La tulipe noire de la cartographie de Mattéo Ricci

par le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny
Lors de la foire internationale des antiquaires qui s’est déroulée à Maastricht, au Pays-Bas, du 13 au 22 mars 2009, Bertrand Galimard Flavigny repère une carte extraordinaire. Mais avant d’en dire plus, il vous fait découvrir son auteur : le Père Mattéo Ricci.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG631
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Date de mise en ligne : 5 juillet 2009



Matteo Ricci (1552-1610)
Matteo Ricci (1552-1610)

Entré dans la Compagnie de Jésus à Rome en 1578 puis ordonné prêtre à Cochin (en Inde) en 1580, Matteo Ricci (1552-1610) pénétra en Chine par Macao en 1583 et s’installa à Zhaoqing près de Canton. Il parvint à se mettre en contact avec des mandarins grâce à ses grandes connaissances en mathématiques et en astronomie. Il resta dix-huit ans dans le sud de la Chine à proximité de Macao où il apprit à lire et écrire le chinois.

Dans les locaux de sa mission, il décora ses murs avec une carte géographique de l’Ouest du monde. On rapporte que le gouverneur de la région, l’ayant admirée, lui demanda de la transcrire en langue chinoise. Le père jésuite se mit au travail et dessina une nouvelle carte dans un plus grand format afin de laisser la place aux idéogrammes. Il la fit graver en plusieurs exemplaires qu’il distribua dans l’entourage du notable. Quelques années plus tard, en 1599, installé dans une nouvelle mission à Nanking, il réalisa une nouvelle version de cette carte. Mais aucune n’est parvenue jusqu’à nous.

Le père Matteo Ricci fut le premier à comprendre que les Européens ne pourraient se faire accepter des Chinois que s’ils se présentaient à eux comme leurs semblables et partageaient avec eux une culture commune. Tout en étudiant leur langue, il se plongea dans les classiques, bagage de tout lettré, et adopta le costume des mandarins. Il réussit ainsi à fléchir la méfiance des Chinois, à se faire accepter et même respecter d’eux. Mieux encore il se fit inviter, en 1601, à la cour impériale de Pékin, en tant qu’ambassadeur des Portugais auprès de l’empereur Wan-li. Dans ses bagages, il avait emporté une épinette, deux horloges à sonnerie et la fameuse carte. A son arrivée, il écrivit à l’empereur un Mémorial dans lequel, en se présentant comme religieux et célibataire, il ne demandait aucun privilège à la cour, si ce n’est uniquement de pouvoir mettre au service de sa majesté, sa propre personne et ce qu’il avait pu apprendre sur les sciences dans le « grand Occident », dont il était originaire.

<i>Kunyu Wanguo Quantu</i>
Kunyu Wanguo Quantu

Ricci, ayant encore acquis de nouvelles connaissances sur son pays d’accueil, réalisa une nouvelle carte dans un format encore plus important que les deux premières (h : 2 m x L : 4 m) largement commentée en idéogrammes. Celle-là fut gravée par les soins du mandarin Zhong Wentao. Dans ses Commentaires sur la Chine publiés en italien pour la première fois en 1911, le religieux suggérait qu’une édition pirate avait été imprimée en même temps que l’originale ; mais là encore, on n’en connaît aucun exemplaire qui soit parvenu jusqu’à nous. On sait encore qu’une quatrième version de la carte originale a été imprimée en huit feuilles par Li Paul, converti au christianisme. Quoiqu’il en soit, on connaît aujourd’hui sept exemplaires de la « Carte de Ricci » imprimée en 1602 à Pékin par Zhong Wentao, sous le titre de Kunyu Wanguo Quantu, ce qui signifie « carte des dix mille pays de la Terre » (xylographe sur six feuilles imprimée sur papier de Chine (1820 x 3650 mm - chacune : 1680 x 620 mm).

C’est l’un de sept exemplaires subsistants que nous avons pu examiner à Maastricht chez le libraire Londonien Shapiro. Dois-je vous en donner le un prix de vente affiché ? 1.050.000 dollars US. Nous avions déjà vu un autre exemplaire lors de la dispersion de la bibliothèque chinoise de Philip Robinson, dispersée en novembre 1988 par Sotheby’s et adjugée 20.900 £. On pensait à l’époque qu’il n’en subsistait que quatre ou cinq exemplaires. Deux sont au Vatican, dont une en mauvais état, une à la bibliothèque universitaire impériale de Kyoto, et sans doute une autre encore au Japon à Myagi. On sait aujourd’hui que ni les États-Unis, ni la Chine n’en possède ; mais il en existe une copie manuscrite sur soie conservée dans une collection privée à Osaka.

Cette carte du monde par Ricci, aussi surnommée « la tulipe noire de la cartographie », connut un grand succès dans le monde asiatique. En projection ovale, inspirée de la Typis Orbis Terrarum d’Abraham Ortelius (1527-1598) imprimée en 1570, elle est composée selon le concept sinocentrique, sur le méridien de 170°. Augmentée des dernières connaissances cartographiques européennes, notamment, sans doute celles de Mercator et Plancius, et malgré quelques erreurs, elle est considérée comme la plus complète carte du monde de l’Asie de l’époque. Pour l’anecdote, les Japonais fort de cette carte qui place l’Amérique à l’Est, ont cru longtemps que ce continent était un pays de l’Ouest.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny.

A lire :

L’ouvrage de Michela Fontana, préfacé par Marianne Bastid-Bruguière, de l’Académie des sciences morales et politiques :

Cet ouvrage a obtenu le Grand Prix de la Biographie politique 2010 avec le concours du Magazine littéraire. Matteo Ricci, 1552-1610, un jésuite à la cour des Ming (Éditions Salvator)

Michela FONTANA est diplômée en mathématiques, historienne des sciences, enseignante et journaliste. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages et à vécu quatre années en Chine.






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