Objet d’art : Les entre-deux du boudoir Napoléon III

Une rubrique de Bertrand Galimard Flavigny
Reconnaître le mobilier Napoléon III : placage d’ébène et bois laqué noir, décor de bronzes dorés et de nacre, avec parfois une marqueterie de porcelaine, voici quelques uns des éléments qui caractérisent ce style. Bertrand Galimard Flavigny, amateur d’objet d’art, présente ici une paire de meubles, des entre-deux, et explique la sublime trouvaille de marqueterie de Julien Nicolas Rivart.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : CARR561
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Date de mise en ligne : 29 mars 2009

Permettez-moi un souvenir personnel. Quelques uns d’entre vous connaissent naturellement les éditions du Mercure de France. Elles ont été longtemps dirigées par Simone Gallimard. Nombreux sont les auteurs et les journalistes qui se souviennent de cette femme qui aimait recevoir et mettre en présence tout ce petit monde. Elle avait une manière bien à elle de descendre l’escalier de l’immeuble du 26 de la rue de Condé ou Le Mercure, comme on l’appelle en raccourci. Simone Gallimard était reine en son domaine et princesse des lettres, et si elle menait sa maison d’un air madré, ce n’était jamais sans élégance. Sitôt que l’on pénétrait dans le hall des éditions, nous avions l’impression d’être reçu dans un boudoir. A condition de contourner le bureau d’Alfred Valette, le fondateur de la revue du même nom qui trônait encore majestueux et large au fond de l’immense pièce.

Sur la droite, surgissait en effet un petit salon meublé de chaises, guéridons et meubles d’époque Napoléon III. C’était charmant et un peu décalé en comparaison d’autres maisons d’éditions. Nous nous y sentions bien et nous pouvions songer, lorsque la porte de la bibliothèque attenante était ouverte, à tous ces auteurs qui étaient avant nous en ces lieux : Henri de Régnier, Pierre Louÿs, Remy de Gourmont, Émile Verhaeren, Rachilde, Jules Renard, Alfred Jarry, Marcel Proust, Léon Bloy, Marcel Schwob, Victor Segalen, Paul Léautaud, Apollinaire, Mac Orlan ou Georges Duhamel... Pour les plus anciens et encore Pierre Reverdy, Henri Michaux, Pierre Jean Jouve, Yves Bonnefoy, Georges Séféris, André du Bouchet, Adonis, Louis-René des Forêts et aussi, grâce à Renaud Matignon, alors directeur littéraire, Pierre Klossowski et Eugène Ionesco. Puis-je ajouter les noms de mes contemporains, ceux que j’ai croisés : Claude Faraggi, Jocelyne François, François-Olivier Rousseau, Nicolas Bréhal, Paula Jacques et Dominique Bona, sans oublier Emile Ajar, que je n’ai naturellement pas rencontré.

Tout ceci pour évoquer des meubles d’entre-deux, d’époque Napoléon III. Sous le Second Empire, il était du meilleur ton d’étaler le luxe. Le commandement de Guizot : « enrichissez-vous », avait fait ses effets. Après la parenthèse de la II° République (1848-1851) et « ses généreuses utopies sociales », selon le mot d’un historien de l’art italien, le second Empire (1852-1870) fut marqué par une phase d’expansion économique et de prospérité. Le développement industriel et les grandes expositions (en 1853 et en 1867 à Paris) favorisèrent la diffusion de ce que l’on nomme le « style Napoléon III » ou plus rarement le « style impératrice Eugénie ». Celui-là est en fait la continuité du style Louis-Philippe, style inspiré en moins fin, du style Empire et de la Restauration. Après 1850, nous nageons dans l’hétéroclite et l’ornementation et les détails assez envahissants empruntés à plusieurs époques, Louis XIV, Louis XVI et Empire. Ce qui permet de reconnaître facilement, si on a l’œil exercé, le mobilier de cette période. Il est généralement réalisé en placage d’ébène et bois laqué noir à décor peint ou incrusté de plaque de porcelaine généralement à décor floral, sans oublier les bronzes qui donnent parfois des allures de Boulle à ces meubles.

Une paire de ce type de meuble dont le placage d’ébène est à décor incrusté de plaque de porcelaine polychrome représentant sur les façades un bouquet de fleurs, a été adjugé 20.000 €, à Drouot, le 19 décembre 2008 par la société de ventes Bailly-Pommery et Voutier. Elle sortait des ateliers Guerou et datée de 1854. Il s’agit sans doute de Pierre Joseph Guérou, peintre de fleurs à la manufacture de Sèvres en 1847 1848. Ces meubles sont à montants à pans coupés et ornés de bronzes ciselés et dorés à chutes à masque de femme en console et chutes de feuilles. Les encadrements de frise figurent des feuilles d’eau et godrons, et les appliques à rosaces représentent des bouquets et feuilles d’acanthe. Les plateaux sont de marbre noir. Je vous précise leur taille : hauteur : 113 cm, largeur : 90 cm et profondeur : 44 cm.

Un décor rare

Cette paire de meubles d’entre deux présente la particularité d’offrir un décor de bouquets de fleurs polychromes en porcelaine marqueté dans le placage des panneaux de façade. Ce qui est rare. Ce type de décor s’inscrit dans la lignée des réalisations des marchands merciers parisiens de la seconde moitié du XVIII° siècle. Certains ébénistes comme Carlin, Weisweiler ou Joseph, nous ont, en effet, laissés quelques meubles alliant bronze doré, placage ou marqueterie et plaques de porcelaine de Sèvres. La technique utilisée sur ces meubles dite « marqueterie de porcelaine » constituait dès 1851, selon un rapport de l’ Exposition Universelle de 1855 : « une des innovations les plus importantes pour la décoration des pièces d’ameublement »

Elle fut mise au point par Julien Nicolas Rivart et brevetée en 1848. Cela consistait à encastrer dans du bois, du marbre, du velours ou du cuir, des éléments de porcelaine, le plus souvent à décor de fruits ou de fleurs Le rapport de 1855, décrit l’élaboration de cette marqueterie, je cite : « Ce système est de plus simples : une fois le dessin qu’on se propose de représenter est bien arrêté, M. Rivart en fait le calibre en bois et l’exécute en porcelaine, les pâtes sont ensuite repla¬nies et dressées sur la face avec une précision bien exacte ; puis les défauts de découpage corrigés à la meule, elles passent à l’émail, et les porcelaines une fois peintes et terminées, sont incrustées dans le bois ou le marbre ». Grâce à ce procédé Rivart remporta de nombreux prix et contribua notamment à l’ameublement de la Commission impériale française. Toutefois la marqueterie de porcelaine disparaîtra après sa mort en 1867.

On connaît par ailleurs, un serre bijoux provenant des collections de l’impératrice Eugénie qui offre des incrustations de bouquets floraux en porcelaine proches de ceux qui ornent les meubles que nous évoquons. Celui-ci vendu par Sotheby’s, en juin 2008, a été préempté par l’Etat, il appartient désormais aux Musées nationaux.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny.

Bertrand Galimard Flavigny est chroniqueur, littéraire et du marché de l’art pour le quotidien juridique "Les petites affiches", et bibliophile pour « La Gazette de l’Hôtel Drouot ». Il est l’auteur d’ouvrages consacrés à l’histoire du livre et aux ordres de chevalerie, notamment l’ordre de Malte. Il tient deux chroniques sur Canal Académie : Le "bibliologue" et "Objets d’art".

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