Nationalisme économique ou patriotisme européen

La chronique économique de Philippe Jurgensen
Un certain nombre d’affaires de grand retentissement ont remis au goût du jour, dans les pays européens, des réflexes de nationalisme économique : placés devant des OPA ou des tentatives de prise de contrôle d’entreprises importantes par des groupes étrangers, les dirigeants, comme les opinions publiques, ont eu un réflexe un peu primaire de rejet et ont appelé au blocage de ces opérations par l’État ou cherché à susciter des « chevaliers blancs » nationaux pour les contrer.


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Date de mise en ligne : 21 septembre 2008


Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

1. En France, on peut penser naturellement à l’OPA de Mittal sur Arcelor (entreprise non pas française mais européenne, dont le siège était à Luxembourg), qui s’est d’ailleurs terminée par la victoire de Mittal ; ou à la tentative de prise de contrôle de Gaz de France par l’italien Enel, qui a suscité le contre-projet de fusion Gaz de France / Suez ; ou au blocage réussi par Eiffage, après un an de lutte, de la tentative de prise de contrôle de l’espagnol Sacyr. Le rejet, en 2004 des offres de Hoechst sur Aventis a laissé de mauvais souvenirs à nos voisins allemands. On peut aussi évoquer, en 2005, les menaces de prise de contrôle de Danone - qui ne se sont pas concrétisées, mais ont été à l’origine du décret du 30 décembre 2005 définissant un certain nombre de secteurs stratégiques dans lesquels l’Etat doit pouvoir bloquer des prises de contrôle étrangères. Le Premier Ministre d’alors, Dominique de Villepin, a explicitement invoqué, à ce sujet, le « patriotisme économique ». Cette disposition est contestée par les autorités européennes, bien que le nombre de secteurs concernés ait été réduit à dix (ordre public, santé, sécurité publique, défense nationale ou armement) et n’inclue évidemment pas l’agroalimentaire (ce qui ne permettrait donc pas de l’appliquer à Danone).
Voici encore deux épisodes récents de ce type de réaction un peu épidermique : en février 2008, notre Premier Ministre actuel, François Fillon, assurait que la Société Générale, momentanément déstabilisée par l’affaire Kerviel, « resterait française » en tout état de cause. Plus récemment encore, l’État vient de prendre une participation de 9 %, (susceptible d’être portée à 34 % en 2010), dans les Chantiers de l’Atlantique, qui avaient eux-mêmes été rachetés en 2006 par le Norvégien Aker Yards, puis à l’automne 2007, par le Coréen STX Shipbuilding. Il s’agit, bien que cela ne soit pas conforme à la ligne politique de ce Gouvernement, d’une nationalisation partielle.

Ces réflexes de nationalisme économique ne sont, bien entendu, pas propres à la France. On peut citer des exemples tout frais :

- en Espagne, des solutions nationales ont été mises en avant pour éviter la mainmise d’investisseurs allemands sur une des grandes banques de dépôts ibériques, la Banesto, et sur l’entreprise ENDESA (que E.on voulait reprendre) dans le secteur de l’énergie.
- en Italie, le Parlement a adopté une loi ad hoc afin de bloquer les droits de vote de l’entreprise française EDF dans… Enel, la même entreprise que dans l’affaire GDF ; en 2007, la tentative de prise de contrôle de Telecom Italia par l’Américain AT&T avait été stoppée par les banquiers transalpins. Plus récemment, nous venons de vivre le feuilleton qui s’est terminé par le rejet de l’offre de sauvetage d’Alitalia par Air France-KLM.
- les Scandinaves ne sont pas en reste : voyez la façon hostile dont ont été accueillies les offres de reprise de l’opérateur Teliasoniera par France Telecom, qui a finalement dû renoncer. On se souvient encore de l’échec de la fusion entre Renault et Volvo du fait des réactions nationalistes suédoises. Cet échec a amené, comme on sait, Renault à se retourner, avec succès d’ailleurs, vers le Japonais Nissan plutôt que vers un partenaire européen.
- de même, récemment, les États-Unis, que personne ne soupçonne de manquer de libéralisme économique, se sont opposés au projet chinois de rachat d’une de leurs compagnies pétrolières (UNOCAL), et à ceux de l’Emirat de Dubaï pour reprendre certains de leurs ports. La loi américaine autorise, depuis 1988, l’Etat fédéral à bloquer de tels investissements.
- la Chine, de son côté, pourtant grande bénéficiaire de l’ouverture des marchés, a écarté les propositions compétitives du Français Alstom comme de l’Allemand Siemens pour la construction d’un train à grande vitesse, voulant la réserver à ses entreprises nationales. Elle privilégie les projets nationaux pour ses centrales nucléaires ; on pourrait citer bien d’autres exemples comme le rejet d’Arcelor Mittal pour le rachat du sidérurgiste Laiwu Steel.

