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Composition française de Mona Ozouf

présenté par Jean Mauduit
Une enfance bretonne, c’est riche ! Et cela donne matière à un livre magnifique. Mona Ozouf, au-delà de son vécu, s’appuie sur cet apprentissage difficile pour poser des questions fondamentales. Pourquoi la France de la République a-t-elle tant de mal à accepter une pluralité régionale toujours perçue comme une menace ? Pourquoi certaines régions ont-elles si facilement tendance à se sentir mal aimées de cette République centralisatrice ? Mona Ozouf apporte une lumineuse réponse : comment elle a, non sans tâtonnement ni repentir, réussi sa Composition française.


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Émission proposée par : Jean MAUDUIT
Référence : CHR563
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/chr563.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida4650-Composition-francaise-de-Mona-Ozouf.html
Date de mise en ligne : 12 juillet 2009

Composition française fait un peu scolaire, mais il s’agit d’un intitulé au deuxième degré ! Le sous-titre révèle le clin d’œil : Retour sur une enfance bretonne. La composition française, c’est la façon dont les identités régionales ou locales parviennent à se rassembler sans se renier pour constituer une nation. Relation dialectique, s’il en est, entre le particulier et l’universel.
C’est une relation que Mona Ozouf a vécue avec une intensité particulière et pour cause, son père, mort très jeune et qu’elle a à peine connu, était un militant de la langue bretonne et qui s’affirmait « patriote breton ». Bien qu’il fût né d’une famille plutôt bourgeoise où l’on ne se préoccupait pas d’identité régionale, les brimades qu’il avait eu à subir, à l’Ecole normale d’instituteurs de Saint Brieux, de par la pédagogie en effet normalisante qu’on y pratiquait et à cause d’un directeur odieux, lui avaient paru autant de manifestations de l’impérialisme français.

On pourrait penser que l’expression paraît à la fois disproportionnée et un peu réductrice mais pas vraiment. Les révoltes sont toujours vécues au singulier et chacun tire de sa sujétion personnelle des conclusions générales, qui se transforment aisément en posture idéologique. Quoi qu’il en soit, la petite Mona devenue orpheline va connaître une enfance triste, entre l’ombre exigeante de son père et le deuil accablant de sa mère, dans la Bretagne profonde qu’incarne sa grand-mère maternelle qui partage leur vie. Cette grand-mère à elle seule résume l’ambiguïté du statut régional. Tout en elle, son histoire personnelle – elle est originaire de Lanillis, à l’autre bout de la province – sa langue, ses coiffes, ses pratiques de chaque jour, attestent son enracinement. Mais elle écoute Tino Rossi à la radio et connaît tout, refrain et couplets de : « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Enfance bretonne donc, mais laïque car c’est une école maternelle de la République que dirige la mère de Mona, à Plouha, dans un bâtiment tout neuf amarré en pleine terre de catholicité. Pour tout simplifier en effet le clivage est double. A la frontière invisible qui tend à mettre en opposition le vécu de la bretonnité (ou de la bretonnitude) et celui de la nation française, s’ajoute la ligne de fracture qui depuis longtemps sépare les Blancs des Bleus, les héritiers de la duchesse de Bretagne et ceux de Robespierre et de Jules Ferry. Il n’est pas facile de démêler tout cela. D’autant que Mona Ozouf s’initie à la lecture dans la bibliothèque de son père où la tradition bretonne militante cohabite avec Balzac, Lamennais, Chateaubriand, Renan.

Tout cela n’est peut-être pas vraiment très drôle mais celà n’empêche pas Mona Ozouf de nous gratifier d’une évocation délicieuse de l’univers imaginaire, où elle a vécu enfant, un monde traversé de terreurs et nourri de légendes irlandaises trouvées dans ses lectures avec – je cite – « le Connemara, le Donegal, leurs jolies rousses et leurs jeunes révoltés, Aran et les jupes rouges de ses femmes sur le noir de la tourbe ». C’est une des meilleures évocations que j’aie lues de la Bretagne dans ce qu’elle a de mythique – terre des rêveries et de brumes surnaturelles. Et je dois avouer, en tant que nourrisson de la République, baigné de francité, qu’au regard de cette transcription poétique, la relation quasiment ethnologique de Jakez Hélias me paraît aride.

Mona Ozouf
Mona Ozouf

L’école laïque se montre, bien sûr, superbement indifférente aux spécificités bretonnes. Elle transporte ses élèves dans un monde étayé de grandes idées, où nos ancêtres les Gaulois font la nique aux héros locaux, où règne en principe l’égalité, attestée par le classement au mérite ; où deux et deux font assurément quatre ; où Descartes a toujours raison et où la raison triomphe toujours ; où l’histoire se limite à celle de la France, et où Du Guesclin, figure même du traitre pour les Bretons, est le héros des manuels scolaires.
Les livres de la bibliothèque scolaire ne sont pas au diapason. On y trouve entre Hugo, Michelet, mais aussi Hector Malot, Edmond About, Paul et Victor Margueritte, et aussi André Lichtenberger avec ses romans enfantins et quelque peu infantiles dont les héros font des casses de choux à la crème. Si bien que Mona Ozouf en vient à comparer cette bibliothèque avec celle de la maison. Chez elle, écrit-elle, « pas de voleurs de choux à la crème mais les grandes figures du mythe ou de la tragédie [...] Quand j’entends aujourd’hui les pamphlets anti-communautaristes moquer lourdement les cultures minoritaires… je ne peux me retenir de comparer les deux bibliothèques de mon enfance ».

La petite fille échappe au conflit frontal entre l’école publique qu’elle fréquente et l’école privée tenue par des sœurs mais pas à la distanciation. Sous l’impulsion de la grand-mère, très croyante, elle suit les cours de catéchisme qui ont lieu dans l’église. Là, elle constate que les filles de l’Ecole des Sœurs sont placées aux premiers rangs, tandis que les élèves de l’Ecole laïque se trouvent- reléguées au fond de l’église ; même ségrégation pour les garçons. Plus près de toi, mon Dieu ! Si bien qu’aux yeux de la petite fille l’église devient le lieu où l’on cultive l’inégalité. De surcroit, elle a affaire en la personne du recteur à une sorte de fonctionnaire de Dieu, pratiquant une religion formaliste et sèche.

Il n’y a rien qui puisse donner à rêver, tout prête à faire des cauchemards. A la pensée que son père, le révolté et sa mère, l’incroyante, sont voués à l’Enfer, et plus généralement à la perspective de toutes les punitions qui menacent les pécheurs, la jeune Mona a terriblement peur.
Et puis viennent la guerre, le froid, le rationnement, la solitude, à Saint Brieux où la mère a demandé sa mutation pour épargner à la fille qui entre en sixième la rigueur de l’internat.

A écouter aussi sur Canal Académie avec Mona Ozouf :
- Mona Ozouf, une vie dédiée à La cause des livres
- Mona Ozouf : la question du genre va-t-elle détruire la courtoisie à la française ?
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