Eros sous voile

Un voile pudique pour l’érotisme littéraire, par Bertrand Galimard Flavigny
Exposition, publications, ventes publiques, catalogues de libraire, tout contribue à nous plonger dans les délices ou… l’enfer. Notre bibliologue se souvient de quelques ouvrages érotiques que s’arrachent les bibliophiles !


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 10 février 2008

L’érotisme serait-il l’envers du miroir policé dans lequel nous nous reflétons ? Le traverser, comme dans l’image du Sang d’un poète de Jean Cocteau, nous permet de pénétrer dans un monde différent dans lequel les interdits sont abolis. Et si nous étions, au contraire placés du côté de l’envers de ce miroir, en fait sans tain, et que nous contemplions avec envie le monde policé ? Tout est permis dans le monde érotique, et si cela va un peu trop loin, nous disposons d’un mot pour classifier les excès : pornographie. Dans le monde policé, en revanche, le moindre souffle de vent qui soulève un voile et laisse entrevoir ce que l’on n’oserait voir, nous comble d’aise. Voile ! le mot est lâché, nous n‘aimons tant l’érotisme que s’il s’avance ainsi vêtu d’un linge, d’un vêtement suffisamment léger afin qu’il laisse deviner les formes et les mouvements que nous convoitons.

Avouons-le sans fausse honte, l’érotisme a depuis fort longtemps brisé les psychés à coups de flèches et nous habite entièrement. Tenez ! considérez nos aïeux, les dieux de la mythologie grecque et romaine, ils se tenaient fort mal. Cela nous le savions et notre bas-monde semblerait presque sage à côté de leur vie si dissolue. Toutes les turpitudes y passaient ; inceste, homosexualité, saphisme, adultères, viols, pratiques sexuelles cruelles, étaient commises en toute liberté, tant par les dieux et les déesses de l’Olympe, que par toutes les nymphes, naïades et autres hamadryades, sans compter les héros et héroïnes des épopées de l’Iliade, de l’Odyssée ou de l’Enéide. Zeus n’arrêtait pas de courir après les nymphes, les déesses et les autres, ce qui rendait Junon folle furieuse de jalousie. Souvenons-nous de Léda et Europe qui furent séduites par Zeus qui avait pris, pour la circonstance la forme d’un cygne puis d’un taureau. Tous les coups étaient permis afin de parvenir à ses fins. Et tout ceci se déroulait dans une joyeuse bacchanale qui fut largement relayée par les meilleurs auteurs antiques. Ils disposaient en guise d’illustration de superbes statues en marbre exaltant la beauté des corps et de vases dont les décoration ne dissimulaient rien la manière dont les hommes célébraient les actes d’amour dans toutes les manières et les positions.

Leda par Leonard de Vinci
Leda par Leonard de Vinci

La sainte Eglise qui, dès l’origine, jeta un voile pudique et horrifié sur les mœurs mythologiques, simple reflet de celles des hommes, ne parvint pas à dessiner un carré blanc de taille suffisante pour masquer, voire atténuer cette frénésie charnelle. Elle y mit le temps et constitua un appareil composé d’anathèmes, de bûchers, d’excommunication et surtout, ce qui est le plus habile, la notion de mauvaise conscience, relayée par la censure des États.

A ce propos, nous nous souvenons d’un ouvrage composé en latin, intitulé Aliosae Sigeae toletanae. Quoi de plus anodin, si l’on ne lisait pas le sous-titre imprimé en dessous : « Satyra sotadica de arcanis amoris et Veneris ». Les contemporains avaient voulu voir en lui une satire de la société dauphinoise. Il s’agissait en fait de la première édition, quoique présentée comme « nouvelle, corrigée et augmentée… », imprimée clandestinement à Genève en 1678 et en fait nullement dans cette cité comme l’on ne tardera pas à le savoir lorsqu’il sera traduit en français, sous le titre de L’Académie des Dames ou Les Sept Entretiens Galants d’Alosia (Venise chez Pierre Arretin, [après 1680]), en fait, le premier véritable ouvrage érotique français. Cette Académie des dames fut placée par Pierre Bayle (1647-1706), dans sa dissertation Sur les obscénités de 1697, « dans la première classe des livres obscènes ». Ce que confirme, aujourd’hui, Stefan Schoettke, l’un des auteurs de la pléiade consacrée aux Romanciers libertins du XVIIIe siècle (1) : « Ce dialogue d’initiation aux mystères de l’amour est généralement considéré comme le texte, si ce n’est le plus sulfureux et subversif, tout au moins le plus important de la littérature érotique depuis les Ragionamenti de l’Arétin ». Mais les premières éditions de l’Académie… des dames, ne nous méprenons pas, n’étaient pas illustrées. Dommage ! Voire.

Pascal Quignard dans Le Sexe et l’effroi (2) notait : « Nous avons raison de haïr les gravures érotiques. Non parce que les représentations seraient choquantes. Parce qu’elles sont fausses. Parce que la scène jamais présente, la scène à jamais « im-présentable » ne pourra jamais être « re-présentée » à l’homme qui en est le fruit. » Les phrases, en revanche, ne sont pas immobiles, et plus suggestives que les images, quoique les unes n’aillent pas sans l’autre. Ce qu’expliquait d’une manière plus claire et plus humaine Maurice Lever, dans son Anthologie érotique : « Tous ces écrits disent, au croisement des réalités sociales et des rêveries d’Éros, la puissance du désir et la jouissance, la pression de la censure, le plaisir et l’angoisse de la transgression »(3).

