Les villes, espaces d’urbanité

La chronique géographie de Jean-Robert Pitte, membre de l’Académie des sciences morales et politiques
3 milliards d’hommes vivent dans des villes. Pourquoi ? Quels attraits la ville, même devenue mégapole, offre-t-elle ou quels inconvénients la campagne présente-t-elle ? Que faut-il inventer pour que la ville soit un espace d’urbanité agréable à vivre ? En géographe, Jean-Robert Pitte propose ici une réflexion politique, au sens premier du mot : "il n’y a pas de ville sans volonté de vivre ensemble"...


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : ECL543
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Date de mise en ligne : 29 mars 2009

Le XXème siècle a été marqué par la plus grande révolution que la planète ait connue depuis l’hominisation : la concentration de la moitié de sa population, c’est-à-dire de ses 6 milliards d’habitants, dans ces lieux improbables que sont les villes. Improbable, en effet, alors que toute l’histoire de l’humanité a consisté en une expansion territoriale des sociétés en quête de nourriture végétale et animale, y compris jusqu’aux limites froides, chaudes, sèches ou humides des continents. Brusquement, ces nécessités ne semblent plus faire loi et les villes enflent jusqu’à atteindre des tailles que personne n’aurait imaginées il y a quelques décennies. Trente millions d’habitants se pressent dans l’agglomération de Tokyo, 25 millions autour de New York, au cœur de la mégalopolis du nord-est des Etats-Unis, plus de 15 millions autour de Mexico, São Paulo, Osaka, Jakarta, Los Angeles, Bombay ou Manille. S’y ajoute une dizaine de métropoles qui approchent ou dépassent les 10 millions d’habitants. Avant le XIXème siècle, seuls la Rome antique ou le Tokyo de l’époque d’Edo dépassèrent le million d’habitants. Puis ce fut l’explosion.

Si les villes ont connu un tel succès, c’est assurément qu’elles présentaient des attraits, en particulier le fait que la révolution industrielle puis celle des services s’y soient déroulées, les campagnes se réduisant peu à peu aux seules fonctions agricoles et touristiques. Il existe des exceptions, comme l’Allemagne, le Benelux, le nord-ouest de l’Italie, le Japon, l’est de la Chine et quelques autres régions du globe, qui possèdent un important secteur industriel implanté en milieu rural, mais les densités de population y sont parmi les plus fortes au monde et le milieu rural est en réalité « rurbain ». Où que l’on soit, on aperçoit des maisons, des routes, des usines. Les parcelles bâties sont imbriquées avec les champs.

Il peut sembler paradoxal que cette évolution ait aussi bien concerné les pays pauvres que les pays riches ; c’est que dans les premiers, la vie à la campagne est souvent aléatoire. On y est à la merci des irrégularités climatiques qui anéantissent souvent les espoirs d’une récolte suffisante. On y subit aussi les pressions sociales forte de la famille, de l’ethnie, de l’encadrement religieux, des petits potentats locaux, qu’ils soient légitimes ou mafieux ; En ville, malgré la précarité, l’inconfort, l’entassement, on trouve toujours à grappiller, à récupérer quelques miettes de la table des riches. Dans le meilleur des cas, même si l’on est guère qualifié, on décroche un travail, souvent physiquement dur dans le bâtiment ou les services d’hygiène, temporaire ou illégal si besoin est, voire dégradant, mais assorti d’un semblant de salaire qui permet de survivre et même d’envoyer un peu d’argent à la famille restée au pays, ou à la campagne. C’est le processus de croissance qu’ont connu Londres, Paris ou New York jusqu’à la Première Guerre Mondiale, voire au-delà. Les nouveaux arrivants, désargentés, s’installaient près des gares et des ports, dans les périphéries sous-équipées, dans des taudis. Le même scénario se répète aujourd’hui dans les gigantesques magmas urbains, à peine contrôlés, que sont Mexico, Rio, Calcutta, Manille, Lagos et tant d’autres métropoles du sud. Lorsque règne la paix et survient la prospérité, tout s’ordonne et, même immense, la ville devient accueillante, attrayante, intense.

