Et les mots pour le dire : bonheur, goût de l’effort, famille...

Une chronique de Geneviève Guicheney
Geneviève Guicheney, chargée du développement durable dans le groupe France Télévisions, formule ici des voeux pour la planète. Une opportunité d’offrir une réflexion sur des mots fréquemment formulés comme bonheur, goût de l’effort, éducation, météo, changement, responsabilité. Cette chronique est l’édito qu’elle signe dans la revue Positions et Médias.


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Émission proposée par : Geneviève Guicheney
Référence : CHR325
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Date de mise en ligne : 30 décembre 2007

Les fêtes de fin d’année, entre échanges de cadeaux et célébration du nouvel an offrent une sorte de suspens. Un temps pour se retourner sur ce qui nous contrarie ou nous enchante que l’on aimerait revisiter ici. Inventaire de mots ou expressions devenus ordinaires dont nous avons fait un petit tas. Sur le dessus de la pile les mots des vœux. La tradition veut qu’ils puissent se résumer à bonheur et santé pour « vous-même et tous ceux qui vous sont chers. » On peut aussi en former pour ceux qui ne nous sont pas chers car amis ou ennemis, adversaires ou partenaires, nous sommes tous habitants d’une planète qui n’en peut plus des méfaits que collectivement nous commettons ou laissons commettre.


Bonheur.

Nous sommes de ceux qui n’y croient pas ce qui n’empêche pas d’y aspirer. On arrive toujours à grapiller des moments de bonheur parfois de « pur bonheur ». C’est le résultat de la construction de sa vie en jouant avec les cartes que le sort vous a distribuées pour en tirer le meilleur parti. Que chacun y parvienne, prenne ce qu’il a entre les mains, le pétrisse, le sollicite, et trouve l’harmonie qui donne une idée du bonheur. Mais le bonheur est affaire personnelle, intime. A bonheur nous préférons bien-être qui s’accomode mieux de l’action collective. Gouvernants, élus, chefs de famille, responsables de tous ordres peuvent se fixer le bien-être de leurs contemporains pour objectif.

Santé.

Etat relatif, exutoire du mal ou du bien-être. Qu’il soit donné à chacun de ne pas martyriser son corps sous l’effet de souffrances inexprimables. Parfois on ne sait pas faire autrement que d’avoir recours à la maladie. Que ceux qui en ont la charge veillent à ne pas provoquer des symptômes chez ceux qu’ils font souffrir, fût-ce involontairement. Les plus costauds sauront exprimer autrement leur protestation. D’autres non, qui vont tomber malades faute d’avoir pu mettre des mots sur leurs maux.

Pensée.

Apanage de l’humain. Qu’en fait-il en ces temps troublés ? L’ardente obligation des élites est de permettre à ceux qui n’ont pas eu la chance d’étudier, de conceptualiser, d’avoir accès à l’abstraction, bref qui ne disposent pas des outils nécessaires à penser leur situation, de les y aider, de les guider. On en est loin. Il faudra bien pourtant, sauf à creuser les lézardes d’une socité qui a besoin de ciment, le ciment de la pensée.

Goût de l’effort.

Voilà ce que l’on ne donne pas à celles et ceux que l’on encourage à se sentir victimes dès que le sort devient contraire. On les aide même à se poser en victimes, au lieu de créer le cadre propice à la résolution des conflits, lequel existe dans nos démocraties, nos états de droit, ce qui ne doit pas résulter en une pénalisation de la vie sociale.



Education.

Le mot est ambivalent. On a connu des pays totalitaires où la faillite de l’éducation s’accompagnait de rééducation. Nous l’envisageons ici sous son sens le plus élevé, celui qui comprend la transmission, l’accompagnement des plus démunis, enfants ou adultes désireux de compléter une formation insuffisante pour occuper une place digne dans la société. Quelque chose semble enrayé dans notre système éducatif qui met tout le monde en échec, élèves, enseignants, parents. Il n’est pas normal que parents et enfants vivent dans l’angoisse le parcours scolaire. La nostalgie des hussards de la République en dit long sur ce qui s’est perdu en chemin, le chemin de l’efficacité économique, de l’homme-machine. La mondialisation est passée par là qui voit des pans entiers de la production chercher asile dans des pays où la main d’œuvre est peu onéreuse. Ce mouvement ne va pas s’arrêter de si tôt. Quelle réponse apportons-nous à cette évolution ? Nous restons au milieu du gué. Si les emplois peu qualifiés nous échappent pour longtemps, alors il faut opter pour l’excellence, investir dans la matière grise, la recherche, les technologies de pointe, développer des savoir-faire que notre riche passé nous a permis d’accumuler. Au lieu de simplifier, compliquons. Nous avons tout ce qu’il faut pour cela.

Il est des mots auxquels nous aimerions faire un mauvais sort, non pas pour en nier l’existence mais pour en contester l’usage.

Employabilité.

