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La démographie

Chronique Economie et Politique
Quels problèmes pose l’immigration aujourd’hui ? Comment nourrir les populations des pays pauvres ? Quelles sont les conséquences environnementales de la croissance sans frein des mégapoles ? Philippe Jurgensen analyse la démographie d’aujourd’hui.


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Référence : CHR098
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida469-La-demographie.html
Date de mise en ligne : 21 mars 2006


Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

Philippe Jurgensen évoque la démographie en 4 parties :
1. En France
2. En Europe
3. Dans le monde
4. Les conséquences

Retrouvez, ci-dessous, le texte intégral de sa chronique :

I. LA FRANCE

1. Les philosophes nous disent depuis longtemps qu’« il n’y a de richesse que d’hommes », et ils ont raison. La progression économique d’un pays dépend autant de la quantité de ses habitants - et de leur qualité - que des investissements matériels qu’ils mettent en oeuvre. Entre les Etats-Unis et la « vieille Europe » par exemple, le différentiel de potentiel démographique explique à lui seul près d’un point de croissance supplémentaire Outre-Atlantique.

2. L’INSEE vient de publier les premières données de notre population pour 2005. On y relève des éléments positifs : avec 61 millions d’habitants (63 en comptant les DOM-TOM), les Français sont plus nombreux de moitié que pendant les premières décennies du 20ème siècle, où notre population avait stagné autour de 40 millions, moins du fait du terrible prélèvement des deux guerres mondiales que du fait de la pratique de l’enfant unique dans bien des familles.

3. Bonne nouvelle aussi : le nombre de naissances, de nouveau supérieur à 800 000 par an, augmente ; et le taux de fécondité des Françaises se situe maintenant au deuxième rang en Europe, juste derrière l’Irlande. Quel contraste avec l’effondrement démographique que nous avons connu dans les années 1930, où la population avait commencé à diminuer d’elle-même, et avec le recul préoccupant de la fécondité dans les années 1975 à 1995 !

Pourtant, il ne s’agit là que de quelques lumières dans un tableau général très sombre : même si elle a remonté à près de deux enfants par femme, la fécondité n’assure toujours pas le renouvellement des générations ; d’ici vingt ans, la population française recommencera donc à diminuer. 4. Si l’on prend un peu de recul, on ne peut qu’être frappé de l’effacement progressif de la France dans la population mondiale : à l’époque de Louis XIV ou de Louis XV, la France représentait à elle seule 5 % de la population mondiale, qui ne dépassait guère, à l’époque, 500 millions d’habitants. En 1900, les Français représentaient encore, malgré un déclin démographique déjà bien entamé, 2 % de la population mondiale. Aujourd’hui, nous sommes à 1 % ; au milieu du 21ème siècle, nous ne serons plus guère que 0,6 %.

Si brillants que soient nos grands hommes, nos savants, nos artistes, si avancée que soit notre économie, il est évident qu’une telle chute est en même temps un recul du rôle de la France elle-même dans le monde.

II. L’EUROPE

1. Le tableau est pire dans les pays voisins, où le déclin démographique est moins ancien qu’en France, mais où les taux de fécondité ont chuté d’une manière impressionnante : depuis plusieurs décennies en Allemagne ; plus récemment mais encore plus profondément en Europe du Sud, où les mères n’engendrent plus que 1,3 enfant en moyenne, et en Europe de l’Est, où une sorte de désespérance conduit à enregistrer les plus bas niveaux de fécondité mondiaux - ce qui, soit dit en passant, rend presque ridicules les craintes quant à une possible invasion de « plombiers polonais ». Dans la plupart de ces pays, la population a déjà commencé à baisser. Le phénomène est spectaculaire en Russie, où il s’accompagne d’une surmortalité masculine qui a réduit l’espérance de vie à moins de 60 ans : il naît aujourd’hui chaque année deux fois moins de Russes qu’il n’en meurt.

2. Cette évolution s’accompagne, chacun le sait, d’un vieillissement accentué ; la part des moins de 20 ans, qui est encore d’un quart de la population, tombera d’ici le milieu du siècle à 20 % environ, non seulement en France, mais dans toute l’Europe. Dans le même temps, la part des personnes âgées s’accroît : les plus de 65 ans, qui représentent actuellement un peu moins d’un sixième de la population, vont d’ici peu dépasser en nombre les moins de 15 ans, et leur part dépassera 23 % de la population européenne en 2030, et 29 % en 2050.

