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Pièce montée et Croquembouche

Mot pour mot, la chronique de Jean Pruvost
C’est la saison des mariages et l’occasion d’apprendre l’étymologie de ce mot. Pas de repas de noces sans pièce montée, mentionnée par l’Académie dans son dictionnaire dès 1694. Et puisque Jean Pruvost se lance dans la dégustation, il en profite pour nous conter des histoires de "cro"... Cro-magnon, croquembouche, croque-mort, croquer... Et régalez-vous !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots537
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/mots537.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida4603-Piece-montee-et-Croquembouche.html
Date de mise en ligne : 28 juin 2009

Pièce montée et mariages en nombre



Pièce montée, voilà deux mots repris par Blandine Lecallet qui les a choisis pour titre de son premier roman en 2008, deux mots qui font immédiatement penser au mariage puisqu’il s’agit en effet de l’appétissant monument présenté à la fin du repas de mariage, constitué de plusieurs étages de pâtisseries et souvent édifié avec beaucoup de talent. Un monument qui achèvera sa carrière - hélas ou tant mieux -, déconstruit pièce par pièce, dans les estomacs des convives.

Ledit monument relève bien effectivement d’un type d’exploit puisqu’il fait partie des records grotesques à battre : en 1987, on signalait par exemple à Epernay une pièce montée de quatre mètres de large sur cinq de long, pesant 1200 kilos et constituée de 12 000 petit choux, le tout représentant 20 mètres carrés de superficie. Quant au nombre d’indigestions, il n’est pas précisé… Si la pièce montée peut être aussi démesurée, ne serait-ce pas en parallèle avec ce que la langue - la langue française pour éviter toute ambiguïté - nous offre de manière pléthorique en matière de mariages ? On risque en effet d’être surpris par la liste y correspondant.

Qu’on en juge sur pièce, si on peut dire. Commençons par le mot mariage dont les féministes ne peuvent que déplorer l’origine, puisque le mot est construit sur mari, issu du latin mas, maris, qui veut tout simplement dire mâle. Le mariage est donc étymologiquement affaire de mâle. Cette pilule machiste étant avalée, il reste que ce mot, très couru, est propice à force qualificatifs. Ainsi, Au-delà du mariage forcé, précoce, tardif, bourgeois ou princier, heureux ou inespéré, civil ou religieux, endogamique, c’est-à-dire consanguin par exemple avec son neveu ou sa nièce, ou exogamique, par exemple avec le voisin ou la voisine, on retiendra parmi d’autres le mariage blanc, entendons par là le mariage non consommé, en somme celui qui fait choux blanc... Tant pis pour la pièce montée et ses choux à la crème. Et puis, le mariage de la main gauche, celui d’une personne noble avec quelqu’un de condition inférieure. Un noble épousant une roturière donnait en effet à celle-ci la main gauche, pour signifier qu’il lui déniait toute prétention à son propre rang. Disons-le tout de suite, c’est tout de même mieux que ce qu’on appelé sous la Révolution l’odieux mariage républicain qui n’est autre que la désignation du supplice attribué à Carrier qui, dans sa frénésie d’exécutions, faisaient jeter dans la Loire un homme et une femme attachés ensemble. On n’oubliera pas bien sûr le mariage de la carpe et du lapin, c’est-à-dire une alliance impossible, incompatible, même si tous les deux savent bien sauter.

Enfin, s’il pleut pour votre mariage, c’est regrettable pour la robe de mariée , mais ne dit-on pas « mariage pluvieux, mariage heureux ». À ceci près que l’on se trompe de mot… historiquement pluvieux, en fait « plus vieux », désigne en effet le contraire de plus jeune. Aucun rapport donc avec la pluie. Mais qu’importe le flocon ou la pluie pourvu qu’on ait l’ivresse et, surtout, la pièce montée, une formule attestée dans l’Almanach des Gourmands dès 1807, et déjà mentionnée par l’Académie française dans la première édition de son dictionnaire, en 1694, sous une autre forme : la « pièce de pâtisserie ». Vive les « pièces montées », à bas les « pièces d’artillerie » !

Du Cro-magnon au Croquembouche

Michel Gay, dans son œuvre pour enfants, n’a pas hésité au début du XXIe siècle à créer les personnages Cropetite et Cromignon, tout à fait craquants. Evidemment, on pense forcément à l’affreux Cromagnon, déjà homo-sapiens malgré son profil redoutable et ses orbites basses. D’où vient cette formulation : l’homme de Cromagnon ? Il s’agit comme on le sait du site où l’on a trouvé ses ossements, en Dordogne, et sans doute que cro, voulait dire creux, trou, et magnon, dérivé du latin magnum, grand, « grand trou » en somme. Le succès de la formule « l’homme de Cromagnon », tient en fait peut-être aussi à la morphologie du mot qui se rapproche phonétiquement de beaucoup de mots français en cro, qui dérivent du verbe croquer. Ce sont eux qui vont nous intéresser.

D’où vient en effet le mot croquer ? Cric, crac, croc, tous ces mots relèvent en réalité d’onomatopées, ils sont nés de l’imitation d’un bruit sec, en l’occurrence celui que l’on fait avec les dents, d’où le verbe croquer, on a d’ailleurs dit aussi croqueter. Mais que croquer ? des mitaines comme le croquemitaine, mais ces mitaines ne sont surtout pas à confondre avec des gants. Il se pourrait que comme dans le grippeminaud, mitaine désigne en effet le chat, compagnon du diable et grand mangeur d’enfants dans certaines légendes… Rien n’est moins sûr cependant, d’autres déclarent que la mitaine désignerait en réalité la gifle ou l’injure : « Tiens, attrape cette mitaine… » En bref, l’incertitude étymologique règne et le croquemitaine n’en est que plus mystérieux.

© Russell Underwood/CORBIS/Russell Underwood

Le croque-mort n’est guère plus rassurant, on a dit à tort qu’il s’appelait ainsi parce qu’il croquait l’orteil du mort pour vérifier qu’il était bien mort. En fait croquer a tout simplement ici le sens de faire disparaître. On a gardé le meilleur pour la fin, le croque-madame et le croque-monsieur. Ah le bon sandwich chaud, deux tranches de pain de mie grillée avec du jambon et du fromage, il daterait de 1918, et sa variante, le croque-madame de 1960, même sandwich mais, dame oblige, plus raffiné, avec un œuf sur le plat. Et puis n’oublions pas les croquembouches, les petit choux à la crème de la pièce montée qui se « croquent » et « craquent » en bouche. Le rêve gastronomique retombe hélas avec les croquenots, les gros souliers qui craquent, on aurait d’ailleurs dû dire le craquenots… En définitive, vive les cropetites et les cromignons. Ils méritent d’entrer dans le dictionnaire !

Jean Pruvost est professeur des universités à l’Université de Cergy-Pontoise, où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire. Il est également le directeur éditorial Les honorables éditions Honoré Champion !

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