Une nouvelle image de Calvin, moins austère, plus ouvert, très moderne

avec le philosophe Olivier Abel, reçu par Virginia Crespeau
Le philosophe Olivier Abel ne se veut pas hagiographe de Jean Calvin et néanmoins, plaide pour que l’importance de la pensée calviniste soit redécouverte et que l’image du fondateur, trop souvent négative, soit renouvelée. Calvin reste méconnu. En quoi sa pensée, cinq siècles après sa naissance, reste-t-elle moderne et pertinente pour aujourd’hui ? Réponses avec Olivier Abel, l’invité de Virginia Crespeau.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
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Date de mise en ligne : 10 mai 2009

Olivier ABEL enseigne la philosophie à la faculté de théologie de Paris, et a publié des ouvrages sur Franck Milton et Pierre Bayle. Il vient de faire paraître aux Editions Pygmalion Chemins d’éternité un ouvrage intitulé « Jean Calvin »

Dans cet ouvrage, Olivier Abel écrit : "Jean Calvin est une des principales figures de l’Histoire religieuse. Né à Noyon dans l’Oise en 1509, il mourut à Genève en 1564. Après des études de droit, ce jeune humaniste protégé par Marguerite de Navarre et acquis aux idées de Luther, tenta de réformer l’église catholique de l’intérieur. A 25 ans il quitte l’église, s’exile et publie en 1536 son Institution de la religion chrétienne dédiée au Roi de France où il cherche à délivrer ses lecteurs de tout souci de soi. Après divers séjour à Bâle, Ferrare, Strasbourg, il est appelé par les Genevois pour conduire la Réformation dans leur ville. C’est alors qu’il prit la tête d’un vaste mouvement qui changea la face de l’Europe avec un génie politique souvent contesté mais sans lequel la Réforme aurait été probablement écrasée. Prédicateur, remarquable écrivain, un des premiers en langue française, Calvin laisse une œuvre où le rapport avec la Bible, avec l’Eglise, l’Etat, au monde à découvrir, nous parle encore 5 siècles après sa naissance. Sa vie est une aventure passionnante par ses amitiés, son mariage, sa verve ironique, son inlassable énergie, d’où cet effort pour raconter sa vie à nouveaux frais."

Calvin
Calvin

Quelle image avons-nous de Calvin ?

Dans cette interview, il précise sa position : "Ce livre m’a été commandé il y a 7 ans, poursuit notre invité, et je crois que sa sortie en plein jubilé a tout de même un sens : le but n’est pas en effet de multiplier les hagiographies sur Calvin mais de redécouvrir son importance. Le but n’est pas de prendre la défense de Calvin, mais il n’en demeure pas moins que Calvin a une image très négative… Il garde l’image de la ligne la plus dure du monde protestant, la plus sévère, la plus rigoureuse sur le plan de l’orthodoxie dans le rapport au texte biblique, à Dieu, à la grâce… Ces textes rigoureux ont fait couler beaucoup d’encre et user beaucoup de salive dans le monde protestant ; il y a eu des débats énormes, passionnés entre calvinistes… Mais tout cela n’est resté qu’un débat interne, étriqué alors que Calvin est un auteur qui ne se pensait pas calviniste, même pas protestant ; jusqu’à tard dans sa vie, il pensait avec tous ses amis humanistes ouvrir la voie à la renaissance évangélique, compléter la Renaissance sur le plan de l’Evangile, et cela sur des points essentiels comme le retour à la Bible ou encore le rapport renouvelé de l’Eglise et de l’Etat…

L’un des pères de la modernité, et pourtant...

Tous ceux qui ont travaillé sur Calvin ont du revisiter les images qu’ils se faisaient du réformateur et de sa pensée.

Calvin est méconnu, lui l’un des pères de la modernité ; il est peut-être aussi l’auteur le plus maudit de la modernité, plus que Rousseau, plus que Descartes ou Spinoza. C’est un auteur que l’on a peu à peu refoulé et dont on a même oublié le refoulement.

Un livre au bûcher

Parmi les livres qui ont été brûlés, celui qui l’a été le plus reste l’Institution de la religion chrétienne. Pourquoi ? Sans doute a-t-il fait trop peur, a-t-il été trop loin, même les protestants n’ont pas pris au sérieux l’ampleur de ce qu’étaient les intentions de Calvin.

Des voies ouvertes par Calvin

Olivier Abel poursuit son analyse : " Ce qui m’a semblé utile et passionnant, c’est d’aller mesurer les résultats de ces intentions superbes : l’autonomie, la liberté que l’on trouve intactes chez Calvin mais aussi un effort immense vers la rationalité : Calvin ouvre et prépare le chemin de Descartes et de Kant, mais aussi de Hobbes en philosophie politique.

L’époque de Calvin est une époque de très grande angoisse, de peur apocalyptique, avec des sentiments d’urgence, et lui, avec son Institution de la religion chrétienne, il veut s’installer dans la durée avec un sentiment de tranquillité. Quand on le lit, on éprouve une tranquillité, une confiance dans le monde, dans la vie, dans la pensée, une confiance en soi impressionnantes et qui sont le ton de la modernité qui commence.

Calvin dans le monde politique de son temps

Lui pensait, avec Marguerite de Navarre, sœur de François 1er, gagner le cœur de Roi de France, et en effet il en était assez proche à bien des moments. Le Roi avait mené toute une procession dans Paris pour essayer de rétablir l’unité de l’Eglise autour de la question du corps du Christ dans la messe et dans l’Eucharistie, pour que l’on ne touche pas à ce principe qui était au cœur des contestations protestantes luthériennes à ce moment-là.

