L’édition originale n’est pas extravagante !

par le bibliologue Betrand Galimard Flavigny
Il vous est sans doute arrivé en regardant à la dernière page d’un roman, pas l’un des derniers parus, mais publié il y a au moins une cinquantaine d’années - déjà !- de lire cette indication qui semble un peu mystérieuse : "Il a été tiré de cet ouvrage trente-cinq exemplaires sur vélin pur chiffon des papeteries Lana, dont vingt-cinq exemplaires numérotés de 1 à 25 et dix exemplaires hors commerce numérotés de de H.C I à H.C. X, le tout constituant l’édition originale."


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 7 septembre 2008


Originale ! avec un e final indiquant le féminin. Un maître mot pour tous les amateurs de livres. A l’occasion de la rentrée littéraire, nous pouvons faire le point sur l’histoire de ces premières impressions.

Au XVe siècle, dès l’apparition de l’imprimerie, les amateurs collectionnaient déjà les premières impressions des classiques qu’ils appelaient les "éditions princeps". On parla ensuite de "première édition". A la fin du XVIIIe siècle, la Convention tenta de définir "l’édition originale" en désignant l’édition authentique et en accord avec l’auteur afin d’établir une jurisprudence pour les temps futurs. "Originale" correspondait à "honnête", à "véritable".
A l’époque, certains libraires, notamment en Belgique, ne s’embarrassaient pas de scrupules et imprimaient des ouvrages, sans autorisation des auteurs, lançant ainsi sur le marché des "contrefaçons". Cette pratique se poursuivit encore jusque vers le milieu du XIXe siècle.

Il nous faudrait encore distinguer l’édition originale de l’édition définitive d’un texte. Ce qui est, après tout, assez facile à admettre et à vérifier grâce aux dates de parution figurant sur les pages de garde. Certains auteurs n’ont cessé d’apporter des corrections et des modifications à leurs œuvres. Ronsard retravaillait constamment ses poèmes. La Bruyère présente, de 1688 à 1699, neuf éditions des Caractères qui s’améliorent de l’une à l’autre. Balzac lui-même était un correcteur impénitent et seule l’édition complète de ses œuvres imprimées par Houssiaux en 20 volumes (in-8°) de 1842 à1855 peut être considérée comme définitive. Quoiqu’il en soit, dans notre langage d’aujourd’hui, "originale" désigne les exemplaires d’une première édition, imprimés sur "grand papier" et numérotés. Les autres exemplaires étant considérés comme ceux de "l’édition courante", par conséquent de moindre valeur.

Cette notion d’originale fut institutionnalisée vers la fin du XIXe siècle. Les éditeurs imprimaient quelques exemplaires, pour leur seul plaisir, sans but commercial, sur papier de Hollande ou sur Chine, qu’ils se réservaient avec l’auteur. Ces "grands papiers" permettaient d’obtenir une meilleure qualité d’impression essentiellement des gravures. Les bibliophiles virent là une nouvelle occasion de collectionner et recherchèrent ces exemplaires hors commerce ; les libraires ne manquèrent pas de le signaler aux éditeurs.

Nous connaissons la suite et "originale" devint synonyme de "grand papier numéroté". L’on put voir fleurir au recto des pages de garde, des mentions inscrites en italique comme celle-ci pour Histoires incertaines d’Henri de Régnier (Paris, Mercure de France, 1919, in-12°) : « Il a été tiré : cinquante-neuf exemplaires sur Chine, numérotés à la presse de 1 à 59 ; quatre cent soixante-dix-sept exemplaires sur Hollande, numérotés à la presse de 60 à 536. La première édition de cet ouvrage a été tirée à 1320 ex. sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma, savoir : 1295 ex. numérotés de 537 à 1831 ; 25 ex. hors commerce marqués à la presse de A. A Z. »
Ici, le bibliophile préfèrera l’un des cinquante-neuf sur Chine, se contentera de l’un des quatre-cent soixante-dix-sept sur Hollande et négligera les papiers vergé pour examiner l’un des vingt-cinq hors commerce.