Pour celui qui ne dispose pas de revenus réguliers ou suffisants, la vie en ville est dure, mais elle offre aussi des circuits parallèles permettant d’accéder à la consommation. Les marchés aux puces, les soupes populaires, les centres d’accueil humanitaires. Ce sont des pis-aller, mais ils existent, ce qui n’est pas le cas à la campagne dans les pays pauvres. Les formes précaires d’habitat que constituent les bidonvilles, les favelas, les camps de caravanes tziganes en Europe occidentale ou de tentes de nomades dans les villes du Sahel ne sont en rien des paradis. Il y règne pourtant une véritable solidarité, une complicité, une urbanité entre les habitants, malgré l’indigence, la violence, l’ignorance. Pour la plupart des habitants, ces lieux sont un passage difficile, il le quitteront dès que possible ou feront le maximum pour que leurs enfants accèdent à un meilleur statut. Un signe qui ne trompe pas : on vit plus longtemps en ville qu’à la campagne. C’est que, malgré tout, on y accède un peu mieux aux subsistances et aux soins courants qu’à la campagne.

Prospère ou misérable, les villes sont en général de formidable stimulant pour leurs habitants. Tant de gens, de marchandises, de services, d’idées s’y brassent en permanence. Le citadin ouvert et responsable y trouve une abondante nourriture intellectuelle et spirituelle, un terreau économique. Il est en permanence invité à donner le meilleur de lui-même et, même lorsque le désespoir l’assaille, à rebondir et à progresser.

C’est pourquoi les plus hautes créations humaines sont nées en ville. C’est dans le domaine des arts plastiques, de la littérature, des sciences, de la philosophie. L’environnement social les favorise ; l’environnement architectural et urbanistique aussi.

Il n’y a pas de ville sans volonté de vivre ensemble et donc de réduire les antagonistes qui ne manquent pas de se manifester dans toute société. Plus la ville est grande, plus la tâche est difficile. Moins les édiles sont compétents et honnêtes, moins il y a des chances de trouver des solutions humanistes. Il n’y a de richesse que d’hommes, disait Jean Bodin. On ne peut qu’adhérer à cette vision des choses. À la condition que les hommes soient instruits, cultivés, responsables soucieux de l’intérêt public, en un mot civiques, c’est-à-dire attachés à la civitas, à la cité dont le laboratoire fut pendant des millénaires la ville. C’est tout un programme pour les politiques urbaines de demain. Le brassage humain qu’entraîne la mondialisation n’est ni bon ni mauvais en soi. Il est inéluctable. À la sagesse humaine d’en faire une richesse et une chance, une monnaie d’échange entre des expériences culturelles différentes. Si l’on accepte cette perspective, la ville est un extraordinaire espace expérimental.

Il faut retrouver des espaces familiaux agréables qui n’invitent pas les enfants à les fuir le plus tôt possible et à les réintégrer le plus tard possible, en se fabricant de glauques terrains d’aventure pour tuer le temps. Il faut réinventer des quartiers et des espaces publics attrayants, tels que l’on a su en créer naguère partout dans le monde. La rue et la place méditerranéennes ont longtemps été des lieux de vibration sociale intense. Pourquoi ne pas en imaginer des versions contemporaines adaptées aux différentes cultures de la planète, invitant au partage et à la convivialité ? Il n’existe pas un modèle de ville idéale, pas plus qu’il n’existent de villes idéales. L’espace vital des hommes est fragile. Il l’est à la campagne, au contact plus quotidien avec l’environnement dit « naturel ». Il l’est encore plus à la ville où l’environnement est fait de pâte humaine, le matériau le plus sensible, mais aussi le plus délicat à sculpter qui soit.

Jean-Robert PITTE

Cette émission fait l’objet d’une fiche pédagogique destinée à ceux et celles qui veulent améliorer leur approche de la langue française dans notre Espace Apprendre.

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