Impôt et dette

Mot pour mot, la rubrique de Jean Pruvost
Jean Pruvost nous livre l’étymologie des mots "impôt" et "dette". Mais connaissez-vous celle du fisc ? Et savez-vous que jadis l’on écrivait dette au masculin et avec un seul t ? Encore une fois, notre lexicologue n’en finit pas de nous surprendre et de nous réjouir !


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Émission proposée par : Jean Pruvost
Référence : MOTS305
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Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida2932-Impot-et-dette.html
Date de mise en ligne : 20 avril 2008

Impôt et fisc dans le même panier…

En matière de dictionnaires, tout commence vraiment mal pour l’impôt... Ainsi, en 1680, après une définition limitée au synonyme de l’impôt, l’imposition, nous sont assénés sans ménagement trois exemples bien lourds : « Charger le peuple de gros impôts. Accabler le peuple d’impôts. Mettre des impôts sur le peuple. » Le lexicographe, Richelet, prend-il alors parti pour le peuple ou le désigne-t-il au contraire avec insistance pour mieux y échapper ?

L’impôt, c’est étymologiquement ce qui est obligatoire, imposé, en droite ligne du latin impositum. Mais où déposer l’impôt ? Aujourd’hui, dans une boîte aux lettres, en fer ou en plastique, ou encore électronique. Les Romains avaient choisi le fiscus, c’est-à-dire un élégant panier de jonc ou d’osier : de là vient bien sûr le fisc, qui ne manque donc ni de poésie ni de quartiers de noblesse étymologique. C’est de fait en 1278 que sera attesté dans notre langue le premier procureur de fisque. L’impôt se payait alors soit en nature, les corvées par exemple, soit en espèces sonnantes et trébuchantes, par exemple l’impôt sur le sel, la gabelle. Qui, soit dit en passant, vient du mot arabe gabâla désignant l’impôt, une réalité décidément universelle !

Au XIXe siècle, le service militaire redouté pour son tribut de sang devint, avec Balzac qui en popularisa la formule, l’impôt du sang. Et c’est le même Balzac, criblé de dettes et sans rancune, qui évoquera presque avec tendresse un nouvel horizon pour le fisc prompt à taxer le nombre de fenêtres de nos logis : Quand on pense aux immenses services que rendent les fenêtres aux amoureux, il semble assez naturel d’en faire l’objet d’une contribution , déclare-t-il avec indulgence dans Ursule Mirouet.

Nos auteurs de mots croisés ont su également célébrer le fisc et l’impôt. Vide-poches pour l’un, Ponctionnaire zélé pour l’autre. Ou encore le délicieux service de presse. On est d’ailleurs bien injuste pour les impôts. Gil Stern ne déclarait-t-il pas que Rien ne rapproche plus une femme et son mari que l’arrivée de la feuille d’impôts ?

Dette : un singulier pluriel !

Le Trésor de la langue française est formel : c’est en 1174 qu’est attesté pour la première fois le dete. Un masculin donc, et un seul t. Mais il faut d’emblée souligner la nature impérialiste de ce vocable né sous le signe du pluriel : issu en effet du latin debita, pluriel de debitum, il ne démentira jamais son tempérament insatiable. Il s’adjoignit donc d’abord un second t, puis pour bien marquer son obsédante présence, il se déclina une nouvelle fois au pluriel, payer ses dettes, tout en adoptant le féminin, adoucissant.

Un proverbe ne lui suffira évidemment pas, on en compte au moins trois, martelés par ceux à qui on doit de l’argent. À l’inaltérable Qui paie ses dettes s’enrichit s’ajoute ainsi Cent ans de chagrin ne paient pas un sou de dettes, suivi d’une mise en garde : Qui épouse la veuve épouse les dettes ! Et Molière, dans l’Étourdi, de se joindre au concert donné aux imprudents en rappelant que l’endettement se fait comme les enfants que l’on conçoit avec joie , sans penser à l’accouchement : l’argent dans une bourse entre agréablement , mais au moment de le rendre, c’est alors que les douleurs commencent à nous prendre !

Quant à la dette due par un pays, elle jaillit à travers un bouquet de synonymes, avec au choix la dette publique, nationale ou d’État. Le tout assorti de force citations révélant que le phénomène est ancien. V. Hugo : À la mort de François Ier, la dette publique était de 30 000 livres de rente. » J.-B. Say : la dette de Louis XIV représente le triste résultat de la gloriole militaire du prince. P. Morand : Le blocus continental imposé par Napoléon tripla la dette nationale. De Gaulle, au moment de la reconstruction : Nos finances sont écrasées d’une dette publique colossale…

La seule dette en définitive insupportable reste celle inscrite dans une locution sournoise : payer sa dette à la nature, que nos dictionnaires traduisent sobrement et impitoyablement par mourir. Une dette à ne surtout jamais payer de son plein gré.

Jean Pruvost est Professeur des Universités à l’Université de Cergy-Pontoise, où il enseigne la linguistique et notamment la lexicologie et la lexicographie. Il y dirige aussi un laboratoire CNRS/Université de Cergy-Pontoise (Métadif, UMR 8127) consacré aux dictionnaires et à leur histoire.

Retrouvez toutes chroniques de Jean Pruvost ici !

Jean Pruvost est directeur éditorial des éditions Honoré Champion Les honorables éditions Honoré Champion ! lesquelles viennent de publier dans leur nouvelle collection :

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