Une histoire d’esclavage Oronoko, l’esclave royal

Le traducteur français a pris bien des libertés ! par Bertrand Galimard Flavigny
Oroonoko, or the Royal Slave, a True Story, œuvre du poète anglais Thomas Southern, fut traduit en France par Pierre-Antoine de La Place. Celui-ci prit des libertés dans son interprétation, dont le texte sortit sous le titre Oronoko, ou Le Prince nègre. Récit de cette aventure par le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 5 octobre 2008


Oronoko, esclave royal
Oronoko, esclave royal

Le premier bateau négrier quitta l’Angleterre en 1562, sous les commandes de sir John Hawkins. Des milliers le suivront quittant les ports de Plymouth, de Nantes, de Liverpool, de Bordeaux, de La Rochelle… pour aller à la chasse au « bois d’ébène », auprès notamment de chefs de tribu au Bénin. De dix à douze millions d’Africains captifs arrivèrent vivants dans les colonies américaines pour y être vendus. De leur côté les Arabes ratissèrent plus encore les Africains, mais de cela on parle moins.

Dans un ouvrage récent, intitulé justement Le génocide voilé, l’anthropologue et économiste Tidiane N’Diaye rappelle que « Des millions d’Africains furent razziés, massacrés ou capturés, castrés et déportés vers le monde arabo-musulman. Cela dans des conditions inhumaines, par caravanes à travers le Sahara ou par mer, à partir des comptoirs à chair humaine de l’Afrique orientale. Telle était en réalité la première entreprise de la majorité des Arabes qui islamisaient les peuples africains, en se faisant passer pour des piliers de la foi et les modèles des croyants » (1).

On n’évoque pas plus les chrétiens razziés chez eux sur les côtes méditerranéennes par les Ottomans et surtout par les Barbaresques. Sinon, l’ouvrage emblématique contre l’esclavage, demeure dans la mémoire de chacun : La case de l’oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin, or Life among the Lowly). Composé par Harriet Beecher Stowe, il parut chez J.P. Jewett & co, à Boston, en 1852 (2 volumes, in-8) orné de 6 gravures hors-texte, et fut tiré à 5 000 exemplaires, reliés dans un cartonnage de couleur marron. Ce titre fameux n’était pas le premier à aborder l’esclavage dans un roman. Il y en eut un autre, plus ancien, qui, curieusement, en France tout au moins, tomba dans l’oubli, alors qu’il contribua à la première abolition de l’esclavage, en 1794, avec la participation de l’abbé Grégoire.

Plus d’un siècle plus tôt, en 1688, paraissait à Londres, Oroonoko, or the Royal Slave, a True Story (in-8) par Aphra Ben (1640-1689). Cet ouvrage imprimé pour William Canning, installé au Cloître du Temple, est le premier, dans la littérature moderne, à mettre en scène un héros noir et devenu esclave. Son auteur a fondé son récit sur une réalité vécue. Il s’agit en fait de l’histoire d’un prince Africain du nom d’Oroonoko, vendu par traitrise à un négrier qui retrouve au Surinam, sa fiancée, Imoinda, elle-même vendue. Le sort tragique de ces deux êtres a connu un très grand succès à l’époque. Les éditions se succédèrent, au moins une dizaine jusqu’en 1735 et plus d’une trentaine ensuite. Malgré cette abondance, nous n’en avons pas vu un exemplaire. Le dernier signalé a été vendu à Londres en juillet 1982.

La renommée de cette histoire a inspiré le poète Thomas Southern (1660-1746) qui en tira une pièce intitulée Oroonoko : A Tragedy. As it is Acted at the Theatre-Royal, By His Majesty’s Servants (London : H. Playford, B. Tooke and S. Buckley, 1696). Il en existe une autre édition imprimée en 1776, ornée d’un frontispice.

Les Français durent attendre l’année 1745 pour lire le récit de cette histoire d’esclave, grâce à la traduction de Pierre-Antoine de La Place (1707-1793). Cet auteur considéré comme le rival de Voltaire prit quelques libertés avec le texte original d’Aphra Bhen, en en modifiant notamment la fin, en gommant et lissant les passages trop rudes. Il se servit de l’édition anglaise de 1735 pour réaliser sa version, sous le nouveau titre : Oronoko, ou Le Prince nègre. Imitation de l’anglois. Il fut imprimé à Amsterdam, Aux dépens de la Compagnie, 2 parties en un volume in-12). Les éditions se succédèrent en 1768, 1769, 1779 et 1788. Nous connaissons un exemplaire de celle de 1769 (Paris, Vente, in-12) relié en maroquin fauve aux armes Choiseul-Stainville, illustrée d’une vignette armoriée d’après Eisen, et de 5 figures hors texte, gravées par Baron d’après Marillier et tirées en sanguine.

La dernière édition, celle de 1788, revue et corrigée, parut chez Cressan (in-8°) dans la collection « Romans et contes imités de l’anglais » comprenant 8 volumes, ornés de 22 hors-textes dessinés par Antoine Borel. Depuis celle-là, nous ne disposions plus de cet ouvrage, sinon dans un hypothétique exemplaire ancien. Il vient de faire l’objet d’une nouvelle réédition, complétée par la vraie fin traduite du roman d’Aphra Bhen (2).

Cette dernière que Virginia Woolf salua comme « le premier auteur qui donna la parole aux femmes » fut tour à tour chargée de missions secrètes par le roi d’Angleterre, et auteur prolifique. Sa vie n’est pas sans rappeler par certains côtés, celle de Marie-Catherine d’Aulnoy (1651-1705) qui elle aussi vécut de sa plume. Des femmes, sans chaînes en somme.

Bertrand Galimard Flavigny



- (1) Continents noirs, Ed. Gallimard, 250 p. 21, 50 €.
- (2) Oronoko, l’escalve royal par Aphra Behn, Imité de l’anglais par Pierre-Antoine de La Place, édition établie et préfacée par Bernard Dhuicq, postface de Françoise Vergés, Collection l’Ecrivain voyageur, Ed. de la Bibliothèque, 205 p.14 €.






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