La dette publique

Chronique Economie et Politique
Les commentaires qui ont accompagné la sortie récente du rapport Pébereau ont remis en pleine actualité le problème de la dette publique de notre pays.


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Date de mise en ligne : 15 mars 2006

Voici le texte de la chronique de Philippe Jurgensen :

I - Un montant colossal

1. - La dette publique est d’un montant colossal, qui fait quelque peu frémir : 1 100 milliards d’euros, voire 2 000 milliards si l’on intègre les engagements non provisionnés comme les retraites des fonctionnaires ! Cela représente au total plus d’une année de production nationale, ou, si l’on préfère cette image encore plus évocatrice : 30 000 euros par Français. Le rapport souligne le « choix de la facilité » qui a été fait tout au long du dernier quart de siècle : 25 ans de déficits budgétaires successifs, jamais comblés, ont multiplié par 5 la dette de l’Etat depuis 1980.

2. - La France a, à vrai dire, une longue histoire de problème avec sa dette. Déjà à l’époque des Capétiens directs, Philippe Le Bel faisait rogner les monnaies pour essayer de compenser un endettement massif. On sait que le problème de la dette a été une plaie constante de l’Ancien régime, mais aussi de la Révolution, jusqu’à ce que cette dette soit stabilisée par son inscription sur un Grand Livre et, surtout, par une politique financière plus sage après les guerres impériales.

3. - Aujourd’hui, la dette française fait de nouveau parler d’elle ; les autorités européennes nous adressent des reproches juridiquement fondés depuis que nous avons dépassé le plafond fixé en 1992 par le Traité de Maastricht, c’est à dire une dette ne dépassant pas 60 % du produit national. Or, nous avons franchi ce plafond en 2003 pour atteindre 65 % dès 2004, et sans doute 67 % aujourd’hui ; nous marchons allègrement vers les 70 % si des mesures de redressement ne sont pas prises. Elles seront difficiles ; on a pu voir dans le plan présenté récemment par le gouvernement Villepin qu’il faudrait attendre plusieurs années pour voir la dette cesser de s’accroître en pourcentage du PIB, et jusqu’au-delà de 2010 pour la voir repasser sous le plafond des 60 %.

4. - Il est vrai que d’autres pays européens font pire : la Belgique, l’Italie et la Grèce ont un endettement supérieur à 100 % de leur produit national ; cependant, le premier d’entre eux au moins fait des efforts qui lui permettent de diminuer progressivement ce surendettement, alors que notre taux d’endettement, lui, n’a cessé d’augmenter depuis trente ans : nous avions aux environs de 20 % du PIB en 1981, 35 % en 1985, pour atteindre les 67 % actuels. Nous sommes, en fait, le pays d’Europe Occidentale dont la dette a le plus augmenté depuis dix ans. Il est intéressant de noter que les déficits budgétaires américains, dont les commentateurs nous rebattent les oreilles, n’ont pas conduit ce pays, jusqu’à présent, à des niveaux d’endettement égaux aux nôtres, puisque sa dette n’atteint encore que 45 % du produit national. Sur cette voie, nous avons de l’avance...

II - Quelques rappels de bon sens sont nécessaires sur ce sujet délicat :

Une dette, ça se rembourse ! et cela porte intérêt, d’où le problème de l’effet « boule de neige » associé à cette dangereuse facilité, comme chacun a pu le constater dans la vie courante auprès de voisins ou amis imprudents.

D’abord, une dette se rembourse - ce qui revient à dire que la génération actuelle diffère le paiement des dépenses dont elle bénéficie, et qu’elle reporte cette charge sur les générations futures. Tout se passe comme si nous étions des cigales vivant à crédit, en comptant sur nos enfants-fourmis pour rembourser notre dette.

On comprend bien ce qu’une telle politique a de malencontreux et de dangereux. Peut-elle au moins être efficace économiquement ? Parfois oui, comme le grand économiste John Maynard Keynes l’a bien montré, lorsque l’économie languit du fait d’une demande insuffisante et que les capacités de production sont sous-utilisées ; dans ce cas-là, une relance vigoureuse de l’économie par un programme d’investissements publics est justifiée ; la croissance que cette relance induit peut d’ailleurs permettre de rembourser l’endettement supplémentaire accepté au départ. De même, des baisses d’impôt peuvent, dans une approche de « l’économie de l’offre », stimuler particuliers et entreprises en rendant leurs activités plus rentables et là encore, dégager à terme de quoi rembourser les emprunts. C’est ce qu’on a appelé les « Reaganomics », du nom du président américain à l’époque. Cet exemple a été repris tant par Georges Bush que par les gouvernements français récents de gauche comme de droite.

2. - Cependant, beaucoup d’économistes s’inspirant de Ricardo comme Robert Barro, soulignent que les anticipations peuvent annuler l’effet d’un effort de relance par l’endettement. En effet, les citoyens/contribuables sont rationnels, et ils savent d’expérience, eux, qu’il faudra bien un jour rembourser la dette et, par conséquent, leur faire payer des impôts supplémentaires pour couvrir cette dépense ; dès lors, ils vont avoir tendance à freiner leur consommation pour faire face à ce prélèvement futur et l’effet de relance attendu risque d’être annihilé.

3. - Reste à savoir comment rembourser - si l’on rembourse un jour ! Sur ce plan, l’histoire nous apporte de tristes leçons. En effet, le remboursement de la dette a souvent été évité en spoliant plus ou moins directement les prêteurs qui avaient fait confiance à l’Etat.

