François Cheng, Un cheminement vers la vie ouverte de Madeleine Bertaud

Un livre clé, présenté par Jean Mauduit
Madeleine Bertaud consacre un ouvrage à François Cheng, de l’Académie française. Dans cette chronique, Jean Mauduit vous fait partager sa lecture et découvrir cette brillante et solide exégèse de l’oeuvre de Cheng, romancier et poète. Le 30 août 2009, cet écrivain exceptionnel qui, très jeune, a épousé la culture française, fête ses 80 ans ! Bon anniversaire, monsieur.


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Émission proposée par : Jean MAUDUIT
Référence : CHR564
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Date de mise en ligne : 23 août 2009

Pour Jean Mauduit, le livre que Madeleine Bertaud consacre à François Cheng, « François Cheng, un cheminement vers la vie ouverte » est un livre clé. D’abord parce qu’il rappelle l’exceptionnel parcours de cet écrivain, qui siège à l’Académie Française depuis 2002.

François Cheng est un homme qui ne ressemble à personne, à la fois par son parcours et par la singularité irréductible de son œuvre. Rappelons qu’il a vécu en Chine jusqu’à l’âge de 20 ans et qu’après être entré à l’université de Nankin pour étudier l’anglais, il a choisi de quitter son pays natal pour s’établir en France en 1949 grâce à une bourse de l’UNESCO. A l’époque, il ne connaissait pas un mot de notre langue. Et il va devenir un grand écrivain français !

Madeleine Bertaud souligne très bien l’ampleur du phénomène. Passer du chinois, langue complexe à base d’idéogrammes, au français grande langue aussi, difficile d’accès car pétrie d’abstraction, constitue déjà un exploit. Mais se ré-enraciner en terre française au point d’intégrer sa culture, c’est-à-dire – écrit Madeleine Bertaud – « une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et finalement d’être », voilà qui relève de l’extrême. Alors comment l’expliquer ? Une volonté hors pair ? Certes, mais la volonté ici n’est qu’un moyen. Il y a autre chose.

L’amour de la France. Un amour fou, unique, insensé, accompli dans le surpassement au prix de quelque quarante ans d’efforts et de travaux puisque les premiers ouvrages en français de Cheng paraissent dans les années 80. Selon ses propres termes, François Cheng a épousé la langue de son pays d’adoption. Avec elle, il a épousé les croisades, les cathédrales, la Pléiade et la Princesse de Clèves, Notre Dame de Paris et les Fleurs du Mal, le surréalisme, le cubisme. Tout. Toute notre culture. Sans pour autant tourner le dos à la culture chinoise. Aussi longtemps qu’il ne se sentait pas assez sûr de lui en français, Cheng s’est consacré à la traduction, en mandarin, des œuvres de Victor Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. A partir du moment où il a compris qu’il possédait la maîtrise de notre langue, il s’est mis à écrire, en français des essais, des poèmes, des romans, dont l’essentiel est voué à la réalité chinoise d’hier et d’aujourd’hui.

On peut considérer Cheng comme un passeur en mesurant la somme de générosité qu’implique ce rôle. Cheng est un homme qui donne tout ce qu’il possède, et qu’il a acquis au prix d’efforts inouïs. Il donne la Chine à la France. Il donne la France à la Chine. Ce faisant, il fait don de lui-même. Il y a quelque chose de christique dans sa démarche. Il ne s’agit pas ici de faire fusionner deux cultures, au risque de produire un rejeton abâtardi, mais de les révéler l’une à l’autre et de les mettre en perspective, dans la vérité du saisissement.

Le Dit de Tian-yi

Son œuvre est un univers où, par delà des frontières de langue, d’histoire, de personnalité de base, on nous parle de l’homme. Avec ses bassesses et sa grandeur, sa folie sublime ou terrifiante. Le Dit de Tian-yi, le roman qui lui a valu le Prix Femina en 1999, raconte l’histoire de trois êtres, le narrateur Tian-yi, l’Amante et l’Ami, trilogie éternelle qui se défait et se recompose à travers les péripéties d’un amour incandescent et pur. Cela sur fond d’hystérie collective, dans la Chine du communisme et de ses camps de rééducation, du « grand bond en avant » et de la catastrophe économique dont il a été l’origine, de la révolution culturelle et de ses absurdités mortelles. Des millions de femmes et d’hommes sont tyrannisés, humiliés, sacrifiés. Pour rien. Mais le lien qui unit les trois héros ne se défait pas, malgré la mort successive de l’Amante et de l’Ami. Tian-yi, resté seul et cassé par la vie, « un être aux cheveux blancs et à la démarche incertaine », est encore là pour raconter à l’auteur, c’est-à-dire à ses frères, les hommes la liberté indomptable de l’esprit et l’unité du cosmos animé par son souffle. « De cercle en cercle, écrit François Cheng, le temps réamorce sans faille son rythme immémorial ». La réalité pour lui n’est pas forcément la vérité. L’essence peut survivre à l’existence. La mort n’est pas obligatoirement un cul de sac mais, peut-être, une voie. Cheng écrit encore : « Ce qui pourrait arriver ne serait-il pas aussi réel que ce qui est effectivement arrivé ? ».

Trop souvent, l’écriture romanesque s’exerce de nos jours dans des paysages plats, métaphoriquement parlant. François Cheng nous restitue la verticalité.

L’ouvrage de Madeleine Bertaud est une très solide et très brillante exégèse, digne de l’universitaire confirmée qu’elle est. Après avoir évoqué la biographie de son modèle, elle traite successivement le thème de la spiritualité, qu’elle appelle d’une très belle formule empruntée à Jaques de Bourbon-Busset « la basse continue de l’œuvre » ; puis celui du romancier à travers l’analyse, en particulier, du « Dit de Tian-yi » ; enfin celui du poète. Chaque fois avec un sens aigu des résonances profondes que développe cette œuvre inspirée.

C’est plus qu’une introduction à l’oeuvre de Cheng. Ce livre entre si fortement en harmonie avec cette œuvre qu’il n’invite pas seulement à la découvrir, mais implique et même rend obligatoire sa fréquentation. Mieux : lire ou relire, par exemple, le « Dit de Tian-yi » éveille à l’inverse le besoin de se reporter à l’herméneutique de Madeleine Bertaud. Si bien qu’on progresse à travers la pensée chengienne en sa compagnie, main dans la main. C’est de la très, très bonne critique littéraire.

Écoutez nos émissions avec François Cheng :

- François Cheng : la vertu selon la culture chinoise
-  Cinq méditations sur la beauté de François Cheng, de l’Académie française : rencontre avec « un maître en humanité »

Pour en savoir plus : www.academie-francaise.fr

Le livre de Madeleine Bertaud est paru aux éditions Hermann, 2009.