Calvin, témoin et artisan d’une mutation de société

avec Pierre Janton, docteur en lettres et en théologie
En cette année 2009 qui fête le 500e anniversaire de la naissance de Calvin, Pierre Janton qui a dirigé un centre de recherches sur la Réforme et la Contre-Réforme, publie un ouvrage majeur Jean Calvin, ministre de la parole. Il insiste dans cette émission sur la mutation que ce réformateur a introduite dans la société de son temps.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : PAG593
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Date de mise en ligne : 14 juin 2009

D’emblée, Pierre Janton expose l’apport de Calvin à son époque : « Il nous donne un bel exemple car quand on voit l’œuvre qu’il a réalisée à Genève pour le bienfait de cette cité et en dépit de tous ceux qui avaient intérêt à maintenir la cité à la fois dans l’ignorance et dans le libertinage, quand on voit l’œuvre et le courage dont il a fait preuve, on ne peut qu’admirer cet homme-là, car on a beaucoup critiqué son rigorisme moral mais c’était une œuvre de salut public, c’était une société malade de la prostitution, de la pauvreté, du chômage, et malade de ses riches car ceux qui s’opposaient à Calvin c’étaient des gens qui voulaient continuer à bénéficier des avantages financiers qui ruinaient la cité et à qui Calvin et ses amis ont fini par « faire rendre gorge ».

Calvin et la désacralisation, ou le sacré que l’on a en soi

Pierre Janton utilise à l’égard de Calvin une jolie formule : « Calvin, témoin d’une mutation du sacré et artisan des mentalités qui en découlent. » Cette mutation était attendue en cette fin du Moyen-Age :

- « C’était », explique notre invité, « une aspiration qu’on reconnaissait dans l’évolution de la piété ; bien sûr à côté d’une piété très rituelle presque magique, une piété qui investissait le sacré dans des objets extérieurs, il y avait un courant qui était apparu dans la vallée du Rhin, une cinquantaine d’années avant, et qui était bien connu de Luther d’ailleurs, c’était le courant de la dévotion moderne, « Devotio moderna » qui consistait à intérioriser la piété, et à chercher le sacré en soi. Qu’est ce qu’on pouvait trouver en soi ? On pouvait trouver le contact entre l’âme individuelle et le Sauveur, manifesté dans cette certitude intérieure qu’on était aimé par Dieu et par Jésus, Jésus étant la preuve de l’amour de Dieu, et que l’on recevait par un acte de foi : c’est ce qui caractérisait ce mouvement « Devotio moderna » ; mouvement un peu piétiste qui ne suffisait peut-être pas pour structurer une Eglise, mais qui a été bien présent dans l’évolution de la piété dont Calvin s’est fait le champion. »

Calvin homme de son temps ou précurseur ?

Pierre Janton estime que Calvin fut "un homme de son siècle qui a bien compris les problèmes de son temps : problèmes religieux, problèmes de l’Eglise, problèmes de la société ; mais son message peut trouver des échos chez nous ; on peut dire que Calvin par sa notion d’Eglise a ouvert des portes aux discussions ultérieures bien que lui-même n’ait pas été en avance sur certains radicaux de son temps qu’il pourchassait ; mais Calvin avait un système d’Eglise qui permettait la discussion par son régime d’assemblée ; alors je crois aussi que par son organisation non hiérarchique d’Eglise, il annonçait une structure d’ordre démocratique, bien que le mot « démocratique » à cette époque-là ait eu un sens légèrement différent… »

Pierre Janton rappelle que l’on ne peut attribuer à Calvin le souhait de souhaiter de créer un schisme, une séparation avec l’Eglise catholique romaine : « Or nous nions que le commencement de la séparation soit venu de nous » écrit Calvin.

Et notre invité de poursuivre son analyse : « La papauté a eu un rôle capital qui continue d’ailleurs à se répercuter. L’Eglise partait du principe qu’elle avait la vérité et n’a jamais mis cette notion en doute. Elle s’est refusé à faire des conciles entre les différentes tendances, elle s’y est tout de même résolue avec le Concile de Trente mais celui-ci ne s’est tenu qu’avec ses seuls partisans. Donc l’Eglise s’est sclérosée dogmatiquement parlant en rejetant les idées progressistes de la Réforme".

