Qui furent vraiment les Vikings ?

Les Vikings : histoire, mythes, dictionnaire, avec Régis Boyer, professeur émérite de langues et littérature scandinaves à la Sorbonne
Les Vikings, dont l’Occident chrétien a connu les incursions à partir du VIIIe siècle, héritèrent d’une réputation de barbares païens d’une cruauté inouïe. Qui furent vraiment les Vikings ? Des pillards, des commerçants, des mercenaires ? Régis Boyer, professeur émérite de langues et littérature scandinaves à l’université de Paris IV-Sorbonne, démêle le faux du vrai, le mythe de la réalité, et propose une lecture plus nuancée de la société scandinave.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : PAG522
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Date de mise en ligne : 30 novembre 2008
Régis Boyer, professeur émérite de langues et de littérature scandinaves, 7 novembre 2008
Régis Boyer, professeur émérite de langues et de littérature scandinaves, 7 novembre 2008
© Canal Académie

Comment et quand s’est construit le mythe du féroce viking, du pillard sanguinaire buvant le sang de ses victimes dans leurs crânes ? Pourquoi ont-ils laissé l’image de brutes épaisses ?
Vous supposez que le mythe viking est un apanage français ? Régis Boyer vous apprend que les Anglais ont élaboré des mythes semblables. Vous imaginiez les Vikings comme des hommes blonds aux yeux bleus, coiffés de casque à cornes, debout à la proue de leurs drakkars ? Vous faites erreur ! Ils ne sont pas plus blonds qu’ailleurs, aucun casque viking n’a porté de cornes et le mot « drakkar » est une invention d’un journaliste français du XIXe siècle.

Le scandinaviste Régis Boyer, qui a travaillé durant près de 40 ans sur les sociétés du Nord, précise dans cet ouvrage, l’histoire des Vikings, dont les incursions se sont déroulées de l’an 800 à 1050. Le phénomène viking a disparu au moment de la christianisation de la Scandinavie. À partir du XIe siècle, l’émergence de pouvoirs royaux, la montée de l’Église et la création de villes en Scandinavie, ont contribué à sa disparition.

Qui sont les Vikings ?

Les Vikings étaient des commerçants, parfaitement renseignés par leurs agents et des informateurs. Au cours des combats, ils se repliaient facilement sachant qu’ils n’étaient pas en mesure d’affronter un ennemi trop puissant. Si les moines chroniqueurs ont laissé parler leur épouvante devant les pillages et les attaques de sanctuaires par les Vikings, les sources arabes décrivent autrement ces marchands qui empruntaient les grands fleuves russes, sans développer l’image de pillards sanguinaires.
Les Vikings furent des navigateurs suédois, danois, norvégiens qui ont développé trois grandes routes commerciales : celle du nord , celle de l’ouest et celle de l’est. Fourrures, peaux, métaux, ambre, miel, stéatite, sel, vin, blé, laine, argent, fer, or, cire, ivoire de morse, bois de construction, armes, tissu mais aussi esclaves, sont les produits échangés par les Vikings sur les itinéraires maritimes et terrestres qu’ils maîtrisaient, allant de Samarkand à la mer Caspienne, en passant par Jérusalem, Bagdad, Constantinople, le détroit de Gibraltar, la Galice, les côtes d’Aquitaine et de Bretagne, l’Angleterre, l’Irlande, la Scandinavie, le Groënland... sur 250 ans.
Sans leurs fameux bateaux, les Vikings n’auraient pu développer ces routes commerciales sur une aussi longue durée. Ils furent, pour Régis Boyer, d’excellents marins et des aventuriers hors pair.
Les Vikings-Varègues sont, pour Régis Boyer, des commerçants de luxe très informés, organisés et solidaires, pragmatiques, sachant s’entourer d’interprètes et d’intermédiaires. L’analyse du mot « viking » renverrait au commerce et quand le Viking ne voyage pas, il commerce encore, à l’intérieur même des pays du Nord.
Tous les peuples du Nord pratiquaient ce que les philologues appellent le vieux norois, langue ancienne parlée autour de l’an 900.

Des commerçants, pilleurs occasionnels

Depuis l’empire romain, les échanges commerciaux avec les peuples du Nord et leurs bateaux se sont développés. Régis Boyer reprend la thèse ancienne - et remise en cause depuis 1960 - d’Henri Pirenne (1936), qui veut que de nouvelles routes commerciales se soient développées en raison de l’expansion de l’islam, qui aurait gelé les échanges au sein de la Méditerranée. Sous l’effet de cette conjoncture et de l’effondrement de l’empire carolingien, le Viking ou le Varègue (nom donné pour désigner le Viking qui commerce dans la région est de la Scandinavie) se serait transformé en pillard occasionnel, aux alentours de l’an 800.

Les sources sur lesquelles s’appuie Régis Boyer datent du XIIIe siècle, soit 200 ans après la disparition des Vikings, si bien qu’à ses yeux, l’archéologie demeure l’outil le plus efficace pour cerner le phénomène viking et sa civilisation, en qui Régis Boyer a vu les premiers Européens, idée qu’il a développée dans un autre de ses ouvrages.
Régis Boyer défend les thèses suivantes : Les Vikings, après l’Islande, ont atteint le Groënland et probablement Terre-Neuve, un point longtemps controversé qui semble aujourd’hui rallier les suffrages. Des Scandinaves, de Germains et des Celtes se sont fixés en Islande et ont produit ce qu’il appelle "le miracle islandais".