On dit couramment qu’un exemplaire idéal pour un bibliophile français, est une « édition originale, imprimée sur le plus grand papier tiré dans le plus petit nombre, portant un envoi de l’auteur à une personne connue, enrichi d’une lettre de l’auteur évoquant l’ouvrage, éventuellement d’une lettre de toute personne directement intéressée par l’ouvrage, le tout étant couvert par un relieur renommé qui l’a signé ».
Certains auteurs, notamment au début du XXe siècle ont multiplié les petites éditions rares. D’autant plus appréciées qu’elles étaient parfois illustrées par un peintre qui devint célèbre par la suite.

Ainsi le premier livre publié par Apollinaire est L’Enchanteur pourrissant (1909, in-4°). Il est aussi le premier ouvrage illustré par Derain (32 gravures sur bois) et le premier édité par Daniel Henry Kahnweiller, le pionnier du livre d’artiste et le découvreur des peintres cubistes. Cet Enchanteur pourrissant a été tiré à 106 exemplaires dont 25 sur Japon. A l’époque ni Apollinaire, ni Derain, ni Khanweiller n’étaient connus. Le second recueil de poèmes d’Apollinaire, et l’un des plus connus, Le poète assassiné (Stock, 1910) n’a pourtant pas bénéficié de grand papier, pas plus que le premier recueil de Huysmans, Le Drageoir aux épices. Celui-là, imprimé à compte d’auteur, sortit en librairie le 10 octobre 1874. On prétend qu’il n’en fut vendu que quatre exemplaires. Huysmans se rattrapa ensuite.

Robert de Montesquiou est aussi une aubaine pour les amateurs. Il a publié près d’une trentaine de plaquettes imprimées sur des papiers différents et à nombre d’exemplaires réduits. Il n’hésitait pas à les envoyer à ses amis, à ses nombreuses relations en les agrémentant de dessins et de dédicaces sous forme de poèmes. Pierre Loti avait reçu un des premiers numérotés du Chancelier de fleurs (1907, hors commerce). L’auteur de Pêcheur d’Islande écrivit un jour à Montesquiou pour se plaindre de ne pas avoir reçu son livre Majeurs Mineurs et lui demander de lui faire parvenir un autre exemplaire, "le plus vulgaire", sans doute par discrétion afin de ne pas tarir le "stock de grands papiers" de l’auteur.
Le grand Meaulnes parut en 1913 aux éditions Emile Paul. Le premier tirage connut un tel succès qu’il fut vendu en quelques semaines. On pensait qu’aucun grand papier ne l’avait accompagné Celui-ci totalisant 15 000 exemplaires tous numérotés, les bibliophiles retinrent pour eux les 1000 premiers. Le numéro 1001 entrait dans la catégorie ordinaire. Or, les bibliophiles belges, très minutieux, ont examiné des grands papiers que l’on considérait provenir d’une édition postérieure. Les quinze exemplaires sur Japon et les vingt sur Hollande existants constituent bien l’édition originale. A ceux-là, il convient d’ajouter quelques autres exemplaires sur papier vert à grande marge et sur Alfa satiné réservé à l’auteur.

Valery Larbaud est, lui aussi, une aubaine pour les bibliophiles. « [... ]Je désire avoir de jolies éditions de luxe de mes petits traités avant des les publier pour le grand public en un seul volume », devait-il écrire en 1926, à son éditeur hollandais Alexandre Stols. A l’époque, il avait déjà fait paraître toutes ses grandes oeuvres, A.O. Barnabooth, Fermina Marquez, Enfantines et Amants, heureux amants. Le premier parut pour la première fois sous ce long titre Poèmes par un riche amateur, ou Œuvres françaises de M. Barnabooth, précédés d’une introduction biographique, en 1908 (in-12°) sous une couverture rose bordée d’une large bande verte. Un petit livre devenu introuvable.

