à dire, le président de l’UMP en l’occurrence ; il fallait donc faire aussi vite ; Il n’y avait aucune limite technique, aucun recul. C’est ce que l’on appelle travailler sans filet. Dans la majorité des cas, ça marche à peu près. Pardon de dire cela mais ça marche. Il y a aussi un certain nombre de cas où l’acrobate tombe, le trapéziste tombe et, s’il n’y a pas de filet, on sait ce qu’il arrive et c’est ce qui est arrivé. Là, nous avons un phénomène qui appelle réflexion, c’est-à-dire que les limites, les garanties qui étaient données par les freins techniques d’autrefois et qui nous garantissaient, à nous professionnels, de ne pas faire trop de bêtises parce qu’on était bien obligé de réfléchir le temps de trouver un téléphone, le temps de passer une information, le temps de la rédiger, toutes ces barrières ont disparu.

Un autre aspect à titre d’exemple, je ne veux pas faire un long exposé, l’image. On dit : l’image, c’est fabuleux. En effet, est-ce qu’il y a une vérité plus grande que de montrer un personnage public quel qu’il soit, que ce soit un personnage public pour des raisons professionnelles ou public par l’actualité, est-ce qu’il y a quelque chose de plus fort et de plus vrai que de montrer ses réactions à l’écran en gros plan, en direct ou pas en direct ? En même temps, est-ce que l’on peut considérer que l’image suffit à informer ? Je n’en suis pas du tout persuadé. Je crois que l’image est un élément parmi d’autres de l’information comme la voix, comme le texte mais que l’image est un ami dangereux. Elle donne l’illusion de tout faire, de tout savoir. Or l’image, surtout telle qu’elle est exploitée encore aujourd’hui par les télévisions généralistes et c’est un fait - mon appréciation n’est pas morale - , la télévision est dominée par les télévisions généralistes. C’est encore un média jeune, immature qui n’a pas atteint la variété de la presse écrite. Cette image, telle que nous l’avons en forme de robinet continu, est finalement très sommaire. Elle joue sur l’émotion plus que sur la réflexion. Elle joue sur le choc beaucoup plus que sur l’analyse. Elle joue sur le spectacle, sur l’attrait, sur la séduction plus que sur la réflexion.

Face à cela, que faire ? Si je me permettais de dire, il y a deux minutes, que nous vivons, en matière de journalisme, une période sans doute plus dangereuse que celle du passé, cela tient à tout ça. On pourrait ajouter d’autres considérations, les considérations économiques. Je suis de ceux qui sont convaincus que la liberté de l’entreprise est une des garanties essentielles de la liberté de la presse et quand on fait un journal, quand on fait une radio, quand on fait une télévision, il y a deux finalités. Il y a la finalité de gagner de l’argent pour développer l’entreprise, pour rémunérer l’actionnaire, pour payer le personnel etc. Mais il y a aussi une autre finalité qui est celle de l’information, qui n’est pas une finalité strictement économique, en tout pas en première analyse sinon ça devient très triste et très dangereux. Or comment établir l’équilibre entre ces finalités ? On sait bien que, dans certains cas, des excès de publicité, des excès de concurrence économique, des excès de recherche de productivité conduisent à inverser ces priorités et conduisent à sélectionner les informations non pas en fonction de leur intérêt général mais en fonction de leur capacité à attirer le public le plus large et à le garder le plus longtemps, donc à satisfaire le plus possible d’annonceurs. Je ne veux pas du tout faire une démonstration manichéenne car on peut dire ce que je viens de dire et on peut dire le contraire mais le fait est que le risque existe.

La question qui se pose par rapport à cela et je vais terminer ici sur une troisième observation pour ensuite essayer de répondre aux questions, c’est : est-ce qu’il y a des moyens de limiter ces risques nouveaux ? Il y a des risques anciens, c’est difficile de faire de l’information, il est difficile de trouver la vérité, il est difficile d’être complet, il est difficile de respecter à la fois les sources, le public etc. Bref, sujet connu. Mais est-ce qu’il y a des moyens, des garde-fous, des méthodes qui permettent, je dirai, d’avoir les garanties ? Là nous avons, j’en suis personnellement convaincu et la plupart des professionnels ou des universitaires avec lesquels nous avons échangé des idées sur ce sujet, partagent ce point de vue, la France a une spécificité un peu particulière, on pourrait même dire une double spécificité. En France, la liberté n’est pas intrinsèque à l’individu, elle est donnée par la loi. Nous avons une vieille tradition et c’est le thème de notre second volume, le paradoxe français, c’est que la liberté, à la différence de la tradition de la réforme et du monde anglo-saxon, la liberté française est définie par la loi. C’est la collectivité, c’est le législateur, donc c’est l’Etat qui, au bout du compte, dit ce qui est possible et ce qui n’est pas possible. Chacun sait que le propre de la liberté, c’est d’avoir des limites et d’avoir des contreparties en forme de responsabilités, donc le législateur va être enclin, très normalement, à développer beaucoup plus les limites que l’affirmation des droits. C’est la caricature que constitue la loi de 1881.

