Le catalogue Fortsas, une facétie bibliophile

par le bibliologue Betrand Galimard Flavigny
En 1840, les amateurs de livres reçurent un catalogue de vente ainsi libellé : « Catalogue d’une très-riche mais peu nombreuse collection de livres provenant de la bibliothèque de feu Mr. le Comte J.-N.-A. de Fortsas, dont la vente se fera à Binche, le 10 août 1840, à onze heures du matin, en l’étude et par le ministère de Me. Mourlon, Notaire, rue de l’Eglise, no.9. Mons »...


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 14 septembre 2008


La page de couverture contenant ces indications était en outre ornée d’une vignette représentant une tablette posée contre les rayonnages d’une bibliothèque, un livre ouvert, une série de feuillets, un volume relié fermé, une bouteille d’encre à droite, une plume à gauche. La typographie avait été réalisée par Emmanuel Hoyoi, libraire à Mons, en Belgique et il en coûtait 50 centimes.
Quoi de plus banal ?
Ce catalogue fut tiré à 132 exemplaires, et lorsque l’un d’eux surgit dans un catalogue, il est aussitôt pris d’assaut. Un tel engouement pour un simple catalogue ! Pas si simple que cela.

Tout le monde bibliophilique européen s’apprêta, le 10 août 1840, à traverser l’Europe pour se rendre à Mons. Ce catalogue donc proposait des merveilles inconnues, comme « Les suites du plaisir, ou desconfiture (sic) du Grand Roi dans les Pays-Bas. Au Ponant (Hollande, 1686, in-12. de 152 p., fig. mar. noir, d. s. tr [orné de figures, relié en maroquin noir, le dos sans titre]. », avec le commentaire suivant : « Libelle d’un cynisme dégoûtant à l’occasion de là fistule de Louis XIV. Une des figures représente le derrière royal sous la forme d’un soleil entouré de rayons, avec la fameuse devise : Nec pluribus impur ».

La Bibliothèque royale de Bruxelles avait décidé l’achat de plusieurs numéros et les bibliophiles les plus ardents s’étaient mis en campagne pour acquérir quelques-uns des cinquante-deux unica du catalogue. « Tout alla bien jusqu’au jour indiqué pour la vente. Alors seulement on reconnut que M. de Fortsas, pas plus que sa bibliothèque n’avait jamais existé que dans l’imagination de M. René Chalon, bibliophile érudit autant que mystificateur ingénieux. »
Ce Renier-Hubert-Ghislain Chalon naquit à Mons, le 4 décembre 1802, au sein d’une famille honorable de cette ville. L’Université de Louvain lui conféra, en 1824, le diplôme de docteur en droit, à la suite d’une thèse juridique, qu’il avait soutenu en latin, devant elle, sur les qualités et les conditions requises pour la célébration du mariage civil. Passionné par la numismatique, il sera, en 1841, la fondateur de la Société belge de numismatique et travaillera notamment à un ouvrage monumental : Recherches sur les monnaies des comtes de Hainaut, qui connut trois suppléments (1848-1852-1854-1857). « Ses Recherches se distinguent par la sobriété, la simplicité, la clarté, l’ordre et la méthode », affirment les spécialistes. « Il serait sans doute difficile d’établir le nombre des articles tirés à part qu’il a produits ; on se rapproche pourtant de la vérité, en affirmant que ce nombre doit dépasser le chiffre de cent cinquante. Presque partout se dévoile l’écrivain humoriste, son caractère fait d’originalité et de gaieté », ajoutait, en 1889, A. de Schodt dans Revue belge de numismatique.

Le sommet de l’expression de son humour, fut donc ce catalogue. Dans son Manuel de bibliophilie, Christian Galantaris rapporte qu’on « affirma que la princesse de Ligne voulait absolument avoir le n° 48, ce "monument des fredaines de son polisson de grand-père". Cet inventaire des bonnes fortunes du feld-maréchal — Mes campagnes aux Pays-Bas, avec la liste, jour par jour, des forteresses que j’ai enlevées à l’arme blanche…— était prétendument imprimé au château de Belœil, par le prince lui-même, à un unique exemplaire. » La princesse ne parvint pas à connaître les fredaines de son aïeul. Tant pis.
Le catalogue Fortsas, est désormais entré dans les annales de la bibliophilie. Le Journal de l’amateur de livres, a, publié, sans doute, en 1855, une réédition textuelle, copie manuscrite de ce catalogue, avec in fine le "Relevé par numéros des prix offerts et des noms des demandeurs", et une lettre imprimée de Chalon, 27-10-1855, dans laquelle le rédacteur se montre outré de cette réédition par Hoyois, qu’il qualifie de « facétie usée jusqu’à la corde ».

Une « 4e édition, corrigée et augmentée. (gr. in-8° sur papier orangé), » parut en 1863, il s’agissait en fait d’une contrefaçon. Dans un des exemplaires du catalogue de la bibliothèque de Renier Chalon, la vraie celle-là, dispersée en octobre 1890, il fut glissé le récit de l’après mystification, avec, notamment les "meilleures" lettres de recommandation d’éminents bibliophiles sur certains lots.

Bertrand Galimard Flavigny


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