Ce mot-là est exécrable. Au lieu de placer très haut la barre de l’instruction, voilà que nous avons forgé une notion abominable. C’est inhumain de parler d’un être humain dans ces termes. Tout le monde ne peut pas tout faire, mais enfin on peut chercher à donner à chacun sa juste place. On devrait rayer employabilité du vocabulaire quotidien des entreprises et des officines spécialisées.

Urgence.

Combien d’activités sont maintenant placées sous le signe de l’urgence ? C’est à ne pas croire. Le temps court est devenu la règle. Un problème se pose ? Il faut y répondre immédiatement, quitte à y répondre imparfaitement. Et il faut y revenir encore et encore ce qui au bout du compte coûtera sans doute plus cher et n’aboutira qu’à des solutions bancales. Pas de complétude, de belles et bonne solutions que l’on aura patiemment élaborées, qui font plaisir, non seulement par leur pertinence mais par la satisfaction du chemin parcouru pour y parvenir, le partage, la mise en commun de la réflexion. Nous vivons dans une sorte de tension permanente. On se demande pourquoi. Les journalistes par exemple ne travaillent plus que dans l’urgence. Parfois l’actualité l’impose mais rarement. La machine est emballée, dévorant à la fois l’information et les journalistes. Que dire de ceux qui regardent ? Il leur reste la météo, l’information la plus regardée dans toutes les couches de la population.



Météo.

Le moindre nuage suffit à parler de temps maussade, la pluie c’est du mauvais temps. Du soleil, du soleil tout le temps, voilà ce qu’il faudrait. Mais a-t-on perdu l’esprit ? Les considérations météorologiques sont le sujet de conversation obligé de toutes les rencontres de hasard, surtout quand il fait gris ou froid et encore plus quand il pleut, vous avez remarqué ? Mais la pluie c’est la vie. Les jours d’exaspération il nous arrive de répondre : « Allez dans le Sahel, vous ne serez pas ennuyé par la pluie ». Nous avons perdu le contact avec la réalité. Car enfin, nous avons la chance de vivre dans un climat tempéré, de connaître des saisons variées. Là aussi la tension s’est mise de la partie. Tout changement vient perturber le cours des choses. Pas de place pour l’adaptation. Les mêmes qui pestent contre la pluie sont les premiers à pester encore plus fort lorsqu’une sécheresse fait grimper le prix des fruits et légumes. Non pas que l’on ne puisse trouver qu’il fait « un sale temps aujourd’hui ». Il peut faire un sale temps, mais cela ne peut à ce point démoraliser nos concitoyens. Le fait est pourtant qu’ils donnent l’impression d’être désorganisés, pris de court, comme si un bel agencement venait à être bousculé. Quel bel agencement ? On ne sait plus avoir froid ou les pieds mouillés en maugréant raisonnablement. Il n’y a plus de place pour cela, pour les événements naturels ordinaires auxquels des générations se sont adaptées depuis des millénaires. En parallèle, comme déconnecté, bien qu’il ne faille pas confondre météorologie et climat, a lieu le combat contre le réchauffement climatique. On marche sur la tête !

Les époques de simplification quand elle tient lieu de système de pensée font fatalement la part belle aux clichés. Nous aimerions que certains soient remisés aux oubliettes. Pourquoi pas commencer en 2008 ? Certains ont un petit air anodin qui mérite examen.

Papa et maman.

Il est courant maintenant d’entendre sur les antennes ou les ondes parler des papas et des mamans. Ainsi dans une émission de débat a-t-on entendu l’animateur demander à un sémillant sexagénaire : « Il faut dire que vous avez hérité une jolie fortune de votre papa ». Un autre, la cinquantaine bien tassée, s’est vu demander la réaction de « sa maman quand il lui a annoncé qu’il voulait devenir comédien ». Vous trouvez que nous chipotons. Ce qui nous irrite dans cette familiarité doucereuse c’est l’intrusion de la sphère de l’intime sur la scène publique. Petit avatar du recul de l’intime qui n’inspire pas la méfiance. Que savons-nous des relations réelles de ces enfants avec leurs parents ? Un thérapeute auquel nous faisions part de notre gêne, sans parler du ridicule, nous a dit qu’il ne s’autorisait jamais à employer ce registre avec les enfants qu’il traite. Il leur parle de leurs père et mère. Autrement dit il se cantonne à la fonction parentale, laissant aux enfants le loisir d’en dire plus ou non, en tout cas de ne pas se sentir en défaut si d’aventure ils usent d’autres noms dans la réalité ou dans le secret de leurs pensées.



Famille sans histoire.

Voilà un cliché qui nous laisse pantoise. Que veut dire une famille sans histoire ? Connaît-on une famille qui n’en ait pas ? Histoire veut dire alors qu’on a eu maille à partir avec la police, la justice, les voisins. On précise parfois que c’est un de ses membres qui, par son comportement ou son acte, a fait passer brutalement sa famille du néant à la une des journaux. Si votre famille n’a rien qui lui permette d’accèder à une notoriété paradoxale, c’est qu’elle n’a pas d’histoire. Faux bien sûr. Les récits que l’on se transmet de génération en génération, les secrets aussi transpirant sous les silences embarrassés constituent bien l’histoire familiale sur laquelle se construisent les descendants.

