A nos risques et périls

la chronique de Geneviève Guicheney
Réfléchissant sur l’obligation désormais d’entourer les piscines de barrières, Geneviève Guicheney s’interroge sur la peur, la liberté de prendre des risques, la responsabilité individuelle. Elle propose ici la lecture de l’éditorial qu’elle a rédigé, en septembre 2003, pour la revue trimestrielle Positions et Médias.


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Date de mise en ligne : 6 mars 2006

Faut-il entourer les piscines de barrières ? Et les barrières de barrières ? Doit-on tout sécuriser, tout protéger ? Geneviève Guicheney évoque la peur de notre temps, celle de s’engager, de prendre des responsabilités. Elle dénonce le recours excessif aux tribunaux et aux la multiplication des "victimes" qui portent plainte. Le vrai danger, à force de vouloir tous les prévenir, ne serait-il pas celui de déresponsabiliser tout un chacun ?

Voici le texte intégral de l’édito de Geneviève Guicheney :

Dans une belle revue d’architecture, on pouvait admirer récemment des propriétés de rêve. Un grand architecte a réalisé une maison splendide dans le Midi pour un propriétaire fortuné et de bon goût. L’ensemble a beaucoup d’allure et un air de fausse simplicité de fort bon aloi. Un des clous de l’œuvre, car c’en est une, est la piscine. Elle n’est pas du bleu hollywoodien qui colore maintenant nos campagnes méridionales. Un vert d’eau tendre et discret la fond harmonieusement dans l’ensemble. Il faut profiter de la belle image, car bientôt ladite piscine devra être agrémentée d’une barrière pourvue d’une solide serrure. Bien sûr, il faut protéger les enfants et tout faire pour éviter les accidents. Bien sûr, le nombre des victimes est trop important. Bien sûr, on doit tout faire pour qu’il n’y en ait plus. Il est à craindre cependant que, malgré les barrières, il y en aura encore, hélas. Faudra-t-il alors rendre obligatoires les barrières autour des barrières ?

L’obsession de la sécurité commence à prendre des proportions affolantes. Doit-on faire la revue de tous les risques encourus par tout un chacun et faire en regard la liste de toutes les barrières que l’on n’a pas encore posées ? Enfermer les rivières, les étangs, les précipices ?

On sait qu’aux États-Unis on peut porter plainte pour tout et pour rien, que c’est presque un moyen de gagner sa vie. Au point qu’il y a quelques années le président Reagan avait fait un discours dénonçant le recours excessif aux tribunaux. Fallait-il qu’il y en ait pour que le président s’en mêle. Le système judiciaire est très différent du nôtre et la pénalisation des rapports sociaux une manière d’organisation. La tendance gagne chez nous, et des travaux savants permettent d’en suivre le développement et les conséquences. Les citoyens expriment ainsi leur attente. Leurs plaintes sont autant d’indications de leur seuil de tolérance.

Nous devons nous interroger sur ce que les politiques doivent faire de toutes ces indications. Doivent-ils prendre les devants et garantir la sécurité de tous face à tous les dangers ? Certains relèvent en effet de leurs compétences. Ainsi pour prendre des exemples connus de tous, les risques industriels doivent-ils être envisagés, calculés et les décisions relevant de la puissance publique en tenir compte.

Tout relève-t-il de l’intervention publique ? Dans quoi se lance-t-on lorsque l’on se met à réglementer la vie dans les foyers ? On sait la trop grande fréquence des accidents domestiques. Quelles mesures pourraient être prises qui les éviteraient ? Sûrement des tas. La liste précise des dangers et des accidents permet de s’en faire une idée. La prévention se limite parfois à des conseils de bon sens. Ainsi apprend-on aux adultes à poser une casserole sur le feu en prenant soin de ne pas laisser dépasser le manche. On leur conseille aussi d’apprendre aux enfants à ne pas toucher le manche d’une casserole.

On pourrait multiplier les exemples à l’infini. La question ici est de savoir si l’on exclut la prise de risques comme dimension inévitable de la vie. Françoise Dolto avait l’habitude de dire qu’un enfant arrivant au monde a accepté de naître. Il en a pris le risque aussi. Mais cela, il ne le sait pas. Dans un premier temps, ses parents l’ont pris pour lui et pour eux-mêmes qui ne vont plus cesser de trembler. Lui, va apprendre à ses dépens à se méfier des prises de courant, des sols glissants, des escaliers, de la trottinette qui dérape, du vélo qui n’a plus que deux roues, des voitures sur le chemin de l’école, des méchants qui lui piquent ses affaires, du tricheur qui lui pique ses idées, du copain qui lui pique sa petite amie, du collègue qui lui pique sa place, du patron sans scrupule qui lui pique nuitamment son instrument de travail, du pétrolier battant pavillon de complaisance qui lui pique la plage et les poissons, de la pollution qui lui pique sa santé, de la démographie qui lui pique sa retraite, des affreux qui lui piquent la paix.

A quand une plainte contre des parents pour avoir fait naître leur enfant dans une sale époque ? A quand une plainte contre les gouvernements pour ne pas garantir des lendemains qui chantent ?

On ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas son époque mais on peut se plaindre, porter plainte contre l’imprévoyance des parents et des pouvoirs publics qui ne savent pas organiser le bonheur. Faute de quoi, on sera amené, contre le risque de naître par inadvertance, inconscient des dangers qui guettent, à trouver le moyen de faire parvenir aux fœtus in utero, ce message : « Bébés, restez dans le sein de vos mères. Ici, c’est trop affreux. » Ceux qui, ainsi prévenus, naîtront quand même le feront à leurs risques et périls. Par goût du risque.

Et si l’on reprenait le goût du risque en même temps que celui de la responsabilité ? Car il y a un vrai danger à force de vouloir tous les prévenir, c’est celui de déresponsabiliser tout un chacun. On mélange tout, et on finit par ne plus distinguer ce qui relève d’une attention collective, d’une organisation et ce qui relève de la responsabilité individuelle. Un journal télévisé faisait l’autre jour le compte rendu de l’actualité. L’eau, dangereuse ; le tabac, dangereux ; la rue, la ville, dangereux ; la maison, dangereuse. De quoi vous faire désespérer de tout et de tout le monde, vous faire détester la vie, et retourner sous la couette pour ne plus en sortir.

Où court-on à ce train d’enfer ? N’y a-t-il pas assez de vrais problèmes, de vrais enjeux ? Lesquels risquent de n’être pas traités à la hauteur des menaces dont ils sont porteurs pour la cohésion de la société, la démocratie, la transmission d’un monde viable pour les générations à venir.

Veut-on faire croire à l’humanité qu’elle pourrait être à l’abri du danger, de tous les dangers, à commencer par le plus terrible de tous, le plus définitif : la mort. Chaque être humain s’expose à perdre la vie dès lors qu’il est né. Il est une autre manière de la perdre, c’est de ne pas la vivre. Et vivre c’est dangereux pour la raison même que la mort est au bout de la vie. Prendre une décision, c’est prendre un risque. Veut-on que plus personne n’en prenne et que chacun se mette à chercher le ou la responsable de son impuissance à faire que sa vie ressemble à quelque chose ?

Quel est le mandat des politiques dans une démocratie élective ? Est-ce de créer des problèmes ou de tenter de les résoudre ? A condition de ne pas en inventer chaque jour de nouveaux. La société contemporaine transforme en dangers collectifs des dangers individuels. En entrant dans cette course au risque démasqué, les politiques prennent celui de déchirer le tissu social sur lequel ils sont supposés veiller, à la cohésion duquel ils ont mandat de veiller. On casse les individus en ne leur permettant pas de se penser en collectivité. La peur du risque a un cousin, le refus de l’engagement. On dénonce depuis longtemps déjà la faillite des corps intermédiaires. On essaie d’y remédier, en créant des structures qui permettent de donner la parole à la société civile.

Nous ne sommes pas de ceux qui croient efficace de dénoncer « les politiques » comme une engeance nuisible. Au contraire. Jamais la fonction politique n’a eu autant besoin d’être valorisée. Qu’il y ait des pratiques à revoir, des contrats démocratiques à clarifier ne doit pas faire tout confondre. Mais lesdits politiques ne doivent pas se laisser prendre au piège de revendications qui les transforment en pourvoyeurs de propos démagogiques et les détournent de leurs missions démocratiques. Ils valent mieux que les procès qui leur sont faits, et ils seraient bien inspirés de ne pas se croire contraints de satisfaire au mieux disant électoral. L’obsession sécuritaire ne peut tenir lieu de projet politique.

Les citoyens s’y perdent lorsqu’on les y abandonne. Ils ne comprennent plus le monde dans lequel ils vivent. Lorsque l’on ne comprend pas, on a peur, et lorsqu’on a peur, on devient méchant.

Faisons un vœu pour terminer : que chacun renoue avec l’estime de soi sans laquelle une société ne peut que se miner de l’intérieur et se tasser sur elle-même en un misérable petit tas d’amertume et de regrets. Reprenons ensemble le goût du risque.

A propos de la Revue Positions et Médias

La Revue Positions et Médias a été fondée à Bransat (Allier) en janvier 1955.

Alors que, dans les sociétés développées, l’imaginaire mondialisé nivelle les cultures, rien ne doit nous détourner de la question : quel sera l’avenir de notre civilisation ? Plus que jamais, en ce début de millénaire, il nous faut en défendre les valeurs et les objectifs.

Au cours du XXe siècle, deux hommes se sont particulièrement distingués dans ce combat par leurs initiatives et leur courage.

En 1900 naissent (pour disparaître en 1914) les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, tué dans les premiers mois de la guerre.

Au début des années 30, Emmanuel Mounier fonde la revue Esprit.

Par filiation, en janvier 1955, une petite équipe bourbonnaise crée Positions, tout à la fois mouvement et revue [1] ; plus modestement certes, mais avec la même volonté de donner un sens à la vie ; en fonction de trois idées guidant la réflexion et l’action :
Connaître le passé
Réussir le présent
Préparer l’avenir

[1] L’histoire des premières années de Positions est racontée dans Elu du peuple (Plon, Paris, 1977) et Démocratie Oblige (Economica - Paris, 1997)






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