Le pas du juge d’Henri Troyat ou la vie des frères Chénier

Une chronique littéraire de Jean Mauduit
Le Pas du Juge est l’un des trois romans posthumes d’Henri Troyat de l’Académie Française, décédé en 2007. Il raconte sur fond de Révolution française, la vie des deux frères Chénier, Marie-Joseph (de l’Académie française) et André, le poète guillotiné. Deux frères en rivalité sous l’oeil d’une mère "abusive". Le grand roman d’un romancier généreux qui nous étonne toujours...


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Émission proposée par : Jean MAUDUIT
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Date de mise en ligne : 17 mai 2009

Henri Troyat qui était né en 1911 est décédé le 2 mars 2007. Il avait donc 96 ans. Et il est resté membre de l’Académie française pendant 48 ans puisqu’il avait été élu en 1959 au fauteuil 28 précédemment occupé par Claude Farrère. Il faut noter qu’il a été reçu sous la Coupole par le maréchal Juin, le 25 février 1960, et qu’il a prononcé des hommages à l’occasion des décès de Jean-Jacques Gautier (critique de théâtre réputé), d’Eugène Ionesco et du philosophe Henri Gouhier. La liste des oeuvres de Troyat est impressionnante. Quand on imprime cette liste d’après le site de l’Académie française, on voit que son premier livre date de 1935 et on compte plus de 100 titres !

Le Pas du Juge est l’un des trois romans posthumes d’Henri Troyat de l’Académie Française, paru aux éditions de Fallois (merci à Bernard de Fallois !) Le titre est repris d’une expression d’autrefois pour désigner le trajet qu’empruntait le magistrat pour aller au tribunal, autrement dit le passage du juge. Dans son avant-propos, Henri Troyat raconte qu’au temps de son enfance il y voyait la marche implacable de la justice à travers notre monde de pêcheurs calamiteux.

Mais le véritable propos de ce livre raconte l’histoire des deux frères Chénier, Marie-Joseph et André, pendant la Révolution Française et jusqu’à la mort d’André, guillotiné deux jours avant le 9 thermidor qui l’aurait probablement sauvé.

Cependant, il est difficile de classer le genre de ce livre qui n’est pas tout à fait un roman historique. Henri Troyat n’avance rien dans le domaine des faits qui ne soit confirmé par l’Histoire. Mais il ne s’encombre pas de couleur locale. Il ne raconte pas la Révolution, il se contente de l’évoquer à travers le drame familial des Chénier. Bref c’est plutôt un roman d’analyse appuyé sur des fondements historiques rigoureux.

La trame en est le destin affronté des deux frères et le développement de ce qu’on peut appeler leur amour-haine. Le récit s’ouvre sur le triomphe que remporte Marie-Joseph avec son « Charles IX », une pièce donnée le 12 novembre 1789 au Théâtre Français, véritable réquisitoire contre les crimes de la royauté et qui si elle ne donne pas le départ de la Révolution, en marque les débuts. Marie-Joseph va être, toute sa vie (1764-1811), celui qui marche dans le sens de l’Histoire. Jacobin enragé, conventionnel qui vote la mort du roi, collectionnant les succès de plume comme dramaturge, comme poète et comme historien. Il sera élu à l’Académie française en 1803 au fauteuil 19 (et c’est Chateaubriand qui lui succèdera). Il est l’auteur du Chant du départ.

André au contraire, est le mal-aimé du destin et de sa propre mère qui désapprouve ses prises de positions politiques. André lui marche à contre-courant, et seul. Quoique foncièrement républicain, il perçoit rapidement les dérives qui menacent la Révolution. Il se range carrément dans le camp des modérés qui militent plutôt pour une monarchie constitutionnelle. Polémiste brillant, il s’expose dangereusement dans les chroniques qu’il publie dans le « Journal de Paris ». On connaît la suite. Et la fin.

Troyat adopte une manière de rédiger bien à lui : il s’agit pour l’essentiel d’une suite de pages qui pourraient être celles d’un journal intime, où les protagonistes racontent successivement leurs avatars et laissent filtrer leurs états d’âme. La première partie du livre est essentiellement consacrée aux confessions d’André ; la deuxième aux réflexions de Marie-Joseph, notamment après et sur la mort de son frère. Dans l’une et l’autre interviennent quelques pages de Madame Chénier leur mère. Si bien que le récit est toujours à la première personne. Et les personnages ne se rencontrent jamais que par délégation de leur imaginaire. C’est remarquablement construit et monté, avec un sens aigu du tragique. Car c’est bien cela, en fin de compte, qui ressort de cette œuvre. Henri Troyat parvient y parvient à donner un sens universel à l’aventure de quelques individus égarés dans le tumulte d’une Révolution. Un sens double même. D’une part il s’approprie un des thèmes fondamentaux de l’aventure humaine : la rivalité finalement mortelle de deux frères sous l’œil d’une mère abusive. D’autre part, il marque avec force la caractéristique essentielle des périodes révolutionnaires (quel que soit le sens de la Révolution) : les hommes de juste milieu sont toujours sacrifiés ; leur liberté de parole est toujours assimilée comme une trahison ; et la pensée unique ne date pas d’hier ni même d’avant-hier.

André Chénier est sans conteste un grand poète, un précurseur. Et Jean Mauduit en veut pour preuve ces quelques vers extraits de « La Jeune captive » un poème écrit par André Chénier dans sa prison de Saint-Lazare, aux portes de la mort.

- « O mort ! Tu peux attendre ; éloigne, éloigne toi.

Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,

Le pâle désespoir dévore

Pour moi Palès encore a des asiles verts

Les amours des baiser, les Muses des concerts,

Je ne veux point mourir encore. »

Henri Troyat n’a pas fini de nous étonner. Il donne à son lecteur l’envie irrésistible de se replonger dans l’œuvre d’André Chénier. Troyat, cet écrivain abondant - plus de cent ouvrages - ce romancier généreux, ce biographe qui a renouvelé le genre, mérite de ne surtout pas être oublié.

lien vers le site de l’Académie française pour consulter la fiche de Marie-Joseph Chénier : www.academie-francaise.fr

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