Glenn Gould : ce que le pianiste disait par lettres

avec Ghyslaine Guertin
Glenn Gould n’a pas seulement laissé une formidable discographie, avec de nombreux enregistrements d’œuvres pour piano -et pas uniquement celles de Bach. Gould se laisse aussi déchiffrer par sa correspondance. Voici une petite analyse des lettres envoyées et reçues par Glenn Gould, en compagnie de Ghyslaine Guertin.


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Date de mise en ligne : 27 juillet 2008


Glenn Gould gardait tout : les lettres qu’il envoyait (il en faisait une copie-carbone) et celles qu’il recevait. Mais il ne classait rien. C’est dans de grands sacs poubelles que les Archives nationales du Canada ont retrouvé la correspondance du pianiste.
Ghyslaine Guertin, professeur associé à la Faculté de musique de Montréal, s’est penchée sur la correspondance du pianiste Glenn Gould, après avoir écrit une thèse de philosophie sur son interprétation à l’orgue de L’art de la fugue de Jean-Sébastien Bach.
Dans ces lettres, on découvre un Gould pluriel, qui se revendique non seulement comme pianiste, mais aussi comme organiste, claveciniste, compositeur et homme de radio.

Glenn Gould écrivait à ses amis de renom : le violoniste Yehudi Menuhin, le compositeur et chef d’orchestre Leonard Bernstein, le violoncelliste Pablo Casals. « Aux hommes les plus sérieux, il écrivait les choses les plus farfelues », raconte Ghyslaine Guertin.
Il prenait aussi le temps de répondre à des inconnus, à des admirateurs et à de jeunes pianistes qui lui demandent conseil. C’est alors qu’on le découvre pédagogue, lui qui s’est bien gardé d’enseigner (cf lettre ci-dessous). On devine que l’échange de courrier lui permet de garder cette distance avec son interlocuteur qu’il chérissait tant, au point de refuser de jouer en concert à partir de 1964, à l’âge de 32 ans.

Par sa correspondance, Ghyslaine Guertin explique combien il est difficile de parler de spontanéité chez Gould. Tout est préparé chez lui, dit-elle, même ses interviews et ses lettres, dont il faisait des brouillons détaillés.

Ghyslaine Guertin révèle enfin que le pianiste rechignait à écrire toutes les lettres d’un mot. Ses abréviations sont parfois cocasses, notamment lorsque "B..." peut désigner au choix Brahms, Beethoven, Bach ou Bartok. Celui qui déchiffre doit souvent lire entre les lignes.

Surtout, Gould signait souvent d’un autre nom que le sien. Des signatures imaginaires et fictives.

Extraits de lettres :

Lettre à une admiratrice non-identifiée :

« Mademoiselle,

« Merci beaucoup pour votre lettre et vos commentaires élogieux relativement à cette émission de télévision à laquelle j’ai participé récemment. « Je crains toutefois de ne pas partager votre point de vue sur la musique captée sur le vif et sa version enregistrée, bien que j’apprécie que vous m’en ayez fait part. En ce qui me concerne, le récital présenté devant public n’a été au mieux qu’une expérience peu gratifiante et, le plus souvent, futile de surcroît. Les enregistrements, par contre (et je songe à présent à des enregistrements au sens où on l’entend à la télévision, dont les émissions sont enregistrées à l’avance), ménagent la possibilité d’un résultat, que je ne qualifierai pas de parfait, mais de satisfaisant dans sa globalité et c’est, ce me semble, ce qui se trouve au cœur de la re-création de la musique. De toute façon, lorsque quelqu’un cumule une bonne dose d’expérience musicale par le truchement des médias, il devient, je le crains, plutôt réticent à l’idée d’accepter les inconvénients et les conséquences dangereuses de la prestation publique.

« Je vous prie d’agréer, Mademoiselle, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Glenn Gould
 »

Lettre à un pianiste, admirateur de Gould :

« Cher Monsieur,

« Merci beaucoup pour votre lettre du 10 janvier et je vous prie de m’excuser d’avoir tant tardé à vous répondre. Je dois aussi vous remercier de vos aimables commentaires à propos de mes enregistrements, et je suis particulièrement heureux de l’enthousiasme que vous manifestez devant le disque des œuvres de Gibbons-Byrd qui est, en fait, l’un de mes préférés.
« Par ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec vous sur les distinctions complètement artificielles entre les procédés de création et de re-création. Il m’a toujours paru très étrange que l’élément d’invention accessoire à l’interprétation de la musique fasse, en règle générale, l’objet de lourds soupçons, voire même d’antagonisme, de la part de nombreux analystes et il est très gratifiant de voir ses idées appuyées par les remarques très perspicaces que vous avancez au sujet de cette question.
« Je suis toutefois au regret de vous dire que, par principe, je n’accepte ni n’ai jamais accepté de donner des leçons à qui que ce soit. Pour être franc, ma position par rapport aux dangers de la pédagogie est bien résumée par cette délicieuse histoire dont on dit que Schonberg prenait plaisir à la raconter ; elle mettait en scène un mille-pattes qui, lorsqu’on lui demandait dans quel ordre il bougeait chacune de ses pattes, était incapable de remuer par la suite. (Schonberg, ainsi que vous le savez peut-être, avait tracé une analogie entre cette expérience et les difficultés qu’il rencontrait à titre d’enseignant lorsqu’on lui avait demandé les raisons particulières de certains choix au plan de la composition, etc.) J’ai toujours trouvé cette anecdote pleine de perspicacité et, bien que je sache que nombre de mes collègues ne lui trouvent aucune pertinence particulière, je puis seulement affirmer que, selon mon expérience, ou plutôt mon manque d’expérience, elle confirme d’une certaine manière mes propres craintes par rapport à l’état de pédagogue.
« Quoi qu’il en soit, le curriculum de vos réalisations musicales est certes prometteur et je vous souhaite tout le succès que vous méritez.
« Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.
Glenn Gould »

A lire :
- Glenn Gould, lettres, de Ghyslaine Guertin. Editions Christian Bourgois, 1992.
- Glenn Gould pluriel, de Ghyslaine Guertin, Yannick Nézet-Séguin, Georges Guillard et Georges Leroux. Editions Momentum, 2007.

En savoir plus :

- le fonds d’archives Glenn Gould au Canada
- un site Internet consacré à Glenn Gould, animé par la maison de disque Sony BMG : http://www.glenngould.com/






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