On ne saurait évoquer Larbaud, sans citer Paul Morand. Il est l’un de ceux qui, dans les répertoires bibliographiques, occupe la plus grande place. Selon les travaux de Georges G. Place, on dénombre 111 ouvrages différents publiés par Paul Morand, auquel il convient d’ajouter son premier essai littéraires, Les Extravagants, composé vers 1911 et sorti chez Gallimard en 1986. Son premier livre publié est un recueil de poèmes, Lampes à Arc (Au Sans pareil, 1920, in-8°), tiré à 22 exemplaires numérotés et illustrés par un dessin surréaliste de l’auteur. Et le premier de ses recueils de nouvelles, Tendres Stock sortit chez Gallimard (1921) avec une insigne faveur, une longue préface signée par Marcel Proust. Il a bénéficié d’un tirage de tête de 120 exemplaires réimposés au format in-4° sur vergé de Lafuma-Navarre. Nous sommes plus mal lotis avec les écrivains d’aujourd’hui. L’usage du grand papier tend à disparaître complètement. L’évolution des techniques ne permet plus d’ajouter, comme autrefois, une rame supplémentaire de papier de luxe. A moins de faire recomposer et spécialement réimprimer des exemplaires avec des coûts multipliés par six ou sept fois plus élevés. A l’exception de quelques petites maisons d’édition qui tiennent à maintenir la tradition.

Chez les grands on y va sur la pointe des pieds, point trop n’en faut. Flammarion, par exemple "n’honore" que ses académiciens. Jean Dutourd reprenant une idée de Gide - « la seule que je lui ai prise », affirme-t-il - possède tous ses titres imprimés sur un grand papier de couleur. Il est bleu pour ceux sortis chez Gallimard, vert chez Flammarion. Cette dernière couleur n’est pas liée à sa qualité d’Immortel, mais à la disponibilité de papier de son éditeur !
La NRF est sans doute la seule maison à pratiquer sur une plus grande échelle, le "tiré à part", essentiellement pour les titres des auteurs confirmés. On n’imagine pas un "Michel Déon", lui-même bibliophile, sans grand papier. L’édition de tête du Premier homme le dernier ouvrage d’Albert Camus, lui, a eu droit à 61 exemplaires sur vergé blanc de Hollande et 71 sur pur chiffon Lana. Ces cent-trente-deux exemplaires ont été vendus dès le premier jour de la sortie du livre. Juste retour des choses, L’Etranger n’avait pas en 1942 bénéficié de grand papier. Les bibliophiles considèrent que les exemplaires de l’originale de L’Etranger sont ceux marqués par le sigle "S.P." du service de presse. Quel subterfuge devra-t-on désormais utiliser face aux livres contemporains dépourvus de tirage sur grand papier, pour désigner une originale ? Peut-être en numéroter quelques uns suivi de la mention HC (hors commerce) ? Ainsi, papier mécanique et numérotage entreraient en bibliophilie comme une débutant ferait son entrée dans le monde, dans une robe de confection.

Bertrand Galimard Flavigny

La Hiérarchie des grands papiers

- le Chine, fabriqué à partir de filaments de bambous. Il est un peu gris, léger, mince, spongieux, "doux et brillant comme un foulard de soie", selon Anatole France. Il prend admirablement bien l’encre et permet une excellente impression des gravures.

- le Japon, à partir du bois de mûrier, sorte de "Chine épais", jaune et soyeux. Il en existe trois sortes : le Japon impérial, le Japon nacré et le Japon ancien, lui est assez mat.

- le Hollande, "le seul, selon Anatole France, qui soit durable, solide, riche, et convienne aux livres de luxe". Le Hollandais es résistant, sonore, très sec, un peu cassant, il possède souvent un côté lisse et un autre rêche. Le Hollande est vergé.

- les vergés, s’apparentent au Hollande. Sont un peu raide et sont aussi obtenus à partir de chiffons. La pâte devant être transformée en papier, est étendue sur des tamis pour laisser évaporer l’eau. Le fond de ces tamis est tendu de fils de laiton. Ceux en longueur assez rapprochés laissent une marque : la vergeure ; ceux en largeur : le pontusseau. Le fabricant pose au fond du tamis, un dessin de fer qui donne le filigrane.

- les vélins, relativement ordinaires sont blancs, fins, unis, n’ont pas de vergures. Ils devaient à l’origine imiter la peau.

- les alfas, enfin, sont des papiers ordinaires, mais de meilleure qualité que les papiers mécaniques

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