Le prix à payer d’une dragonnade normande en 1685

La chronique gastronomique de Jean Vitaux
Si les dragonnades furent des épisodes terribles de l’Histoire de France, elles offrent néanmoins à notre chroniqueur gastronomique le prétexte de nous conter par le menu les effarantes quantités de nourriture que des officiers d’un régiment du roi étaient capables d’avaler ! La scène se passe en Normandie, à l’auberge de l’Aigle d’Or, où sont attablés nos deux lascars...


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Émission proposée par : Jean Vitaux
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Date de mise en ligne : 19 avril 2009

La révocation de l’édit de Nantes en 1685 fut un épisode dramatique et douloureux de l’histoire de France. Sa promulgation en 1598 par Henri IV, dit Henri le grand par Hardouin de Perefixe, archevêque de Paris et précepteur de Louis XIV, avait entraîné le retour à la paix civile après les guerres de religion, la disparition de la ligue ultra catholique, et la restauration de la prospérité. Si Richelieu et Mazarin avaient fait la guerre contre le parti protestant, notamment lors du siège de La Rochelle en 1628, ils n’avaient pas trop restreint les libertés civiles et religieuses des protestants. Par contre Louis XIV réduisit progressivement les droits des protestants en peau de chagrin, et utilisa la contrainte pour les convertir. Notamment en utilisant le logement des dragons qui se comportaient en soudards chez les protestants rétifs à se convertir, n’hésitant pas à violer et à tuer parfois : telle était l’idée de Louvois. La révocation de l’édit de Nantes entraîna l’émigration de nombreux protestants, qui firent la fortune de l’Angleterre, de la Suisse et surtout de la Prusse naissante.

Louis Lacour en 1857 a retrouvé dans les archives le récit drolatique d’une dragonnade qui eut lieu à Caen en 1685, nous révélant l’appétit prodigieux des officiers de la couronne. Vers le milieu de l’année 1685, l’intendant de l’officialité de l’actuelle Basse-Normandie, Monsieur de Morangis, convoqua les bourgeois et habitants professant « la Religion Prétendue Réformée », et on nota soigneusement ceux qui ne voulurent pas adhérer à la « vraie religion ». Le 13 Novembre 1685, un régiment du roi entra dans la ville de Caen et l’intendant envoya aux récalcitrants le double de soldats qu’ils pouvaient loger. Mais certains s’étaient méfiés et avaient émigré : ainsi un nommé Michel Néel, sieur de la Bouillonière auquel on vouait une vindicte particulière car il était le gendre d’un pasteur célèbre, le ministre Dubosc, que le roi avait reconnu pour être « le plus beau parleur du royaume », car il s’était opposé à lui avec verve lors de la suppression des chambres de l’Edit (de Nantes).

On a donné le nom de dragonnades aux persécutions dirigées sous Louis XIV contre les communautés protestantes de toutes les régions de France pour l'exercice de leur culte, parce qu'on y employait les dragons pour convertir par la force.
On a donné le nom de dragonnades aux persécutions dirigées sous Louis XIV contre les communautés protestantes de toutes les régions de France pour l’exercice de leur culte, parce qu’on y employait les dragons pour convertir par la force.

Pressentant qu’on allait lui imposer le logement des officiers du régiment, il avait vendu ses meubles, fermé son hôtel et était passé en Angleterre. Le prévost et le lieutenant du régiment du roi frappèrent à la porte, mais ne purent forcer la porte de l’hôtel, la noblesse du sire le leur interdisant : ils s’installèrent donc dans une auberge voisine sise rue des Teinturiers et dont l’enseigne disait « A l’Aigle d’Or, Catherine Drouart, loge à pied et à cheval ». Ils produisirent un billet indiquant que le prévost et le lieutenant devaient loger chez le sieur de la Bouillonière, et que « en cas que la maison ne soit ouverte, (ils) logeront à l’Aigle d’Or aux frais dudit sieur de la Bouillonière ». La veuve Drouart crut sa fortune venue. Entre le 19 Novembre 1685 et le 5 Avril 1686, les deux hommes consommèrent pour 1110 livres de nourriture, gîte et couvert, somme énorme pour l’époque. La veuve ne fut jamais réglée, et ayant gardé tous les billets de logement des deux hommes, elle écrivit au ministre Monsieur de Chateauneuf demandant le règlement, s’estimant « réduite faute de ce payement à l’indigence ». On ne sait si elle fut réglée, mais il nous reste la liste précise de ce que ces deux officiers royaux avaient consommé.

Un appêtit impressionnant !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ces deux lascars ne s’étaient pas privé : ainsi le lundi 20 novembre, ils mangèrent à dîner : 5 quartes de vin, un pain, une soupe et un chapon, du boeuf et du mouton, une gélinotte et une douzaine d’alouettes, une fricassée de poulets, une salade de champignons, douze noix confites, deux douzaines de biscuits et de macarons, une assiette de poires et de sucre, ainsi que deux fagots et une bûche et un jeu de cartes ! Le mardi 21 Novembre 1685, ils consommèrent trois pots de vin, un pain, une poularde et trois perdrix, une douzaine d’alouettes et trois pluviers, une salade, une tourte, douze biscuits, une assiette de poires et de sucre, deux assiettes de cerises et de verjus. Le samedi 25 Novembre, ce fut à souper deux pots de vin, un pain, deux merlans, un plat d’oeufs au lait, un plat d’oeufs à la tripe, une salade de céleri et de chicorée, douze noix confites, des cerises et du verjus, des poires, des marrons et du sucre. Parfois, ils rajoutaient du vin d’Espagne, des bécassines, des épaules de mouton, etc... Seul le Carême limita un peu leur appétit pantagruélique.

L’analyse de ces repas dont la liste complète nous est parvenue nous laisse pantois, mais non sur notre faim. Il est certes vrai, qu’en théorie, ces deux officiers royaux vivaient au dépends du « dragonné » sieur de la Bouillonière, mais on peut penser que nos deux sbires n’ont pas pû manger tout ce qui a été facturé, bien que l’appétit de notre époque n’est plus celui de cette époque. Il est peu vraisemblable que la veuve ait falsifié ses factures face aux officiers royaux. Il est beaucoup plus vraisemblable que nos deux officiers, vivant aux frais du dragonné, aient largement tenu table ouverte et régalé la galerie. Les requêtes de la veuve Drouart nous ont au moins permis de savoir ce que pouvaient manger non pas l’aristocratie et la cour, mais des professions intermédiaires de l’époque, officiers royaux et officiers subalternes de l’armée. Et pour paraphraser Jean de la Fontaine, la lecture « des reliefs d’ortolans dont se régalèrent fort honnêtement » ... nos deux dragons, nous permet de mettre une note humoristique sur cette époque terrible des dragonnades.






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