Français, vous gagnez plus que vous ne le pensez !

Chronique économique de Philippe Jurgensen
Français, vous gagnez plus que vous ne le pensez ! Dans cette chronique, Philippe Jurgensen, économiste, professeur à Sciences Po et président de l’Acam, présente différentes façons d’évaluer le pouvoir d’achat...


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Référence : CHR319
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Date de mise en ligne : 27 janvier 2008

Texte de la chronique de Philippe Jurgensen :

Philippe Jurgensen
Philippe Jurgensen
Professeur à l’Institut d’etudes politiques de Paris, président de la Commission de Contrôle des Assurances et Mutuelles

« En ces temps où la trop faible progression du pouvoir d’achat et l’étendue de la pauvreté préoccupent chacun, la contradiction apparente de deux informations, pourtant toutes les deux justes statistiquement, donne à réfléchir. D’une part, le salaire médian des Français ne dépasse pas 1 500 €uros, c’est-à-dire que la moitié d’entre nous gagne moins d’un SMIC et demi par mois ; d’autre part, le revenu moyen par tête des Français dépasse 28 000 €uros par an, c’est-à-dire 2 350 € par mois, ou encore, au cours de change actuel – surévalué, il est vrai -, 41 000 $, ce qui nous classe parmi les pays les plus riches. Comme le revenu par tête est une moyenne incluant vieillards et bébés, on peut considérer qu’il approche environ 100 000 €uros annuels pour une famille de trois à quatre personnes.

« Comment parvenons-nous donc à ce revenu global confortable avec des salaires médians aussi médiocres ? La clé du mystère se trouve dans les trois explications qui vont suivre :

- 1°) « La première explication de cette situation surprenante, et la plus simple, est le recul de la part des salaires dans le partage du revenu national. En vingt ans, cette part est revenue de 78 % à 70 % environ, ces huit points d’écart correspondant à une progression des bénéfices des entreprises grandes ou petites – ce qu’on appelle le revenu des entrepreneurs individuels -, et à une part accrue des revenus du patrimoine immobilier et financier. Rappelons que le patrimoine moyen des ménages français se monte à 165 000 €. Ces revenus non-salariaux sont la contrepartie de l’investissement – la formation brute de capital fixe comme l’appellent nos comptables nationaux – en machines, en technologies, en immobilier…

- 2°) « A l’intérieur des 70 % revenant aux salariés, l’écart entre salaire médian et salaire moyen est une seconde explication. Rappelons que le salaire médian est celui qui partage en deux parties égales les Français, de sorte que ceux dont les salaires sont supérieurs à cette médiane sont aussi nombreux que ceux dont les salaires leur sont inférieurs - alors que le revenu moyen est l’addition de tous les salaires divisée par le nombre d’individus concernés. On pourrait croire, à priori, que moyenne et médiane sont assez proches. Il n’en est rien. C’est ainsi que le salaire net annuel moyen en France dans le secteur privé et semi-public s’établissait en 2005 à 22 800 €uros (soit 1 900 €/mois), contre 18 000 pour le salaire médian – soit un écart de près de 30 %. On comprendra mieux la raison d’être de cet écart si l’on considère un groupe-type de dix personnes : trois auraient un petit salaire, compris entre une fois et une fois et demie le SMIC ; deux autres (travailleurs à temps partiel par exemple : ils représentent désormais 18 % de l’effectif salarié, trois fois plus qu’il y a 30 ans), auraient un salaire inférieur et seraient donc ce qu’on appelle des « working poor », alimentant les phénomènes d’exclusion ; quatre auraient un salaire de deux à trois SMIC, ou un peu plus, et une autre un salaire de dix SMIC. On voit bien que le salaire moyen de ce petit groupe serait supérieur au salaire médian de 1,5 SMIC. Autrement dit, si les salaires élevés ne sont pas très nombreux, ils influencent à la hausse la moyenne générale. « Que les gros salaires lèvent le doigt », pour reprendre le titre d’un film comique ! Bien sûr, les revenus élevés sont peu pressés de se montrer, et l’on comprend facilement que les plaintes des personnes à faible revenus se fassent davantage entendre que la satisfaction de celles qui bénéficient de revenus plus importants.
« Sans aller jusqu’au cas extrême de bonus allant par dizaines de millions d’€uros à quelques « golden boys » des marchés financiers ou de primes de départ vertigineuses à des managers qui ont défrayé la chronique, on peut se demander s’il est légitime que les écarts entre les plus hautes et les plus basses rémunérations soient si importants – d’autant qu’ils ont tendance à se creuser : selon une étude de Camille Landais de l’Ecole d’économie de Paris, sur les sept années 1998-2005, le revenu des foyers les plus riches a augmenté de 5 % l’an contre 0,5 % l’an pour les revenus annuels moyens (en termes réels, inflation déduite). Certains pays scandinaves montrent l’exemple d’un éventail moins large mais tout aussi efficace. Dans cette approche, des relèvements du salaire minimum comme ceux qui ont été consentis ces dernières années (15 % de hausse en trois ans) iraient dans le bon sens, puisqu’ils profitent aux plus bas salaires.