Enfin, les vives réactions que suscite la puissance croissance des « fonds souverains » gérant les immenses réserves de change acquises en quelques années par les pays émergents (plus de trois mille milliards de dollars, dont la moitié pour la Chine) illustrent la force du réflexe national.

2. Pourquoi ces réactions frileuses, dont les tonalités protectionnistes sont patentes, sont-elles plus fréquentes aujourd’hui ?

Sans doute parce que le réflexe de repli national est, au moins chez une partie des dirigeants et de l’opinion, exacerbé par certains des aspects actuels de la mondialisation :
- Les changements économiques sont plus rapides qu’ils ne l’ont jamais été dans l’histoire. La croissance chinoise, soutenue à un rythme de 10% par an depuis 25 ans, est sans précédent ; elle bouleverse les équilibres mondiaux, aussi bien sur le plan des échanges commerciaux que de la puissance financière, mais aussi de l’environnement. N’oublions pas que, en termes de pouvoir d’achat, la puissance économique chinoise se situe déjà au deuxième niveau mondial après les USA mais nettement avant le Japon. Derrière viennent l’Inde et bien d’autres pays émergents, dont l’irruption bouscule les situations acquises.
- Le rythme rapide de ces changements exacerbe le problème classique du « déversement », bien identifié par les économistes depuis Alfred Sauvy : le progrès, la concurrence, les échanges internationaux sont finalement bénéfiques à tous, mais les nouvelles activités et les nouveaux emplois créés ne se situent pas dans les mêmes branches ni dans les mêmes régions que les emplois détruits - d’où des problèmes de reconversion, d’autant plus difficiles à traiter que le rythme du changement est plus rapide.
- Il me paraît indéniable qu’en Europe, ces problèmes sont accentués par un euro trop fort. A son cours actuel de 1,57 dollar pour 1 euro, il est surévalué d’environ 30 % par rapport à la parité de pouvoir d’achat, même si l’écart est moindre lorsqu’on se réfère au taux de change effectif pondéré par l’ensemble de notre commerce extérieur. Certes, l’Allemagne réussit de brillantes performances malgré ce cours de change défavorable à la compétitivité de ses produits ; mais globalement, toute la zone euro est en déficit extérieur, et ce déficit atteint 8 à 10 % du PIB pour des pays comme l’Espagne, la Grèce et le Portugal. La politique monétaire de la BCE, plus restrictive que ne l’impose une inflation sous-jacente somme toute encore modérée (environ 2 % hors prix de l’énergie et de l’alimentation), va, à mon sens, à contre-courant de ce qui serait souhaitable en contribuant à la hausse de l’euro, à l’insuffisance des investissements, et à un niveau de chômage trop élevé : plus de 7 % pour la moyenne européenne, près de 8 % en France.

Cette situation n’est pas anodine sur le plan politique. On peut y voir une des causes de la montée de l’extrême droite dans la plupart des pays d’Europe. On ne peut qu’être consternés, en tout cas, de découvrir qu’elle conduit à des réactions de rejet de l’économie de marché elle-même. Un sondage, initié l’an dernier par l’Université du Maryland, indiquait que 36 % seulement des Français seraient favorables à la libre entreprise et à l’économie de marché. C’est, malheureusement pour nous, le plus faible taux mondial ; mais il est frappant de constater que le taux d’adhésion le plus élevé du monde se trouve en Chine, pays officiellement communiste, et que des pays émergents comme la Corée, l’Inde, l’Indonésie, qui sentent bien que la mondialisation leur bénéficie, viennent dans ce classement devant tous les pays européens...