Marguerite de Navarre par le peintre Clouet
Marguerite de Navarre par le peintre Clouet

Et si François 1er n’avait pas basculé lui-même dans la peur, au moment de l’Affaire des Placards en 1536, s’il avait gardé Calvin auprès de lui, Calvin aurait pu devenir une sorte de ministre, de conseiller et la face de l’Europe en aurait été changée, et l’histoire de la France complètement ; toute l’histoire de la modernité aurait été différente.

A Genève, Calvin croyait à la paix

Même lorsque Calvin s’installe à Genève, il pense que c’est provisoire, il ne se doute pas que tout va se durcir, que les orages vont s’accumuler autour de cette petite ville refuge, coincée entre les Empires et l’Italie qui elle reste Papiste, que tout va se refermer et se terminer dans le sang des guerres de religion. Il ne cesse de s’opposer à la révolte, et au combat, mais l’Histoire est en marche…

Calvin a initié des ouvertures vers la modernité

Notre invité revient sur ce qui lui est apparu comme central, essentiel dans son approche : "pour moi qui ne suis ni historien ni théologien mais philosophe, le travail sur Calvin m’a amené à constater toutes les ouvertures qu’à son insu Calvin a initiées. Celui qui lit tous les auteurs de la modernité, lorsqu’il lit Calvin, fait une découverte. Par exemple : Calvin dit que le fidèle doit sortir de l’enfance, de l’âge mineur, pour devenir adulte, et c’est l’idée même des Lumières, celle définie par Kant. Le projet de la modernité, c’est sortir de la minorité, être un peu adulte. Aujourd’hui quand on pense à l’individu adulte, on pense à un individu tellement autonome qu’il ne doit rien à personne, alors que le cœur de l’adulte doit être capable de gratitude, savoir se retourner pour dire merci. Pour Calvin, être responsable, c’est être capable de répondre de soi à quelque chose qui nous précède.

Le premier mot de Calvin c’est la grâce, et on répond à la grâce par la gratitude. Eprouver de la gratitude, de la reconnaissance, confier le souci de soi à Dieu et reporter ce souci vers les autres pour se soucier des autres et non pas de soi : c’est un geste fondamental de toute la pensée de Calvin.

Des idées au coeur de l’idéal démocratique

Par ailleurs, on a oublié combien l’idée de contrat, de pacte qui est au cœur de l’idéal démocratique de la modernité occidentale, vient de l’idée biblique de l’Alliance ; certes, une vieille alliance a pu être brisée mais c’est pour nouer une nouvelle alliance. Et on a chez Calvin, le prototype de la modernité : la possibilité d’aller ailleurs, de recommencer sa vie sur de nouvelles bases. C’est essentiel pour penser toutes les colonisations, avec ce que cela peut avoir de négatif, mais aussi de constructif. Ceux qui sont partis vers les Etats Unis d’Amérique, l’ont fait sur cette idée-là : on quitte, on rompt mais parce que on va passer un nouveau pacte, un nouveau contrat, une nouvelle alliance avec des gens qui sont d’accord pour passer ce pacte. C’est le cœur de la conception de la politique nouvelle, c’est aussi le cœur de la conception de l’Eglise nouvelle, l’Eglise est une Eglise d’adultes libres qui passent un pacte nouveau. On retrouve cette idée jusque dans le mariage car Calvin est pratiquement l’inventeur du divorce.

Divorcer pour renouer une autre alliance

En effet, à Genève, ville refuge, arrivent des hommes et des femmes dont la plupart ont du quitter leurs époux ou épouses qui tenaient à rester catholiques. Calvin prononce leurs divorces et leur offre ainsi la possibilité de se remarier, de faire une nouvelle alliance, un nouveau pacte. C’est une invention extraordinairement moderne ! et c’est aussi une nouvelle figure du couple qui apparait : le couple comme alliance ; Calvin dit dans son commentaire du Deutéronome que la femme a autant de droit que l’homme à divorcer et à rompre le pacte en pareilles circonstances.

Cette idée d’alliance -qui est devenue l’idée du contrat social- s’est malheureusement transformée en petits contrats précaires dans lesquels les démocraties occidentales sont en train d’enterrer définitivement la grande idée fondatrice de la modernité : l’idée du pacte, on ne peut se lier que parce qu’on peut se délier. On va sortir de l’esclavage, des servitudes, de l’état de perpétuelle enfance, par cet acte de rupture : il faut quitter ses parents pour se marier… Mais ces grandes intentions manifestes à l’aube de la modernité ont été trahies, car le divorce tel qu’il est pratiqué aujourd’hui n’a plus rien à voir avec les intentions de Calvin. Dieu n’est plus dans le monde, Dieu est transcendant, il est complètement extérieur au monde, donc le monde est désenchanté, il n’y a plus de finalité dans le monde…

Et Olivier Abel de conclure : "Il me semble qu’aujourd’hui il serait utile de revenir sur cette espèce de petite boite noire qui avait enregistré certaines des intentions de la modernité pour essayer de comprendre ces intentions, pas forcément pour les adopter, mais au moins pour comprendre ce qui nous arrive. Parce que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive lorsque les crises sont là. Et le refoulement d’un Jean Calvin est grave car il symbolise la perte de l’une des clés des portes de la modernité".

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