Une traduction frappante de ce vieillissement est le fait qu’en Espagne et de l’autre côté de la planète, au Japon, la moitié de la population aura alors plus de 52 ans.

3. Point n’est besoin de se plonger dans le détail des excellents rapports du Conseil d’Orientation des Retraites pour comprendre que ce vieillissement va poser un problème majeur pour le service des pensions que chacun de nous espère recevoir dans sa vieillesse. Car le rapport entre les retraités et les actifs capables de cotiser pour eux ne cesse de diminuer : un retraité français trouvait en face de lui quatre actifs en 1960 ; il n’en trouve plus aujourd’hui qu’un peu plus de deux ; ce chiffre tombera à 1,5 actif par retraité pour la prochaine génération.

Ces phénomènes sont inéluctables car tous les mouvements démographiques ont des conséquences à très long terme : rappelons nous seulement que les retraités de l’an 2060 sont déjà tous nés aujourd’hui ; il est donc aisé de prévoir leur nombre à cette échéance lointaine. Les seuls facteurs sur lesquels nous pouvons agir sont : le relèvement de l’âge du départ en retraite, solution déjà pratiquée par la plupart de nos voisins ; l’érosion du montant des pensions ; et l’augmentation du niveau des cotisations, pourtant déjà jugé trop élevé. Le réalisme conduit à penser que, d’une façon ou d’une autre, une combinaison de ces trois solutions finira par être mise en place.

4. Certains craignent que le vieillissement n’entraîne aussi une perte de dynamisme économique, avec une consommation plus faible (la part d’épargne tendant à croître avec l’âge), et une capacité moins grande à innover. Il est probable qu’on s’oriente plutôt vers un changement de type de consommation, privilégiant les services, les loisirs, et l’alimentation de qualité, que vers une diminution réelle de la consommation.

III. LE MONDE

1. Elargissons nos propos : à l’échelle mondiale, il y a un déséquilibre flagrant - il n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui - entre les pays industrialisés à faible croissance de population et les pays les plus pauvres, où la démographie est en pleine explosion. Une des rares lois démographiques constamment vérifiées est en effet que l’enrichissement d’un pays s’accompagne d’une chute de la natalité. Après l’Europe, le Japon, et plus récemment la Corée, en sont des exemples.

Il faut donc distinguer les pays en développement, de plus en plus nombreux, dans lesquels ce que les spécialistes appellent la « transition démographique » a déjà beaucoup progressé, et ceux dans lesquels la natalité reste proche de « l’état de nature ». Les efforts d’éducation et de santé y ont réduit les décès, même si la mortalité infantile y reste scandaleusement élevée. La combinaison de ce progrès et de naissances encore très nombreuses engendre des taux explosifs de croissance de la population.

2. Le modèle de la transition démographique arrivée presque à son terme est aujourd’hui la Chine. Ce pays, le plus peuplé du monde puisqu’il compte près d’1,3 milliard d’habitants - un homme sur cinq est donc Chinois - a, par des politiques brutales de contrôle des naissances, cassé son dynamisme démographique au point que les prévisions de l’ONU ne lui accordent pas plus d’habitants en 2050 qu’il n’en a aujourd’hui. Il profite de la phase favorable où une population active nombreuse n’a à soutenir que moins de jeunes qu’auparavant, et pas encore beaucoup de vieux. Cette situation va changer car la Chine va vieillir, beaucoup plus rapidement encore que nos propres pays : au milieu du siècle, la proportion de Chinois âgés sera supérieure à ce qu’elle est aujourd’hui chez nous.

