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De quelques idées reçues

la chronique économique de Philippe Jurgensen
Cette chronique passe en revue quelques préjugés économiques, qui sont autant de baudruches à dégonfler. Jean-Jacques Rousseau disait « J’aime mieux être un homme à paradoxes qu’un homme à préjugés ». Même s’il a souvent poussé trop loin le paradoxe, il y a quelque chose à retenir de cette idée.


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Référence : chr539
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida4116-De-quelques-idees-recues.html
Date de mise en ligne : 22 février 2009


Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

Première idée reçue : La baisse du pouvoir d’achat expliquerait la faiblesse actuelle de la consommation, qui alimente la crise économique. L’amputation du pouvoir d’achat a été réelle au début de 2008, avec la flambée des prix énergétiques et alimentaires qui a conduit l’inflation en France (mesurée « en glissement » sur douze mois) à 3,6 % en milieu d’année, chiffre supérieur à la hausse des rémunérations. Il n’en est plus du tout de même aujourd’hui, où la baisse de plus des deux tiers du prix du pétrole depuis son maximum du printemps dernier, complétée par la chute des cours des matières premières et des produits alimentaires, provoque un recul des prix. Après plusieurs mois de baisse en valeur absolue, l’inflation, toujours mesurée sur les douze derniers mois, est retombée à 1 % en France en fin d’année 2008. Pour l’ensemble de la zone €uro, elle est revenue à 1,6 %. Les projections pour les mois à venir sont une poursuite de ce refroidissement des prix, au point que certains craignent une spirale déflationniste, l’anticipation de nouvelles baisses à venir conduisant à différer les achats. Une telle perspective serait certes inquiétante ; mais la désinflation actuelle a au moins l’avantage de rendre du pouvoir d’achat aux consommateurs, alors que la progression des rémunérations reste significative, puisque le salaire moyen des Français a progressé de 3,3 % en 2008, selon l’INSEE.

Le pouvoir d’achat

Certes, si l’on raisonne en moyenne annuelle, la hausse des prix a tout de même été de 2,8 % en 2008, ramenant la hausse du pouvoir d’achat global à 1 %. Mais, en 2009, malgré la crise qui ralentira la hausse des salaires (prévue à 3,1 %) et surtout accroîtra le chômage, amputant les revenus des sans-emploi, une inflation devenue proche de 0 laissera place à une progression un peu plus forte du pouvoir d’achat de l’ensemble des Français (+ 1,5 %, selon la prévision de l’INSEE). Si l’on considère une plus longue période, on doit constater que le pouvoir d’achat a progressé, bon an mal an, à peu près au même rythme que la croissance, alors qu’on entend souvent déplorer la baisse supposée constante, ou au moins récurrente, de ce pouvoir d’achat. Les champions de ce genre de plainte sont les agriculteurs : l’opinion retient leurs protestations fréquentes sur la baisse de leurs revenus, mais les bonnes années sont passées sous silence…

Il faut donc, en la matière, prendre un peu de recul et regarder de plus près les chiffres : ils montrent qu’il subsiste de quoi faire progresser, certes modestement, la consommation. Le problème est bien davantage de restaurer la confiance de chacun que de distribuer des suppléments de revenus.

Deuxième idée reçue : on trouverait facilement des dizaines de milliards d’€uros pour sauver les banques sans parvenir à dégager quelques milliards pour des aides sociales supplémentaires ou des emplois dans les hôpitaux ou les écoles. Ce propos répété à satiété confond deux types tout à fait différents de dépenses. En France, l’Etat a annoncé des enveloppes de 40 milliards d’€uros pour apporter des fonds propres aux banques, et jusqu’à 320 milliards pour des prêts et des garanties au secteur financier. On est tenté de comparer le montant de ces vastes programmes au montant bien plus faible de certaines dépenses sociales – un milliard et demi difficilement trouvé pour financer le RSA, un milliard à trouver pour les hôpitaux, etc. Pourtant, un milliard d’€uros emprunté sur les marchés et utilisé pour des prêts ou des garanties n’a en réalité rien à voir avec un milliard de dépenses courantes supplémentaires, et ce pour deux raisons :
- Une garantie, qui ne jouera qu’en cas de sinistre avéré, ou un emprunt permettant de sauvegarder une entreprise automobile ou une banque qui, grâce à cela, pourra le rembourser, n’ont pas besoin d’être financées par le budget et donc par l’argent du contribuable . Il est légitime d’emprunter la somme correspondante, alors qu’une dépense courante doit être financée par l’impôt.
- Une aide sociale ou une création d’emplois publics est une dépense récurrente, c’est-à-dire qu’elle se répète d’année en année, alors que les aides des plans de sauvetage sont consenties en principe une seule fois et n’appellent pas, normalement, de renouvellement. On comprend bien qu’un milliard dépensé une seule fois n’est, en réalité, pas du tout la même chose qu’un milliard qui devra être dépensé non seulement cette année, mais toutes les années suivantes pendant très longtemps. 3ème idée reçue : les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain.

