Des confessions très suspectes

Avec le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny
Pour bien faire, le pamphlet doit être bref, comme son nom l’indique. A condition de faire un peu d’étymologie. Le pamphlet vient de « palme-feuillet », c’est-à-dire la feuille qui se tient dans la paume de la main. Si bref doit-il être ce petit texte est par définition incisif. Il pique comme une pointe et cela doit faire mal. C’est une arme de combat. Ils furent nombreux à la manier cette arme, davantage en politique.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG368
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Date de mise en ligne : 16 décembre 2007


« Les gens laborieux, écrivait Paul-Louis Courier de Méré (1772-1825), n’ont pas le loisir de feuilleter une centaine de pages ». Courier savait de quoi il parlait ; il fut l’auteur du Pamphlet des pamphlets publié en 1824 qui donna son nom à ce genre littéraire, car à l’origine le mot servait à désigner les brochures. Cet auteur s’adressant à un interlocuteur anonyme qui lui demandait ce que c’était qu’un pamphlet, et le sens de ce mot qui, sans lui être nouveau, avait besoin pour lui de quelque explication : c’est, répondit-il, un écrit de peu de pages, d’une feuille ou deux seulement. Le Dictionnaire de l’Académie, dans sa 5° édition daté de 1798, le définissait comme étant un « Mot Anglois, qui s’emploie quelquefois dans notre langue, et qui signifie Brochure ». L’édition suivante parue en 1832, ajouta à cette définition : « Il se prend souvent en mauvaise part. » Il reste que la devise de Courier était « Peu de matière et beaucoup d’art ».

Paul-Louis Courier de Méré
Paul-Louis Courier de Méré

On n’avait toutefois pas attendu Courier pour composer des pamphlets, au sens où il l’entendait. Songeons simplement aux Philippiques de Démosthène, voire les Provinciales de Pascal et pourquoi pas Mazarinades, en fait des libelles, autrement dit des « écrits injurieux ». Le pamphlet, prit son mauvais tour durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, et Voltaire y prit une bonne part. Souvenons-nous de « L’horrible danger de la lecture » en fait un plaidoyer pour la diffusion des œuvres et des idées. Ce texte composé en 1765, figure dans les Mélanges IV, dans le tome 25 de ses Œuvres. Camille Desmoulins le suivit à partir de son intervention dans les jardins du Palais Royal, avec Jacques Pierre Brissot démasqué qui date de 1792 puis L’Histoire des Brissotins, l’année suivante qui lui sera fatale.

Epargnons-nous les textes pornographiques mettant en scène la reine Marie-Antoinette que l’on qualifie de pamphlet faute de mieux ; mais qui en ont toute l’apparence, car leur fondement était politique. Il s’agissait, par tous les moyens, de discréditer la famille royale. Maurice Lever en a publié plus d’une dizaine dans son Anthologie érotique (XVIIIe siècle) (1). Les titres de ces brochures sont évocateurs : Les Amours de Charlot et Toinette, (1779) ; Le Godemiché royal, (1789) ; L’Autrichienne en goguettes, (1789) ; Bordel royal, [1790] ; Fureurs utérines de Marie-Antoinette, (1791) ; Les Adieux de la reine à ses mignons et mignonnes, [1792] etc.

Confessions des princes
Confessions des princes

Il en est un autre plus subtil, si l’on peut dire, qui s’intitule Confessions générales des princes du sang royal, auteurs de la cabale aristocratique dont on omet trop souvent dans les présentations des catalogues, le sous-titre : « item de deux catins distinguées qui ont le plus contribué à cette infernale conspiration : plus, un acte de repentir de Mgr. de Juigné, Archevêque de Paris. Copié littéralement sur les manuscrits originaux de ces vils destructeurs de la liberté, & données au public par un homme qui s’en rit. » Et en guise d’adresse bibliographique, cette mention ne laisse aucun doute sur la qualité de l’ouvrage : « A Aristocratie, chez Main-Morte, imprimeur des Commandements secrets de S.A.R. Mgr le Comte d’Artois, 1789.( In-8).

Ce pamphlet en forme de confessions du prince de Conti, de la princesse de Monaco, de Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, de la duchesse de Bourbon, de la marquise de Fleury, et du duc d’Enghien, sur leurs mœurs dissolues, fut commandé par le duc d’Orléans, futur Philippe Egalité, afin de discréditer la Cour et surtout Louis XVI et Marie-Antoinette. Afin de donner, au premier regard, le change, l’ouvrage est orné d’un frontispice au lavis, très finement gravé représentant Louis XVI. _ Napoléon Ier, hé oui, en possédait un exemplaire qu’il fit relier en plein maroquin rouge à ses grandes armes. L’empereur, passionné par l’histoire de France, et surtout intéressé par sa nouvelle alliance avec les Bourbons, grâce à son mariage avec Marie-Louise d’Autriche, avait demandé à Barbier son bibliothécaire de se procurer la plupart des ouvrages sur la fin de la monarchie.

Pourrions-nous imaginer que Napoléon cherchait davantage à étudier ces pamphlets et à, éventuellement, les prévenir afin de protéger sa personne ? Dans ses Souvenirs contemporains, les Cent-Jours, parus en deus volumes, en Abel François Villemain (1790-1870) qui fut élu à l’Académie française à l’âge de trente ans, avant d’en devenir le secrétaire perpétuel, pourrait confirmer cette opinion : « Il devait lui sembler [à Napoléon], à écouter ce bruit dans les pamphlets du temps, que le maître manquait partout. Nous ignorons si Napoléon a eu connaissance, depuis Sainte-Hélène des… Confessions de Napoléon (Paris, Au Temple de la mémoire, chez Alexis Pillot, Imprimerie de Poulet, 1816, 2 volumes in-12) composées par P.J.S. Dufey ? Cet ouvrage comprend, en plus, en guise de frontispice, une planche dépliée représentant la réception de Napoléon dans une loge des Illuminés. Cet ouvrage qui ne fut jamais réédité, se rattache à la fois au genre du pamphlet anti-napoléonien qui a fleuri en 1815-1816, et à celui de la spéculation sur le rôle des sociétés secrètes dans les événements de l’époque. L’Empereur censé être l’auteur de ce livre, y révèle ses desseins secrets. On lui fait dire, notamment qu’il avait « reçu les premiers grades quand Paoli partit pour la Corse... »

Certes, Louis XVI et Marie-Antoinette ne furent pas les premiers souverains à subir des outrages personnels. Souvenons-nous d’Henri III dont on raillait les mignons, d’Anne d’Autriche et de sa liaison supposée avec Mazarin, de Louis XV, le plus haï de tous. Mais, comme le souligne Maurice Lever, « la satire pouvait blesser l’homme ou la femme qu’elle prenait ainsi à partie, mais elle ne remettait jamais en cause les fondements même de leur pouvoir ».

Bertrand Galimard Flavigny

(1) Anthologie érotique, le XVIIIe siècle, par Maurice Lever, Robert Laffont/Bouquins, 1200 p. 30 €.






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