Les conceptions sociales de Calvin

Sur la base de sa conception du sacré et de son application de la parole de Dieu, Calvin a élaboré un système au bénéfice de tous ; à savoir, là où il y avait du chômage, il a préconisé le travail ; là où il y avait du luxe débordant, il a préconisé la rigueur économique ; là où il y avait le désordre à cause de la pauvreté, à cause de la débauche, il a imposé un minimum d’ordre ; il a eu le grand mérite de favoriser l’éducation des masses.

En résumé, pour Pierre Janton : la pensée de Calvina a le mérite de nous avoir ramenés aux sources avec un esprit critique ; certes aujourd’hui notre critique s’alimente à des connaissances que lui-même ne pouvait pas avoir, par exemple la critique biblique du 19ème siècle. Calvin est avant tout un homme qui a eu la foi et nous donne la définition pratique de la foi ; la foi pour lui consiste à faire confiance à Dieu même quand ce Dieu nous semble hostile, comme le Dieu de Job…

Aussi noire que soit la nuit, derrière, il y a la lumière « Post tenebras lux ».

Idelette, l’épouse de Calvin :

L’ouvrage de Pierre Janton offre également un portrait de l’épouse de Calvin : Idelette de Bure, veuve d’un anabaptiste liégeois converti par Calvin.

Portrait présumé d'Idelette de Bure, femme de Jean Calvin
Portrait présumé d’Idelette de Bure, femme de Jean Calvin

« Probe et honnête et même jolie » selon Farel, elle amenait un fils et une fille de son premier mariage et elle donna à Calvin un fils Jacques en 1542, mort prématurément... A la mort d’Idelette, le 29 mars 1549, il noie sa douleur dans le travail et confie à Viret :

- « Bien que la mort de ma femme m’a été très dure, je contiens mon chagrin autant que je peux. Certes les amis m’entourent mais j’avoue que leurs efforts et les miens sont moins efficaces qu’on voudrait : cependant, ce que j’obtiens, on peut à peine dire combien cela m’aide. Tu connais ma sensibilité ou plutôt ma fragilité. C’est pourquoi sans le recours à une ferme assistance, nous ne serions pas arrivés jusqu’ici. Car assurément il n’y a pas là sujet à douleur ordinaire. J’ai été privé de la parfaite compagne de ma vie ; si une rude épreuve était survenue elle m’aurait accompagné volontairement non seulement en exil et dans le dénuement mais aussi jusqu’à la mort. Toute sa vie elle a été l’auxiliaire fidèle de mon ministère. Je n’ai jamais senti le moindre obstacle venant de sa part. Et de même qu’elle ne s’est jamais inquiétée pour elle-même, de même pour ses enfants, tout le temps de sa maladie, elle ne m’a jamais sollicité. Comme je craignais qu’elle se tourmente inutilement en se faisant du souci intérieurement, deux ou trois jours avant sa mort, j’ai abordé le sujet moi-même en promettant de ne pas manquer à mon devoir. Elle aussitôt d’affirmer : « Je les ai déjà recommandés au Seigneur. » Comme je disais que cela ne m’empêcherait pas moins de m’en occuper, elle répondit : « Je sais que tu ne négligeras pas ce que tu sais confié au Seigneur. » Pas plus tard qu’hier, j’ai appris par une dame qui insistait pour s’en occuper avec moi, qu’elle avait dit : « Le principal est qu’ils vivent dans la piété et la sainteté. Nul besoin n’est de presser mon mari à les élever dans l’intégrité, la discipline et la crainte de Dieu. S’ils sont pieux, je suis sûre qu’il sera tout naturellement un père pour eux ; sinon, ils sont indignes qu’on le demande. » Cette grandeur d’âme vaudra pour moi plus que cent recommandations. (Lettre 1173 du 7 avril 1549. Voir Lettre 1171 à Farel du 2 avril 1549.)

Ainsi Idelette de Bure, comme Catherine Zell à Strasbourg, compte-t-elle parmi ces femmes de la Réforme qui ont servi d’emblème à des générations de huguenotes dans l’abnégation et la générosité.

Mieux connaître Pierre Janton :

Pierre Janton, docteur en lettres et en théologie, a été professeur de langue et littérature anglaises. Il a dirigé un centre de recherche sur la Réforme et la Contre-Réforme et publié plusieurs ouvrages et articles sur la Réforme, la Renaissance, le protestantisme.

Pierre Janton a publié aux éditions du Cerf, Jean Calvin Ministre de la parole, 1509/1564.

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