Qu’est-ce qu’un vrai bibliophile ?

Le bibliologue, la chronique de Bertrand Galimard Flavigny
En 1928, Auguste Pinguet, chercheur impénitent de textes anciens, fit imprimer – sans doute le fit-il lui-même – un petit ouvrage intitulé Le Bibliophile, avec, en guise de sous-titre, cette formule « portrait & caractère ». Une occasion, pour notre bibliologue, d’annoncer le salon international du livre au Grand Palais à Paris du 19 au 21 juin 2009, rendez-vous obligatoire pour tous les bibliophiles.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG624
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Date de mise en ligne : 14 juin 2009

Le texte composé par Pinguet, est destiné à une dame qui lui avait demandé quels étaient donc les portraits et caractères du bibliophile. Dédié à André Bruel. Il a été tiré à 115 exemplaires, dont 15 sur Japon et 100 sur papier Madagascar. D’entrée de jeu, Pinguet s’adresse donc à la « dame ». Laissez-moi prendre sa voix :

Ainsi vous dites : - « Quels signes distinguent le vrai bibliophile ? Quelles qualités sont les siennes ?
C’est très simple, Madame : Seyez vous et causons. D’ailleurs l’ambiance s’y prête, des livres nous entourent, la lampe est allumée, le feu brille dans l’âtre, et moi, pour vos complaire, je veux bien essayer de lever devant vous le rideau de cette âme »
.

- « Naturellement, Madame, vous ne vous attendez pas à ce que je qualifie de bibliophile le soi disant amateur qui, lourd d’argent, achète sans compter, et dont l’esprit, facilement satisfait, n’estime guère que la quantité. Je n’élèverai pas davantage celui qui ne voit dans la valeur d’un ouvrage que le prix payé. Plus c’est cher, plus c’est beau. Ce ne sont pas des bibliophiles. Ils n’aiment pas ».

- « On n’arrive à la bibliophilie que par l’amour. La passion seule guide et entraîne le bibliophile. Il lui faut la passion, s’il veut connaître le frisson de la recherche, la récompense de la trouvaille ».

- « On naît bibliophile comme on naît musicien, statuaire, poète. Quiconque a été élu pour la bibliophilie a désiré, dès son jeune âge, la possession des livres, demandé leur entourage, voulu les sentir près de lui, bien classés, toujours prêts à s’entr’ouvrir pour lui livrer leur âme : science, pensées, chansons ».

- « J’ai connu autrefois, il y a de cela bien des ans, un petit écolier angevin qui avait l’habitude de bouquiner chaque dimanche matin chez celui qu’on appelait dans ce temps là le père Hardy. Le pauvre petit n’était guère riche. Il achetait, périodiquement et un seul à la fois, les grands classiques, les poètes de la Pléiade et ceux du moyen âge, à trente cinq sous le volume, édition Garnier, et c’était un gros effort, et encore ne le pouvait il pas tous les dimanches. Pourtant, un jour, il aperçoit un beau volume in octavo imprimé à deux colonnes, avec des illustrations de Tony Johannot. C’étaient les oeuvres de Molière ! Molière ! Lire Molière dans un texte élégant et clair, avec de rieuses images représen¬tant les scènes fameuses de l’illustre comique, de l’immortel poète ! quelle tentation ! »

- « Et l’enfant, timidement : Quel prix, M. Hardy ? Six francs, mon garçon. Hélas ! le pauvre petit ne les avait pas les six francs, et il s’en alla le cœur bien gros, bien triste. Et quand il fut dans la rue, il se mis à réfléchir, et il allait de long en large, ne quittant pas des yeux la vieille boutique regorgeante de livres poussiéreux où il y avait un si beau Molière, se demandant comment il ferait bien, quand tout à coup, crânement, il revoit le marchand, lui demande de lui réserver l’ouvrage convoité, lui donne la promesse formelle de le lui acheter à la quinzaine ! et le brave père Hardy d’accepter, et la joie d’entrer dans le coeur de l’enfant ».

- « Plus tard ce même petit écolier, devenu grand, avait le matin satisfait à la loi qui obligeait les jeunes gens à tirer au sort, en vue du service militaire. Comme ses camarades, il aurait pu ce jour là, passer son temps à faire la partie de cartes ou de billard dans un café de la place du Ralliement. Non, il préféra bouquiner ; et le bon père Hardy lui vendit, en cette fête du tirage au sort, l’édition romantique de l’Iliade, illustrée par Auguste Titeux ».

« Eh ! bien, Madame, ces livres, je les conserve précieusement. Et si un jour j’avais le chagrin d’être obligé de me séparer de ma bibliothèque, plutôt que ce riche Bourdigné, plutôt que ces magnifiques. « Heures » de Simon Vostre, entr’ouverts sous vos regards, ils seraient les derniers à prendre le chemin de l’exil, car ils furent mes premières joies, car ils sont mon humble commencement ».

