Embauche et précarité

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Jean Pruvost, lexicologue, nous livre l’étymologie des mots « embauche » et « précarité ». Embaucher a son contraire débaucher, mais bien des interprétations sont permises ! Quant à la précarité, sachez qu’elle vient de prière mais priez pour qu’elle ne vous rejoigne jamais !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : mots312
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Date de mise en ligne : 15 juin 2008

Embauche et liqueurs enivrantes…
L’embauche est née de la débauche. Étymologiquement s’entend. D’abord, retrouvons la racine : c’est à partir du germanique « balk », poutre, qu’est issu l’ancien français « bauch », de même sens. Ensuite, repérons les premiers dérivés : ébaucher et débaucher. Ébaucher, c’était façonner du bois, avant de bâtir des projets puis, dès le XIIe s., s’installe débaucher, désignant le fait de dégrossir ce bois pour en faire des poutres. Or le bois se fend, d’où l’idée d’écarter, de séparer : on s’écarte de la bonne voie et on tombe dans la débauche ; on est écarté de son travail et on est débauché. De ce dernier sens, trop triste pour vivre seul, est donc né son contraire : embaucher.
Aujourd’hui, on encense à juste titre les embaucheurs. Ce n’était pas le cas jusqu’à la fin du XIXe siècle. En 1870, la loi rappelle qu’« Est réputé embaucheur, celui qui, par argent, liqueurs enivrantes ou autres moyens, cherche à éloigner de leurs drapeaux les défenseurs de la patrie ». L’embaucheur était en effet « celui qui excite les soldats à quitter leurs drapeaux ».

On choisira sans hésiter Jean-Paul Calleja, auteur de mots croisés, proposant cette belle définition pour embauchage : « Mode d’emploi » !

La précarité rapiécée ?

Étymologiquement la précarité est récente, ce n’est en effet qu’en 1823 qu’elle entre dans le Dictionnaire universel de Boiste, sobrement définie : « état de ce qui est précaire ». L’adjectif précaire est en revanche attesté depuis le XIVe siècle, issu en droite ligne du latin juridique precarius désignant ce qui n’est obtenu que par la prière. Mais l’intervention d’une puissance supérieure reste d’une durée mal assurée et nous voilà en état de précarité. En somme, Rivarol, non sans cynisme, résume assez bien au XVIIIe siècle la situation : « le mot précaire signifie aujourd’hui une chose ou un état mal assuré, et prouve le peu qu’on obtient par la prière puisque ce mot vient de là. »

À M. Grimm alors d’entonner au XIXe siècle un cri nouveau, véritable programme : « La position d’un peuple ne doit jamais être précaire » s’exclame-t-il. Mais P. Valéry s’en inquiète néanmoins dans Variété IV (1938) : « Au sein de la civilisation la plus puissamment équipée, […] voici que la vie individuelle tend à redevenir aussi précaire, aussi inquiète, aussi harcelée, et plus anxieuse, que l’était la vie des lointains primitifs. » Vient alors Malraux qui dans L’homme précaire et la Littérature (1977) s’écrie sinistrement qu’« avec autant de rigueur que la chrétienté enfanta le chrétien, la plus puissante civilisation de l’histoire aura enfanté l’homme précaire ». Rejoindrait-on M. Toudoire déclarant dans son Lexique fantaisiste (1992) que l’ère qui a vu naître l’homme devrait s’appeler l’ère précaire ? Tous nos efforts visent pourtant à éviter ce qui est précaire et, sans être euphorique, même son anagramme suggère une solution : « rapiécé ».

Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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