Au risque de choquer certains d’entre vous, je ne suis pas un admirateur de la loi de 1881 sur la presse. On la présente toujours comme une grande loi de liberté mais, quand vous la lisez, vous voyez en article premier : l’imprimerie est libre. Bravo, on approuve. Tous les articles suivants sont des articles de restriction. Vous ne pouvez pas faire ceci parce que, vous ne pouvez pas dire cela parce que, vous ne pouvez pas diffamer, vous ne pouvez pas faire ceci, vous ne pouvez pas faire cela... Quand vous regardez l’évolution historique, législative et réglementaire, non seulement de cette loi mais du code pénal et du code de procédure pénale jusqu’à ces dernières semaines car c’est un mouvement continu quelles que soient les couleurs politiques des majorités, les novations juridiques vont toujours dans le sens de la restriction. Et quand, par hasard, on vous dit : on va élargir quelque chose - je pense à la protection des sources des journalistes -, immédiatement en face, il y a une autre colonne. D’accord, on a élargi mais vous ne pouvez pas faire ceci, vous ne pourrez pas faire cela et les textes d’élargissement, quand il y en a, sont rédigés de façon telle que le tribunal pourra toujours restreindre. Nous sommes un pays dans lequel le contrôle social, le contrôle de la société sur l’information est traditionnel. Ca ne veut pas dire que nous sommes un pays sans liberté de la presse, ça veut dire que la liberté ne pré-existe pas en matière d’expression, ne pré-existe pas à celle de l’individu, elle ne pré-existe pas à celle de la société.

Jean Cluzel

A la différence du modèle anglo-saxon.

Henri Pigeat

A la différence du modèle anglo-saxon qui est résumé dès la fin du 16e siècle dans un admirable texte de John Milton qui est, à la fois, un poète, un philosophe et un savant. John Milton part d’un raisonnement religieux qui est dans la ligne de la réforme protestante. Il dit : si Dieu a fait l’homme à son image, il l’a fait raisonnable. Donc il n’y a pas de raison de penser que l’homme ne soit pas capable, que l’individu ne soit pas capable de traiter avec raison de sa liberté. C’est le même qui, dans un tour plus poétique, avait dit en s’étonnant des tentatives de censure du gouvernement britannique de l’époque : essayez de limiter la liberté d’expression - je ne suis pas tout à fait dans le texte - est aussi stupide que de fermer les grilles du parc pour empêcher les corneilles de passer. C’était le côté poète de Milton. C’est un premier aspect.

L’autre aspect, l’autre spécificité française et là aussi - votre remarque est très juste - ce qui nous différencie du monde anglo-saxon, britannique, Europe du Nord, Amérique, c’est que nous sommes très, très méfiants devant tout ce qui ressemblerait à de l’autorégulation car il faut peut-être souligner ici que, si on cherche des limites, si on cherche des garanties contre les erreurs, tout ne peut pas être donné par la loi. La loi ne peut pas définir dans le détail toutes les situations. Tous ceux qui ont pratiqué de près ou de loin le journalisme le savent bien, chaque cas est un cas original en soi. On ne peut pas sortir de la tirette, vous savez, du classeur et dire : ça, c’est le cas numéro 22, voilà la méthode et la recette de cuisine à appliquer. Il faut toujours formuler une appréciation. Cette appréciation est difficile à formuler. Il faut la formuler soi-même, parfois avec peu de temps ou pas de temps du tout ; il faut essayer d’avoir un raisonnement collectif si on a la chance de se trouver dans une équipe à ce moment-là et là, apparaît une deuxième différence que nous développerons dans le troisième volume, qui est que, dans la plupart des grandes démocraties, celles que j’ai citées - démocraties du Nord de l’Europe, démocratie britannique, démocratie américaine et les démocraties d’Europe occidentale y compris, aujourd’hui, les démocraties latines, je pense à l’Espagne, je pense à l’Italie, je pense au Portugal -, on a vu se développer des systèmes d’autorégulation. C’est-à-dire des ensembles de mesures qui comprennent : un) une réflexion, il y a un problème, on va essayer d’en parler, on ne va pas le nier, on va essayer de trouver les solutions ; deux) l’installation de cadres de réflexion qui peuvent être des conseils de presse etc. ; trois) des systèmes d’échange avec le lecteur ou l’auditeur ou le spectateur car, après tout, la finalité de l’information, c’est de s’adresser à un public et ce public, il a son mot à dire.

Or et là je reviens un petit peu à ma remarque précédente, ce qui caractérise les médias modernes, c’est leur côté unilatéral. On parle de ‘mass médias’. Il y a une inégalité fondamentale - beaucoup plus forte pour la télévision que pour la presse écrite -, inégalité fondamentale entre celui qui émet, qui est tout puissant et qui est inaccessible et puis le spectateur, l’auditeur ou le lecteur. Donc un certain nombre de pays ont fait - que ce soit l’Angleterre ou la Scandinavie, ont pris un certain nombre de dispositions qui permettent de faciliter les liens. Tous ces systèmes n’aboutissent jamais à des solutions parfaitement satisfaisantes parce que ce sont toujours des compromis, ce sont toujours des ‘à peu près’ mais ils ont un immense mérite, c’est qu’ils ouvrent le débat et il évitent, dans les moments de crise comme celui auquel vous faisiez référence tout à l’heure que, tout d’un coup, des affaires de presse prennent une dimension politique extravagante. Car, pardon là aussi si je choque tel ou tel d’entre vous, je trouve qu’il y a une disproportion entre la place accordée à ce qui est une erreur professionnelle fâcheuse mais, après tout, il y en a dans beaucoup de domaines, ça n’est pas excusable etc. on peut dire tout ce que l’on veut mais, tout d’un coup, on en fait une affaire d’Etat. Et pourquoi en fait-on une affaire d’Etat ? Parce qu’il n’y a aucun système qui permette de dégonfler le problème si je puis m’exprimer ainsi et qui permette de faciliter les échanges, de relativiser les choses et, surtout, de tirer des leçons pour l’avenir.

Ce qui m’inquiète toujours dans ces crises de fièvre que l’on observe dans les médias français, c’est que, quand elles sont achevés, il y a un côté très ‘soupe au lait’, ça monte puis ça s’effondre, on ne sait pas trop pourquoi. Mais on se dit qu’aucune conclusion n’en est tirée pour éviter que cela recommence six mois ou un an plus tard. J’en reste là.

[1] Source : CAPE






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