Cette antienne patronale a une certaine vérité en période de croissance, à condition que les profits dégagés soient réellement investis et non pas consacrés, comme cela a trop souvent été le cas, à des programmes de rachat d’actions qui détruisent du capital, ou à la distribution de bonus aberrants… Mais, en tout état de cause, le paradigme s’avère faux en période de crise, où ce sont les anticipations des entrepreneurs qui déterminent avant tout les investissements. S’ils s’attendent, comme cela semble être le cas pour la plupart d’entre eux aujourd’hui, à une poursuite, voire à une aggravation de la crise, ils coupent dans leur programme d’investissement et détruisent les emplois, quel que soit le niveau des profits réalisés.

C’est ainsi qu’on voit des firmes dont les résultats 2008 restent très importants, parfois les plus élevés de leur histoire, réduire leurs investissements dans la même proportion que leurs collègues de firmes qui, elles, connaissent des difficultés réelles. Ce faisant, ces entrepreneurs aggravent la crise par le jeu bien connu du « multiplicateur d’investissements », au lieu de préparer l’avenir comme ils devraient le faire en utilisant les marges de manœuvre financières dont ils disposent.

Et les profits ?

Il est frappant de constater par exemple que, malgré la crise, les profits des grandes entreprises cotées de l’indice « CAC 40 » ont dépassé 85 Mds d’€uros en 2008, soit un niveau supérieur à celui de 2005, une très bonne année récente, et inférieur de 15 % seulement aux résultats de 2007 ; cela n’empêche pas les dirigeants de la majorité de ces grandes firmes de céder à un pessimisme noir et réduire la voilure alors même que les opportunités de croissance interne ou externe (par le rachat d’autres entreprises) sont devant eux - et qu’ils en ont les moyens.

Professeurs, élèves et résultats

Une autre idée reçue bien connue est celle selon laquelle moins il y a d’élèves devant chaque professeur, meilleurs sont les résultats du système d’enseignement.

On comprend bien, intuitivement, que le fait pour l’enseignant de pouvoir consacrer davantage de temps à chaque élève devrait être favorable. Cependant on doit bien constater aussi que la nette diminution du nombre d’élèves par classe en France depuis une génération, tant dans l’enseignement primaire que dans l’enseignement secondaire, n’a pas véritablement amélioré le niveau des élèves. On peut, certes, discuter à perte de vue sur leur niveau en valeur absolue et constater que si la maîtrise de la langue (grammaire, orthographe, expression écrite, etc.) a nettement reculé, les compétences ont progressé en mathématiques et, sans aucun doute, en langues étrangères grâce, notamment, au fait que l’anglais est maintenant abordé dès le primaire. Cependant, un critère plus incontestable est la comparaison des performances entre les élèves français et ceux d’autres pays. Cette comparaison, fondée sur des critères objectifs de maîtrise d’un certain nombre de connaissances de base, montre, hélas, un recul du classement de la France : notre pays se situe maintenant plutôt dans la seconde moitié des pays industrialisés que dans la première pour la plupart des matières, comme le confirme une enquête récente. Cette enquête du PISA (Programme international pour le suivi des élèves) de l’OCDE situe désormais la France au 17ème rang pour la lecture et au 19ème pour les sciences, sur 30 pays évalués, et son classement recule alors même qu’elle dispose d’un des taux d’encadrement les plus élevés du monde : 10 élèves seulement par enseignant au lycée, selon l’Organisation internationale – alors que le chiffre est de 18 en Finlande, qui figure pourtant au premier rang des résultats mesurant le niveau des élèves ! Malgré des investissements considérables et un renforcement des effectifs, 15 % de nos élèves sortent encore du primaire en grande difficulté, et 25 % ont des acquis fragiles.

On est donc bien obligé de constater que l’augmentation indéfinie du nombre d’enseignants pour réduire les effectifs de leurs classes n’est en rien une panacée. Peut-être l’explication vient-elle du fait que des effectifs plus faibles réduisent le niveau de l’émulation au sein de chaque classe ? Peut-être le déclin des performances relatives de l’enseignement en France est-il dû davantage à des questions de méthodes ou à la conception des programmes ? Toujours est-il que la démonstration de l’inanité d’une simple politique d’effectifs est faite.

Restons-en aujourd’hui à la mise en cause de ces quatre idées reçues. Comme nos auditeurs s’en doutent, il y en aurait bien d’autres, qui pourront fournir la matière de prochaines chroniques. Philippe Jurgensen, professeur d’économie à Sciences Po Paris.

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