Enfant de bonne famille.

Variante de la précédente. Une bonne famille est une « famille sans histoire », plutôt d’une classe sociale élevée, dont un des membres vient ternir la réputation. On la trouve par exemple dans la formule prononcé d’un air désolé de circonstance : « C’est pourtant un enfant de bonne famille. » Les autres doivent être de mauvaises familles, même lorsqu’il ne s’y passe rien que d’ordinaire. De bonne ou mauvaise famille, les enfants sont trop souvent confondus dans un ensemble aussi divers que varié : les jeunes ou la jeunesse. Comment peut-on ainsi désigner des êtres humains qui sont autant d’individualités ? La jeunesse est un âge pas un statut social. L’emploi d’un mot-valise pour parler d’êtres humains a pour premier effet de les déshumaniser. Personne ne peut s’y reconnaître. C’est insupportable d’être victime d’un défaut de représentation. C’est violent et ressenti comme tel à juste titre. Pas de la violence des coups mais de cette violence insidieuse, qui désorganise un être humain, la violence symbolique qui s’exerce partout dans notre société et engendre de la souffrance. Entendu ces jours-ci sur une antenne, un pompier expliquant que ses collègues avaient accueilli « un jeune » (dix neuf ans) qui venait donner l’alerte car la maison de ses parents était en feu. Un jeune homme, monsieur, un jeune homme tout simplement. Si l’on entendait « un vieux », cela choquerait n’est-ce pas ?

Changement.

Notre beau pays a la réputation de ne pas aimer le changement. Paradoxal pour le phare universel de la révolution et des droits de l’homme. On confond changement et réformes. Ces dernières n’ont de sens que si elles s’inscrivent dans le cadre plus large d’un changement pensé, accompagné. Elles le ponctuent et sont acceptées à proportion de leur pertinence par rapport à l’objectif fixé et généralement exposé lors des campagnes électorales. C’est tout le génie des démocraties de remettre régulièrement l’ouvrage sur le métier et de proposer des programmes de nature à rassembler, à entraîner une société, à la cimenter pour mieux répondre aux défis de l’époque. Aujourd’hui nos concitoyens ne se demandent pas s’ils doivent faire quelque chose pour enrayer le mouvement fatal de destruction de la planète. Ils veulent savoir quoi et comment. Les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. Nos contemporains ont peur que la planète se dérobe sous leurs pieds. Cette perspective les affole et il faut être d’une mauvaise foi insigne pour croire qu’ils ont juste envie de poursuivre en sifflotant comme si de rien n’était. Loin de siffloter ils prennent des pilules tant ils se sentent dans l’impasse. C’est d’une impasse politique qu’il est question ici.

Politique.

Objet de toutes les défiances, de tous les désenchantements, de toutes les démagogies, de la plus grande négligence malgré les apparences. On confond tout et on engloutit l’ambition et la démocratie dans la course au pouvoir et à la popularité. Croit-on vraiment que les citoyens soient dupes ? Ils font leur choix dans ce qui leur est offert. Le moyen de faire autrement ? Voilà que lorsque ça tourne au vinaigre c’est à eux que l’on vient reprocher d’avoir mal choisi. La fonction politique que nous plaçons très haut a grand besoin d’être repensée pour retrouver sa noblesse, son efficacité et son utilité.

Responsabilité.

Pauvre mot malmené. Comme défini en creux aujourd’hui. On ne semble la rencontrer que lorsqu’elle a fait défaut. On l’évaluerait au nombre de victimes en somme. Encore. L’élite dont nous parlions plus haut à propos de la pensée résulte de la distribution des cartes à la naissance, de parcours personnels. Elle a le goût de la conquête et l’action collective, l’exercice du pouvoir ne l’effraie pas. Elle n’en a que plus de responsabilité vis à vis de tous les autres qui ont bien le droit de se laisser guider. Guider ne veut pas dire confisquer. La construction patiente des sociétés démocratiques vise au contraire à partager, à élaborer ensemble, à produire du collectif, à le rechercher. C’est ainsi qu’une société se sent exister, par ce qu’elle partage.



Ensemble.

Qu’il nous soit permis dans ce suspens de fin d’année d’embellir un mot abîmé ou plutôt de chercher à lui redonner la beauté perdue qu’il contient. Un être humain tout seul n’est qu’une pauvre chose. Nous n’existons que dans le regard de l’autre. Notre temps de vie est fait de moments partagés entre notre vie intime, la solitude où l’on est face à son destin personnel, et la vie collective, en famille, au travail, dans la société. Nous sommes tous partie d’ensembles divers qui ne vivent que par la volonté que l’on y met, les convictions que l’on y partage, les élaborations qui s’y opérent pour faire que la réalité si contraire soit-elle, débouche en une résolution positive. Un principe du droit est que seule une loi peut défaire ce qu’une autre loi a fait. Il en va de même pour l’humanité. Seuls les hommes peuvent défaire ce que les hommes ont fait. Bonne année 2008.

Geneviève Guicheney Correspondant de l’Institut

avec l’aimable autorisation de la revue Positions et Médias

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