- « On ne peut pas être bibliophile par esprit d’imitation, parce qu’un jour on aura vu, quelque part, une bibliothèque bien ordonnée, chatoyante des ors et des nuances de ses reliures et que, sorti de ce lieu, on se sera dit : « Tiens, mais ça ne fait pas mal une bibliothèque ; si moi aussi, je devenais bibliophile ? »

- « Non, la première condition ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, c’est d’aimer. Mais ce n’est pas, seulement d’être attiré par l’édition séduisante ou rare, c’est d’abord et surtout d’aimer l’étude. Le bibliophile doit être un homme d’étude, un homme aimant à s’isoler dans le recueillement et le silence des livres ».

- « Et puis, il faut encore qu’il se complaise à la caresse du Vélin, à la souplesse du Chine, aux délicats reflets du japon, à la fermeté des blancs vergés. Il faut qu’il se sente pris par l’harmonie d’un vaste ensemble de reliures, par l’odeur qui s’en dégage, incitatrice du travail de la pensée et qui est un peu comme un parfum spiritualisé, par la rencontre soudaine de la belle estampe dans le beau texte, par la danse savante et variée, si je puis m’expri¬mer ainsi, des caractères typographiques ».

- « On a taxé de manie le souhait qui pousse souvent le bibliophile à rechercher les éditions originales ; mais ceux qui parlent ainsi ne comprennent pas, ne sentent pas quel plaisir et en même temps quel sentiment élevé pénètrent l’amateur teinté d’érudition, qui peut se dire, s’il s’agit d’une édition princeps, d’un Rabelais par exemple, d’un Montaigne, d’un Racine, d’un Hugo : « J’ai là sous mes yeux, je tiens là, dans ma main, un ouvrage qui, pour la première fois, révéla au monde entier une haute pensée, un noble chant dont l’écho s’est prolongé, se prolongera éternellement dans le coeur des hommes. »

- « Mais, comme tous les amours, l’amour du livre ne va pas sans souffrances, sans inquiétudes. Le bibliophile craint tout : il redoute la curiosité du soleil, le ternissement de la poussière, les vers qui rongent et trouent les feuillets, les ongles longs, égratigneurs des maroquins et des veaux, les mains insuffisamment sèches, l’humidité qui mouille les livres, les amis ... qui ne savent pas les ouvrir ».

-  « Et pourtant cela ne constitue pas un supplice. L’enfer du bibliophile, dont on parle parfois, n’existe pas. Ce châtiment n’est infligé qu’au seul bibliomane. Le bibliophile digne de ce nom demeure un esprit raisonnable et, le plus qu’il puisse connaître, ce sont de passagers purgatoires dont il sait s’évader pour goûter les joies du paradis qu’il s’est créé. »

- « Et maintenant, Madame, à défaut de mon coeur, ma plume vous remercie : n’ai je pas, grâce à vous, causé de ce que j’aime ! / Mars 1928. »

De l’auteur de ce texte très court qui donne son opinion sur le bibliophile, nous ne savons pas grand chose. Auguste Pinguet était un érudit angevin qui ne se contentait pas d’aimer les livres en tant qu’objets. Il consultait les bibliothèques à la recherche de textes anciens, notamment des chansons médiévales. Il a ainsi publié Les chansons et pastourelles de Thibaut de Blaison, Sénéchal du Poitou, Trouvère angevin XII-XIIIe siècles, avec une introduction, traduction et la reproduction phototypique des manuscrits de la Bibliothèque nationale, à Angers, pour la Société des Amis du livre angevin, 1930, (In-4, br., XV-116 pp., 18 planches hors-texte).

André Bruel (1894-1974) le dédicataire, fut un relieur de grande renommée, d’origine tourangelle. Elève de Daumont, un relieur local, il commença à travailler en 1919, dans l’atelier de sa belle famille, les Legal, dont il avait épousé l’une des filles. Il fut primé lors de l’exposition à Galliera, en 1925, et reçut une médaille d’or, en 1937, au cours de l’Exposition universelle. Il cessa ses activités en 1966.

Dans un ouvrage, L’Art de la reliure publié en 1924, Bruel exposait ses principes du décor de la reliure : elle « doit faire penser à ce qu’on va lire et il faut qu’il soit, en quelque sorte, une synthèse décorative du livre imprimé ». Sans doute, mais selon certains spécialistes, Bruel était meilleur concepteur – comme Paul Bonet, par exemple – qu’exécuteur. Il reste qu’il savait montrer une certaine élégance. Nous avons découvert le texte d’A. Pinguet, dans un des 15 exemplaires sur Japon, le n°2, relié par lui-même et pour lui-même, en demi-box vert à coins, orné d’un double filet d’or.

Remerciements à la libraire Pierre-Adrien Yvinec, à Paris, pour ce texte.






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