3. Notre position, face à ces dérapages, ne peut pas être celle de l’autruche. Il faut dépasser la tentation du repli national comme celle de l’indifférence en proposant l’approche positive d’un « patriotisme européen ».

Il est difficile à notre époque pour une grande entreprise de prétendre prospérer sur sa seule base nationale, devenue en général très minoritaire dans ses activités. En revanche, la dimension européenne fait sens. Il n’y a donc aucune raison que l’Europe ne cherche pas, comme le font sans complexes les États-Unis, la Chine ou d’autres, à promouvoir des « champions européens » sur la scène mondiale. Nous avons déjà quelques champions de ce type comme bien sûr EADS qui fabrique les Airbus, ou Alcatel-Lucent, mais aussi Dexia, Euronext, et de grands assureurs : AXA, Allianz ou Generali. Ces champions devraient être encouragés par des commandes, une politique conséquente de recherche et d’innovation, l’amorce d’une politique industrielle européenne. Malheureusement, ce réflexe de patriotisme européen n’est encore qu’embryonnaire. Je suis frappé de voir que, par exemple, la Banque européenne d’investissements, constituée à l’initiative et avec le soutien financier des gouvernements européens pour soutenir la compétitivité de nos économies, n’a jamais hésité à financer l’achat de Boeing par les compagnies aériennes européennes, alors que nous avons précisément un champion dans ce domaine, multinational mais authentiquement européen, Airbus.

On peut également s’interroger sur les bizarreries de la politique menée par la Direction générale de la concurrence de la Commission Européenne, qui a, à plusieurs reprises, bloqué des opérations de fusion entre entreprises européennes pour éviter qu’elles n’acquièrent une position dominante sur leur marché domestique, et a abouti finalement au rachat de certaines de ces entreprises par des groupes américains. Cette position est quelque peu absurde : si nous voulons avoir des champions à taille mondiale, ils auront nécessairement une place importante sur leur marché « domestique » européen. Chacun sait qu’un ancrage fort sur son propre marché est l’une des bases indispensables du succès d’une entreprise multinationale.
De même, dans le domaine des négociations commerciales internationales, l’Europe devrait éviter de tomber dans une naïveté excessive et savoir défendre ses intérêts quand il le faut. Là encore, les États-Unis, tout libéraux qu’ils soient, n’hésitent pas à appliquer l’article 301 de leur loi commerciale, qui leur permet de taxer unilatéralement les importations. Le régime de Foreign sales corporations (qui permettait aux entreprises exportatrices de rapatrier leurs recettes dans des centres off-shore en franchise d’impôts) - condamné par l’OMC, immédiatement reconstitué avant d’être de nouveau condamné, et (en principe) retiré fin 2005, a permis, pendant des décennies, de soutenir les entreprises américaines. Chacun sait aussi avec quelle efficacité les Etats-Unis utilisent les commandes militaires ou les crédits de recherche civile comme ceux des National Health Institutes, ou de recherche militaire de la DARPA, pour soutenir leurs champions nationaux. Quant à la Chine, une étude publiée en février 2007 par le très libéral Peter Mandelson, commissaire au commerce de l’Union Européenne, chiffre à 21,4 milliards d’euros par an le manque à gagner pour les entreprises européennes lié aux barrières non tarifaires édictées par Pékin. Un exemple de ce type de barrière est la norme spécifique TD-SCDMA qui bloque l’accès au téléphone de troisième génération.

« L’Europe doit adjoindre à la mondialisation des instruments de régulation convenables qui ne soient pas de nature protectionniste mais évitent de s’engager dans un délire de dérégulation », déclarait le Premier Ministre luxembourgeois, M. Juncker, en février 2007. Je lui donne pour ma part raison. La Présidence Française de l’Union Européenne qui commence devrait soutenir l’idée positive d’un patriotisme économique européen - notion qui s’oppose à celle d’un nationalisme économique étroit et s’insère dans la libération progressive et conditionnée du commerce mondial, mais en sachant aussi promouvoir nos champions et défendre nos intérêts communs dans les négociations multilatérales avec réalisme et efficacité.

Philippe Jurgensen

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