Bégaiement et délinquance

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Émission proposée par : Jean Pruvost
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Date de mise en ligne : 11 mai 2008

Du faux pas au bégaiement…

« Pas. Lent, conté, grave, stable, mesuré, ferme, tardif, avancé, faux. Bronchant, morne, compassé, long, douteux, tracé, franc, assuré, solide, formé, larron… » On se prend à rêver sur le pas larron, mais d’évidence, il n’y pas là encore de trace du faux pas. De quel ouvrage est tirée cette liste d’adjectifs ? D’un dictionnaire de 1571 aujourd’hui totalement oublié et sobrement intitulé Les épithètes, c’est-à-dire en droite ligne du grec epitheton, « ce qu’on peut ajouter ». Maurice De La Porte y offrait en effet des listes d’adjectifs possibles aux noms communs les plus répandus, pour aider ceux faisant « profession de la Poésie ».

C’est du latin pandere, écarter, que vient le mot passus, écartement entre les deux jambes, donc le pas. Ou comme le définit benoîtement Richelet en 1680, le « marcher d’une personne ». Furetière, en 1694, rappelle d’emblée que c’est « la mesure qui se prend de l’espace qui est entre les deux pieds d’un animal, quand il marche » et d’ajouter que « le pas commun de l’homme est de deux pieds & demi ». Serait-ce dans ce « demi » que se joue le faux pas ? Attestés dans la langue, dès le XVIe siècle, le faux pas, qui fait glisser ou chanceler disent les dictionnaires, et le pas de clerc, celui du débutant, sont assortis d’exemples alarmants : « On nous observe, prenez garde de faire un faux pas ». « Il a fait un pas de clerc qui a ruiné son affaire » ! Le faux pas peut pourtant avoir du charme : en 1799, Marmontel à propos de la belle Manon Lescaut, signalait tout « ce que la faiblesse peut avoir de grâce et de décence dans ses faux pas », tout comme Colette soulignait à propos d’une vedette du music-hall qu’elle se louait « d’un faux pas, … d’un entrechat manqué ». Pensons aux malheureux candidats qui sont dans la situation décrite par G. Duhamel, dans la Confession de minuit : « J’imaginais qu’à droite et à gauche de l’étroite bordure il y avait un précipice et que je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n’en fallait pas davantage pour me faire hésiter, bégayer des jambes, trébucher… »

Dictionnaire de l’Académie française, dédié au Roy. Edition originale du Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille

La délinquance du délinqueur qui délinque

« En quoi ont-ils délinqué ? », c’est-à-dire failli, commis « quelque faute », s’interrogent les académiciens – mais pour la dernière fois – dans la septième édition (1878) de leur dictionnaire. Le sujet est grave : dès 1690, Furetière offrait en effet pour ce verbe oublié un exemple vertueux : « Un Procureur qui a délinqué […] en sa charge, doit être interdit sans rémission ». Il est vrai qu’en 1626, Francisco de Quevedo, dans un ouvrage au titre imposant, La Politique de Dieu, affirmait que « Les délinquants font moins de mal qu’un mauvais juge… » Délinquer est construit sur le latin linquere, laisser, abandonner, d’où, dans le domaine juridique, le fait de « commettre une faute » et l’apparition en moyen français du délinqueur, ayant commis ladite faute. Ce sera pourtant le délinquant, bien en usage auprès des juges et attesté depuis le XIVe siècle, qui l’emportera tout en se répandant, dès le XXe siècle, au-delà de l’espace judiciaire. Cependant, le mot délinquance n’est attesté qu’en 1926 et se propagera à travers des expressions juridiques qui ont fait florès : la petite délinquance, juvénile, et la grande. Quant au délinquant, il est primaire ou récidiviste, et faites votre choix entre cinq types de délinquant signalés par Donnedieu de Vabres : le criminel né, l’aliéné délinquant, le délinquant passionnel, le délinquant d’occasion et le délinquant d’habitude…

Sans doute parce que la déliquescence suit alphabétiquement le délinquant, quelques esprits facétieux tels que G. Elgozy ou J.-L. Chifflet ont inventé le mot délinquescence, avec diverses définitions dont la « poussée de délinquance qui affecte les adolescents pendant les étés chauds ». On en conclura que le Pôle nord n’est pas propice à la délinquance…

Nota bene : Ne délinquons pas orthographiquement. Nous sommes en effet prévenus par le nancéen Trésor de la langue française. « Fait exceptionnel parmi les mots » ainsi prononcés « qui s’écrivent tous en -quence », la délinquance exige un « a », en somme un délinquant !


Jean Pruvost est professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise. Il y enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.
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