Sans aller jusqu’aux formes extrêmes de spoliation qu’ont constitué la confiscation des biens et la mise à mort des Templiers par Philippe Le Bel - encore lui ! - ou les divers épisodes de confiscation et de bannissement qu’ont subis les banquiers lombards ou juifs (le prêteur étant souvent présenté comme un usurier lorsqu’il s’agit de le rembourser...), on se souvient que la royauté a souvent dû faire appel à la banqueroute. Faire banqueroute, cela veut dire réduire d’office par décision souveraine le montant dû aux prêteurs. En France, deux épisodes, la fameuse « banqueroute des deux tiers » (en 1797, sous le Directoire) et l’effondrement du « système de Law » au début du règne de Louis XV, sont célèbres. Mais d’autres banqueroutes partielles ont eu lieu sous l’Ancien Régime. Ce système est encore utilisé de nos jours par les pays émergents : l’Argentine vient par exemple, après un long « bras de fer » avec ses créanciers, de réviser unilatéralement sa dette pour ne leur rembourser qu’entre le tiers et la moitié de leurs prêts selon les cas.

Une méthode de spoliation indirecte et plus répandue mais tout aussi efficace est la spoliation par l’inflation. Plus près de nous, chacun sait que c’est par une hausse gigantesque des prix que « l’ardoise » de la première guerre puis de la seconde guerre mondiale a été effacée. Celui qui avait prêté, en 1913, 1 000 francs-or à l’Etat, débiteur hautement solvable et recherché à l’époque, s’est retrouvé 40 ans après avec un centième de cette somme en valeur réelle.

En Allemagne, l’hyper-inflation de 1923, où il fallait une brouette de billets pour acheter son pain, a volatilisé les avoirs des prêteurs ; ce fut une des causes de la montée du nazisme.

Le « Club de Paris » qui rééchelonne officiellement la dette des pays en développement, tourne à plein régime ; il a déjà réaménagé, en 30 ans, pour 400 milliards d’euros d’échéances. Et le « G8 » a même décidé, l’an dernier, d’annuler purement et simplement la dette multilatérale d’une quarantaine de pays pauvres.

4. - On peut penser qu’à un moment ou à un autre, malgré les efforts de la Banque Centrale Européenne (BCE), un peu d’inflation viendra, de fait, aider les Etats impécunieux à faire face aux échéances de leur dette. Cependant, il serait à tous égards préférable de rechercher une « sortie par le haut ». En effet, l’Etat endetté peut rembourser sa dette sans trop de problèmes si une forte croissance économique vient l’y aider. Il existe des exemples très clairs de cette situation : ainsi la Corée, pays surendetté il y a un quart de siècle, s’est sorti brillamment de cette situation grâce à une croissance rapide qui a ramené, en quelques années, la part de sa dette dans son produit national de 60 à 30 %.

III - Au-delà de la nécessité de rembourser, l’autre caractéristique de la dette est son effet d’accumulation : elle croît peu à peu, les intérêts s’ajoutant d’année en année au capital, comme une boule de neige lorsqu’on la fait rouler.

1. - Il est facile de constater que ce qu’on appelle le service de la dette, c’est-à-dire les intérêts versés aux prêteurs, forme une part importante, et hélas croissante, des dépenses de l’Etat. Même si le niveau bas des taux d’intérêt à long terme en Europe aujourd’hui atténue un peu ce problème, on peut constater - et le rapport Pébereau appelle à juste titre l’attention sur ce point - que le paiement des intérêts de la dette représente à lui seul 40 milliards d’euros annuels, soit 17 % de la dépense publique ; ce poste de dépense est devenu le deuxième par ordre d’importance dans le budget, après l’enseignement, mais avant la défense nationale et le soutien de l’emploi. On peut rêver dépense plus productive...

2. - Or, si l’on n’y prend garde, le service de la dette va continuer à augmenter, conduisant à ce que le rapport appelle l’« asphyxie financière » de la France. Dans certains pays, il en est venu à manger la moitié des recettes publiques. Pour les économistes, si l’on veut sortir de cette spirale infernale d’endettement, il faut faire en sorte que des surplus budgétaires permettent de couvrir les intérêts de la dette. C’est ce qu’on peut appeler le « grand équilibre » du budget. A défaut, si l’on veut s’assurer que la dette croît en valeur absolue mais décroît en pourcentage du produit national, il faut au moins que le taux de croissance de l’économie nationale soit supérieur à la charge nette des intérêts de la dette.

3. - Dans un cas comme dans l’autre, nous en sommes loin aujourd’hui en France. C’est pourquoi notre dette publique va malheureusement continuer à s’accroître tant que nous n’aurons pas, comme on le disait à l’époque de la Libération « retroussé nos manches » pour traiter ce problème. Comment ? Tout simplement, comme le ferait un ménage endetté, en faisant des économies, et ceci en priorité sur les dépenses de fonctionnement et non sur l’investissement, trop souvent sacrifié dans le passé. Chacun comprend que cela est plus facile à dire qu’à faire, tant des situations acquises s’attachent à chaque type de dépense - emplois publics, interventions, régimes sociaux, baisses de charges, ... Mais ce n’est pas en refusant de voir le problème qu’on le fera disparaître !

A propos de Philippe Jurgensen

Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

Philippe Jurgensen, Inspecteur général des finances, Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (depuis 1999), auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’économie et à la politique.

- Le Trésor et la politique financière (en coll., 1988)
- L’Ecu, naissance d’une monnaie (1991)
- L’Euro pour tous (1998)
- Le Guide de l’euro pour tous (2001)
- L’Erreur de l’Occident face à la mondialisation (2004).






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