3. Beaucoup d’autres pays du Sud sont à des stades plus ou moins avancés sur ce chemin. C’est vrai pour la plupart des pays d’Amérique Latine, alors que ceux-ci connaissaient, il y a encore une génération, une croissance démographique qui paraissait sans fin. C’est vrai également pour de nombreux pays d’Asie du Sud-est, auxquels une croissance rapide apporte un enrichissement bienvenu, y compris, malgré son niveau de vie encore bas, le plus peuplé d’entre eux : l’Indonésie et ses 215 millions d’habitants, où le taux de natalité a fortement chuté. C’est même vrai, - et cela surprendra sans doute nos auditeurs -, des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, où la population continue à s’accroître sous l’effet de la vitesse acquise, mais pour peu de temps, car la fécondité y a chuté à des niveaux quasi-européens. Sait-on, par exemple, que le taux de natalité de l’Iran, pays objet aujourd’hui de toutes les inquiétudes, est tombé à 18 pour 1000, niveau qui était celui de la France il n’y a pas si longtemps ?

4. A l’opposé, on peut situer deux grandes zones où la croissance démographique va rester explosive pendant encore plusieurs générations : l’Asie du Sud et l’Afrique Subsaharienne.

Le sous-continent indien - l’ex « Empire des Indes » de la Reine Victoria - pèse déjà d’un poids démographique considérable : 1,5 milliard d’habitants, c’est-à-dire presque un quart de l’humanité. Or, les facteurs culturels et politiques font que les stratégies de contrôle des naissances y ont été bien moins efficaces qu’en Chine ; avec des taux de fécondité supérieurs à trois enfants par femme, ce sous- continent indien va atteindre 2,5 milliards d’habitants en 2050. La population de l’Inde, qui approche déjà 1 100 millions d’habitants, dépassera celle de la Chine vers 2035, et le Pakistan sera alors à lui seul plus peuplé que les Etats-Unis d’aujourd’hui. On mesure les conséquences de faits de ce genre sur le plan géostratégique.

5. Quant à l’Afrique Noire, qui recèle des pays dont le taux de fécondité est encore de 7 à 8 enfants par femme en moyenne, elle va continuer à connaître une explosion démographique sans précédent. Certains croient, bien à tort, que les ravages de l’épidémie du SIDA vont casser ce dynamisme démographique. En réalité, à part quelques pays particulièrement touchés comme l’Afrique du Sud, ce désastre sanitaire n’empêchera pas la population de l’Afrique Noire de continuer à s’accroître très rapidement : elle va presque tripler d’ici 2050, passant d’environ 750 millions actuellement à près de 2 milliards d’habitants. Un pays comme le Nigeria - déjà plus de deux fois la France aujourd’hui - verra sa population dépasser les 300 millions, soit autant à lui seul que toute la zone Euro.

6. Au milieu du siècle, nous aurons ainsi un tableau bien différent de celui d’aujourd’hui. Les pays industrialisés d’aujourd’hui auront globalement stagné aux environs de 1,2 milliards d’habitants, la chute de l’Europe étant compensée par la progression des Etats-Unis ; la Chine ne représentera plus que 15 % de la population mondiale, qui aura entre-temps atteint 9,3 milliards d’habitants ; les deux grosses masses démographiques seront l’Asie du Sud, qui représentera un quart du total, et l’Afrique Subsaharienne avec 20 % du total. Un homme sur deux sera Africain ou Indien.

IV. LES CONSEQUENCES

1. Ce constat doit nous amener à réfléchir sur les problèmes considérables que vont poser ces différences de potentiel démographique : dans une quarantaine d’années, six hommes sur dix se concentreront sur 15 % seulement des terres. Le contraste entre ce surpeuplement et les espaces vides dans de grands pays riches - Russie, Canada, Australie - montre que nous n’avons pas fini d’entendre parler des problèmes de l’immigration.

2. Une autre question évidente est de savoir comment l’on parviendra à nourrir toutes ces populations supplémentaires qui s’entasseront dans les pays les plus pauvres, pour celles qui ne parviendront pas à s’installer chez nous.

3. Il faudra aussi traiter les conséquences environnementales de la croissance sans frein des mégapoles dans les pays du Tiers-Monde. D’ici une trentaine d’années, plusieurs de ces villes dépasseront 30 millions d’habitants, et certaines approcheront 40 millions, soit à peu près la population de l’Espagne ou de la Pologne. On constate déjà une pollution massive dans toutes ces grandes cités, qui deviendront proprement invivables.

Le monde ne pourra pas rester sans réagir. Mais ceci est une autre histoire, sur laquelle nous reviendrons.






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