Littérature et festival

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Pourquoi écrire Littérature avec deux T ? Pourquoi ce mot a-t-il parfois une tournure péjorative ? C’est la faute à Verlaine, comme l’explique notre lexicologue Jean Pruvost, qui nous livre aussi l’étymologie du mot"festival" : une vraie fête en effet et pas seulement sur la Croisette !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS512
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Date de mise en ligne : 15 mars 2009

Littérature avec deux t

« Littéraire, Littérature : mots injurieux » déclare sans ambages Charles Dantzig dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005). Et de le justifier à travers quelques expressions péjoratives que l’on s’est effectivement tous surpris à dire lorsqu’un discours ne nous a pas paru crédible : « c’est du roman ! …de la littérature », bref, c’est « tout un poème ! » Comme le signale le Trésor de la langue française, ce serait Verlaine le coupable : c’est en effet à lui qu’on devrait l’un des premiers usages péjoratifs du mot, lorsque dans son Art poétique, après avoir énoncé forcément ce qu’il croit essentiel, il ajoute que « tout le reste est littérature ! »

Au début est la lettre, littera en latin, puis l’écriture, litteratura. La littérature désigne donc au Moyen Âge « ce qui est écrit » pour s’assimiler dès le XVIe siècle à l’érudition, en somme le fait d’avoir des lettres. Ce sens persistera jusqu’au XVIIIe siècle, mais s’y ajouteront les « belles » lettres, comme en témoigne Richelet dans notre premier dictionnaire de langue française (1680). « Literature : La science des belles lettres. Honnêtes connoissances, doctrine, érudition. Monsieur Arnaud le Docteur est un homme d’une grande literature. Avec un seul t. »

Malgré Verlaine et avec deux t, à travers notamment le salon annuel du livre, la littérature reste indéniablement un art très valorisant. Même si pour beaucoup d’écrivains, la fortune n’est pas au rendez-vous. Le « métier des lettres est tout de même le seul où l’on puisse sans ridicule ne pas gagner d’argent » se plaisait à répéter Jules Renard.

Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy. Edition originale du Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille

Le festival, à pied…

Ce sont les Normands qui ont exporté en Angleterre notre vieux mot festival, issu du latin festivus, « où il y a une fête ». Et c’est vers 1830 que festival est repris aux Anglais, « comme comfortable et tant d’autres mots originaires de notre ancienne langue », se réjouit de signaler P. Larousse dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle. Le festival, d’abord « grande fête musicale allemande », devenait ainsi toute fête musicale importante. Liés aux innombrables chorales, les festivals représentent en effet une tradition offrant alors « pour la jeunesse allemande », précise Larousse, « une occasion de témoigner de son enthousiasme des beautés de l’art et des beautés de la nature, car les voyages se font la plupart du temps à pied ». Comme sur la Croisette !

En fait, les festivals deviennent vite objets de fierté nationale et P. Larousse d’étriper sans vergogne nos amis anglo-saxons en déclarant que « les Anglais et les Américains, dont les aptitudes musicales sont à peu près nulles…, » n’ont pas voulu rester au« -dessous de l’Allemagne et de la France », organisant donc des « concerts monstres dans lesquels le but est atteint si l’on est parvenu à réunir, dans une salle immense, de véritables armées de chanteurs ». Ainsi se comprend mieux la définition donnée du festival dans le Dictionnaire humoristique des Lettres et des Arts (1947) : « Exécutions en masses ! »

Belle réussite française que ce festival né en 1946, celui de Cannes, rendez-vous mondial sur la Croisette « des vedettes qui se soucient du Canne-dira-t-on », selon la formule de J.-P. Grousset ! Et les cruciverbistes, spécialistes du festival lexical, d’en offrir naturellement la définition la plus fine : « Base de lancement » ou « Pluies d’étoiles ».

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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