Un jésuite en mer

par le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny
L’un des rêves du bibliophile marin serait de posséder l’une ou l’autre des deux premières éditions, de l’Hydrographie, contenant la théorie et la pratique de toutes les parties de la navigation par Georges Fournier (1595- 1652). La première parut à Paris chez Michel Soly, en 1643 (in-folio, 922 pages, ornée de gravures et d’une grande planche dépliante représentant le navire royal). La page de titre est imprimée en caractères rouge et noir, ornée d’une vignette gravée.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 31 août 2008


Comment un membre de la Compagnie de Jésus, devint-il l’un des maîtres de la navigation, en théorie certes, mais navigateur tout de même ? Fils d’un professeur de droit à l’université de Caen, lui-même titulaire d’un diplôme de droit, l’auteur de l’Hydrographie entra au noviciat de la Compagnie en 1617. Régent d’abord, il fut ensuite professeur de mathématiques à La Flèche de 1629 à 1640. Entre temps, dès 1633, il avait été attaché au service d’Henri d’Escoubleau de Sourdis (1593-1645) archevêque de Bordeaux et chef du conseil du roi en l’armée navale. Fournier fit campagne avec ce prélat sur le Corail et le Saint-Louis contre les Espagnols, en 1638 puis en 1640 et 1641.

Un personnage, ce Sourdis ! Autant guerrier que prélat, il assista au siège de la Rochelle, accompagna Louis XIII dans la campagne du Piémont et participa activement sur mer à la guerre de Trente ans. S’il battit, en 1638, les Espagnols dans le golfe de Gascogne, il fut défait à Tarragone. Accusé d’avoir fui devant l’ennemi, voire d’avoir été payé par eux, il fut disgracié. Rome, de son côté, le poursuivit pour avoir porté les armes et il dut quitter son diocèse pour se retirer en Avignon. Je vous signale qu’Eugène Süe, historiographe de la marine, publia en 1832, la Correspondance de Sourdis, « relative aux affaires maritimes » dans les documents inédits de l’Histoire de France.
Toujours est-il que Fournier fut, sans doute, l’un des premiers aumôniers de la marine royale. A peu près à la même époque Vincent de Paul s’était rendu à Marseille et avait embarqué sur les galères ; on raconte même qu’il se serait mis à la nage pour soulager un galérien épuisé. Mais le Père Fournier fut l’un des premiers jésuites à s’intéresser à la formation des officiers de marine.

Carte de la reprise par les français en 1637 des ïles Saintes Marguerite aux Espagnols
Carte de la reprise par les français en 1637 des ïles Saintes Marguerite aux Espagnols

Atteint par la disgrâce de Mgr de Sourdis, le jésuite se retira à La Flèche, en 1641, où il se consacra à ses travaux scientifiques. Avec Boulliau (1605-1694), il se livra à des études de géographie, d’astronomie et donc d’hydrographie. Il s’intéressa aux vents et aux marées, à la navigation, aux ports, à la pêche, au commerce maritime, à la construction navale... tous sujets abordés dans son ouvrage majeur.

Selon Michèle Polak, le libraire spécialisé par excellence dans l’histoire maritime, il s’agit là du « livre de base, la première encyclopédie de la mer, contenant tous les sujets, servant aussi bien à la construction navale, qu’aux instruments voire à la vie des marins à bord. Il est bien fait, intelligent et parfaitement lisible (1). »
La première édition de l’Hydrographie eut un très grand succès et devint assez rapidement introuvable. Plus de vingt ans plus tard, le libraire Jean Dupuis établit une seconde édition complétée par les annotations que Fournier, mort depuis quatorze ans, avait fait sur son exemplaire. Celle-là publiée in-folio en 1667, composée en caractères plus petits, comporte 706 pages. Il y est incorporée la célèbre gravure du vaisseau royal le Saint-Louis, construit dans les chantiers en Hollande de 1626 à 1627 et non la Couronne comme on l’a longtemps cru. Cette gravure, selon la bibliographie de Jean Polak, est différente de celle de 1643, les canons y apparaissent plus gros et la carène sous marine du vaisseau n’y est pas tracée (2). Le Routier de l’Ecosse ajouté à la fin de l’ouvrage n’est pas de la main de Fournier, mais du pilote anglais Alexander Lindsay qui le composa lors du voyage de Jacques V Stuart (1512-1542) autour de son royaume durant l’été 1540.
La seconde édition de l’Hydrographie ne connut pas le succès de la première. Elle coûtait fort cher et, entre-temps, de nouveaux traités de navigation plus précis avaient vu le jour. Pourtant, le libraire Antoine Dezalliers, successeur de Jean Dupuis, entreprit une troisième édition, (1679, in-folio), faite à partir des invendus de celle de 1667, en changeant la page de couverture, la planche du vaisseau et en supprimant la table des latitudes ortives (3).

Port de la Rochelle
Port de la Rochelle

On ne doit jamais douter de l’utilité de tels ouvrages à bord des vaisseaux du roi. Réveillé un matin de 1649 par des mutins qui avaient pris soin de lui dérober sa jambe de bois, Nicolas Gargot, capitaine du vaisseau du roi le Léopard (34 canons, 250 hommes d’équipage) ne dut son salut qu’en se défendant à l’aide d’un poignard et utilisant son exemplaire de l’Hydrographie comme bouclier contre les coups de piques de ses assaillants.


(1) libraire spécialisée marine, 8 rue de l’Echaudée, 75006 Paris.
(2) Bibliographie maritime française (Grenoble, 1976, in-4°) toujours disponible.
(3) Il existe un reprint de l’édition de 1667, considérée comme la plus complète, réalisée en 1973 à Grenoble, par les Editions du 4 Seigneurs. Comme les autres, elle est difficile à trouver.






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