Les ouvrages érotiques, les cusiosia, comme les nomment pudiquement les libraires, les « livres du second rayon », comme on les appela au XIXe siècle, ont toujours existé, même durant l’Antiquité. Comme nous le disions plus haut ou plutôt, lisez l’excellent petit traité de Pierre-Marc de Biasi, Histoire de l’érotisme, de l’Olympe au cybersexe (4). Dire qu’ils font partie du génie créateur de l’homme ne paraîtrait pas si exagéré. L’érotisme, comme nous le concevons aujourd’hui, relève en fait davantage d’une philosophie née avec le siècle des Lumières : « Délivré de tout sentiment coupable, l’homme des Lumières pense le plaisir comme le lieu de l’ouverture à autrui et de la communion universelle », soulignait toujours Maurice Lever. « Mieux encore, il le regarde comme sûr garant de sa liberté intellectuelle ». Le libertin était davantage un personnage « doté d’une vive intelligence critique et d’un sentiment aigu de son individualité.

Le libertin n’est, en effet, pas celui que l’on croit. On oublie, que ce mot est né de libertinus, l’affranchi, de même racine que liberté. Tallemant des Réaux, à propos de la correspondance de Ninon de Lenclos devait dire : « tout y est bien desreiglé ». Patrice Waldlasowski, spécialiste ès libertinage (5) attrape au vol ce mot « desreiglé » et affirme : « [voici] le mot qui cueille le libertin ». Il est vrai, qu’à l’époque, le roman dérangeait les codes les usages et provoquait les censeurs. Gare à l’imagination ! « L’amour du merveilleux, l’esprit du libertinage, le peu de difficulté qu’on rencontre en peignant les folles productions de l’imagination, et le mauvais goût, furent autant de sources d’où sortirent les anciens romans. Le paganisme et la corruption de ses dieux, eux-mêmes enfants de l’imagination ne favorisaient que trop la licence des premiers romanciers », répétait sans se lasser l’abbé Jacquin, auteur des Entretiens sur les romans, publié en 1755 « ouvrage moral et critique dans lequel on traite de l’origine des romans et de leurs différentes espèces, tant par rapport à l’esprit, que par rapport au cœur », Rien de tel que de peindre le dérèglement des mœurs et de l’imagination pour séduire. C’est là que nous retrouvons une autre définition qui convient d’avantage au XVIIIe siècle, qu’au siècle précédent : « le libertin est un homme aimant le plaisir, tous les plaisirs, sacrifiant à la bonne chère, le plus souvent de mauvaises mœurs, raillant la religion, n’ayant d’autre Dieu que la nature, niant l’immortalité de l’âme et dégagé des erreurs populaires. En un mot, c’est un esprit fort doublé d’un débauché », devait dire Frédéric Lachèvre, auteur du Libertinage du XVIIe siècle (P. Champion, 1909-1924).

Comme dans les récréations, les petits garçons disent des gros mots pour s’affranchir, les auteurs de textes érotiques utilisent un vocabulaire que la bienséance ne pourrait souffrir dans les romans amoureux. Ils s’ouvrent aux postures amoureuses, aux goûts hétéroclites, aux passions baroques : Impiétés, confessions indécentes, fredaines du désir, peintures du bordel… de quoi faire frémir les censeurs. Et pour nous, de quoi nous réjouir, car ces romans-là sont des peintures d’un autre temps que nous ne connaîtrons jamais. Nous songeons aux Tableaux des mœurs du temps (Amsterdam, vers 1760) par La Popelinière et au Sopha de Claude Crébillon, une charge contre les courtisanes, et plus particulièrement contre Madame de Pompadour, et encore au délicat Pied de Fanchette (1769) de Rétif de la Bretonne. Celui-ci devait dire à son propos : « Il y avait longtemps que l’idée de cet ouvrage s’offrait à mon imagination, embrasée par la vue d’une foule de jolis pieds, dont alors quelques-uns étaient chaussés d’un goût exquis. »

Page de couverture de Point de Lendemain (1777)
Page de couverture de Point de Lendemain (1777)

Méfiance tout de même, comme le souligne Jean d’Ormesson, au détour d’un commentaire : « Dans la littérature comme dans la vie, rien n’est plus redoutable que le maniement d’un sexe qui n’est pas une excuse à l’absence de talent » (6). C’est ainsi a contrario que nous placerions au sommet de cette littérature Point de lendemain (1777, puis 1812), par Dominique-Vivant Denon. Avec élégance, il pouvait prétendre que sans « employer de mots obscènes, on pouvait raconter avec vérité certaines scènes de l’amour heureux ». Sainte-Beuve ne s’y est pas trompé, il affirmait dans Les Portraits littéraires (1862) que Point de lendemain était seul conte vraiment délicat dans le genre érotique. Une dizaine, au moins d’illustrateurs se précipitèrent sur ce texte, la seule intéressante pourrait être celle de A.-E. Marty pour les Pharmaciens bibliophiles, en 1950 (in-8° carré, 16 eaux-fortes tirées en bistre, tirée à 185 exemplaires) que n’aurait pas renié Denon pour son élégance justement et la manière avec laquelle, il savait disposes des voiles pour mieux deviner des fruits qui ne sont réellement défendus qu’aux autres.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny

(1) Romanciers libertins du XVIIIe siècle , to.II, Collection La Pléiade, Ed. Gallimard, 1665 p.65 €. (2) Ed. Gallimard, 1994. le texte seul en Folio, 1994. (3) Anthologie érotique, le XVIIIe siècle, par Maurice Lever, Collection Bouquins, Ed. Robert Laffont, 1200 p. 30 €. (4) Découvertes-Gallimard (5) Auteur de L’Éros inconnu, La bibliothèque Gérard Nordmann, sous la direction de Monique Nordmann, Fondation Martin Bodmer/Editions Cercle d’art, 350 p. 80 € - (6) Casimir mène la grande vie, éditions Gallimard, 1997.






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