« Néanmoins, le procédé trouve rapidement ses limites :
- « en premier lieu, parce qu’il écrase la hiérarchie des salaires dans sa partie basse, et décourage ceux qui ont fait des efforts et pris des responsabilités (employés et ouvriers qualifiés, maîtrise), car ils se voient progressivement « smicardisés » : la proportion de salariés payés au SMIC a doublé en 15 ans, passant de 8,6 % en 1991 à 15,1 % en 2005, et la proportion de salariés gagnant moins de 1,3 SMIC atteignait 37,8 % en 2002, selon l’INSEE.
- « en second lieu, parce que les relèvements de salaire minimum peuvent être une cause de chômage dans la mesure où ils accroissent le coût de la main d’œuvre pour des entreprises qui ne sont pas toutes en mesure de supporter cette surcharge. Aussi la hausse des bas salaires est-elle généralement accompagnée de mesures compensatoires telles que la réduction des charges sociales pesant sur les employeurs, la prime pour l’emploi, etc. Mais ces compensations sont elles-mêmes coûteuses et peuvent difficilement être maintenues sur la durée, comme le montrent les débats politiques actuels.

- 3°) « Une troisième explication, d’une toute autre portée, est à rechercher dans l’importance des revenus de transferts dans notre pays. Les comptes nationaux établis par l’INSEE montrent, en effet, que les rémunérations directement versées aux salariés ne représentent qu’une fraction limitée du revenu national : moins d’un tiers si l’on prend les seuls salaires directs du secteur privé, une petite moitié si l’on y ajoute les rémunérations des quelques cinq millions d’agents de la fonction publique nationale, territoriale et hospitalière.
« Où passe donc l’autre moitié ?
« a) Un premier prélèvement est fait par l’investissement, comme je l’ai dit tout à l’heure : ce prélèvement, qui représente à peu près vingt pour cent de notre revenu national, est nécessaire pour assurer l’avenir mais ne peut pas être consommé immédiatement.
« b) Une autre partie du revenu national est consacrée à ce que l’on appelle souvent le « salaire indirect », c’est-à-dire les cotisations qui sont prélevées tant sur les employeurs que sur les salariés pour financer la Sécurité Sociale. C’est ce qui explique que pour cent €uros de salaire brut, le salarié n’en touche qu’un peu moins de quatre-vingt en net, tandis que l’employeur paie, lui, plus de cent quarante, cotisations sociales incluses. Selon Eurostat, le taux de charges sociales pesant sur les salaires est de 43 % en France (seules la Suède et la Belgique prélèvent plus que nous) contre 32 % en moyenne européenne, mais 15 % seulement en Irlande et 12 % au Danemark… Notre comptabilité nationale montre qu’en 2005, les cotisations sociales et impôts sur la main d’œuvre à la charge des entreprises ont représenté 150 milliards d’€uros, soit plus du tiers des salaires bruts versés.
« Cet écart considérable – d’environ soixante dix pour cent – entre salaire net perçu, - c’est-à-dire celui que chacun voit apparaître sur sa feuille de paie mensuelle, - et coût effectif pour l’entreprise n’est, fort heureusement, pas gaspillé, au moins pour l’essentiel. Il revient à ceux qui en ont besoin sous forme de « revenus de transfert » comme les allocations sociales, et prestations familiales, ou de « revenus de remplacement » : prestations d’invalidité, paiement d’indemnités journalières, etc.
« c) Un troisième élément est le financement des retraites. On sait que la démographie conduit à ce que le nombre de retraités s’accroît progressivement par rapport au nombre d’actifs. Il y a aujourd’hui presqu’un retraité contre deux actifs, contre un pour quatre il y a un demi siècle. Pour pouvoir verser des retraites, un prélèvement est opéré sur les actifs, donc sur les salaires, et reversé à travers les systèmes d’assurance-vieillesse, d’assurance complémentaire, etc., aux pensionnés.
« d) Enfin, des compléments de revenus sont apportés aux Français en nature sous des formes qu’ils ne perçoivent pas, mais qui sont bien réelles. En voici quelques exemples : chaque fois qu’un usager parisien prend le métro, il reçoit en réalité une subvention occulte représentant le double du prix du billet qu’il paie, puisque ce prix ne couvre qu’une fraction du coût réel. De même, chaque fois qu’un habitant d’une HLM paie son loyer, il reçoit une subvention invisible du fait que les loyers des logements sociaux sont réduits grâce à des aides publiques. De même encore, chaque fois qu’un malade se rend à l’hôpital et y bénéficie, quels que soient ses revenus, d’un service médical de pointe, ce qui est à la gloire de notre pays, il bénéficie d’un soutien qui se retrouve dans le déficit de l’assurance maladie.

« Tous ces transferts plus ou moins visibles, mais bien réels, expliquent la différence importante entre le montant souvent faible des feuilles de paie et une réalité qui est heureusement un peu plus confortable.Des choix différents sont naturellement possibles : il pourrait y avoir, comme dans le modèle anglo-saxon, un niveau de salaires nominaux plus élevé avec en face moins de services publics et une protection plus faible pour les personnes âgées, les malades, etc. Il semble clair que les Français ne souhaitent pas un tel changement ; même s’ils se plaignent vivement de salaires trop bas, leur comportement montre qu’ils préfèrent, toute réflexion faite, maintenir le « filet de sécurité » public et accepter les prélèvements qu’il suppose sur leurs salaires nets - à condition toutefois (cette réserve est évidemment importante), de pouvoir progresser pour ceux qui veulent consentir les efforts nécessaires. »

Philippe Jurgensen






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