Le mythe viking à travers les sources littéraires du Moyen Âge au XXe siècle

L’ouvrage comprend trois parties : Qu’est-ce qu’un Viking ?, Le mythe viking dans les lettres françaises et un dictionnaire. Dans la deuxième partie, l’auteur publie un texte de 180 pages sur les rerésentations vikings dans notre littérature. Les sources médiévales ont utilisé le mot « barbare » ou « normand » plutôt que celui de « Viking ». Du IXe au XVIIIe siècle, le Viking est un prédateur cruel, un païen, et il n’existe guère qu’au pluriel, dans les publications littéraires, tous genres confondus. Les chroniques médiévales parlent « des » Vikings sous la dénomination de Normands, de Danois ou de barbares, et en dressent des portraits extrêmement négatifs, dont Régis Boyer nous offre une riche et savoureuse sélection. D’après lui, dans son livre, « il n’y a que Voltaire, au XVIIIe siècle, pour avoir parlé sainement de Vikings ».
Au XVIIIe siècle, plusieurs théories voient le jour, qui vont engendrer le mythe du Nord comme berceau de la chevalerie et l’idée d’un « Nord plus pur, régénérateur et bras de Dieu », selon Régis Boyer. Littré y voyait un préjugé mais pas Chateaubriand. Le romantisme, au XIXe siècle, fait du Viking un guerrier et un homme libre, qui s’impose par la force des armes, mais aussi un aventurier avec la mer pour domaine et passion. Ainsi, les valeurs de courage et de bravoure du Viking ont été mises en avant. Certains, comme Jules Janin ou Élisée Reclus, admiraient « ces hommes indomptables », comme Chateaubriand avant eux.
Seul un Anglais, William Paton Ker, se serait inquiété de ces invraisemblances. Quelle est la source de ce courage, s’interroge Régis Boyer ? Le Viking est prêt à mourir pour garder sa liberté et même à « mourir en riant », sorte d’ultime point d’honneur.
La femme viking est, elle aussi, une parfaite combattante, une magicienne, une vierge inaccessible, une gardienne des traditions, comme le révèle Régis Boyer dans l’étude du mythe viking. Les auteurs du XIXe siècle, comme Michelet, Mérimée et Ozanam, feraient remonter l’origine de la galanterie et le respect de femmes en Occident à l’esprit scandinave.
Au long des siècles, perdure l’idée d’un Nord régénérateur du Midi. Régis Boyer étudie les variantes religieuses, esthétiques et racistes du thème. Le viking est devenu récemment un personnage burlesque et truculent dans les livres de bande dessinée.

Par ailleurs, Régis Boyer, spécialiste des sagas médiévales, dit combien ces textes littéraires sont éloignés des représentations des Vikings qu’on trouve dans la littérature du XIX e siècle. Elles en présentent un tout autre visage, éloigné de la figure guerrière.

Les Vikings : histoire, mythes, dictionnaire de Régis Boyer, publié chez Robert Laffont. Ce livre a été distingué d’un prix décerné par l’Académie française en 2010. Extrait du discours sous la Coupole de Florence Delay : Prix d’Académie : Régis Boyer, pour son œuvre de passeur de la littérature et de la civilisation nordiques. Régis Boyer a consacré sa vie avec une formidable générosité, rapporte Jean-Marie Rouart, à faire connaître la culture de l’Europe du Nord et ses écrivains qu’il a traduits, commentés et publiés. Il s’est attaché aux grandes figures comme Ibsen, Andersen, Halldor Laxness, il a fait découvrir des auteurs méconnus, redécouvrir Knut Hamsun, dont les égarements politiques avaient fait oublier l’œuvre magnifique, mais aussi les sagas islandaises du Moyen Âge et la civilisation des Vikings. Dans la lignée des grands traducteurs, il est aussi un écrivain capable d’exprimer l’âme et le style de ceux qu’il traduit.

Pour en savoir plus

- Éditions Robert Laffont

Parmi, les dizaines de livres de Régis Boyer :

- Régis Boyer, L’Islande médiévale, Les Belles Lettres, Paris, 2001.
- Régis Boyer, Sagas islandaises, Gallimard, Coll. « La Pléiade » n°338, 1987, (ré-éd. 1994), 1993.
- Régis Boyer, Les Vikings, premiers européens, VII-XIe siècle : les nouvelles découvertes de l’archéologie, collection Autrement.
- Régis Boyer, Les Vikings, Éditions Perrin, Tempus, 2008.
- Régis Boyer, Les Vikings, histoire, mythes, dictionnaire, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins, août 2008.


- Musée de Cluny : Celtes et scandinaves, Rencontres artistiques VIIe-XIIe siècle, une exposition du musée de Cluny, à Paris, jusqu’au 12 janvier 2009.

- Roberto Gianadda, Les Celtes, les Germains et les Vikings, guide des arts, Hazan
- Jesse Byock, L’Islande des Vikings, Éditions Aubier, 2007

- Points de vocabulaire
- Saga : genre littéraire développé dans l’Islande médiévale aux XIIe et XIIIe siècles.






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