L’âme de la Roumanie : culture, littérature et éditions en langue française

Entretien avec Samuel Tastet
Dans le cadre de l’émission "Au Fil des Pages", François-Pierre Nizery reçoit Samuel Tastet, éditeur français installé en Roumanie, pour parler de l’âme roumaine, et de la place du livre, de la langue française et de l’Europe dans ce pays.


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Émission proposée par : François-Pierre Nizery
Référence : PAG267
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Date de mise en ligne : 6 mai 2007


Samuel Tastet
Samuel Tastet

Pour poser son regard sur la Roumanie, à travers le livre, la littérature, les revues littéraires, rien de mieux que la complicité bienveillante de quelqu’un dont le regard sur la Roumanie est très particulier, à la fois direct, sur le vif pourrait-on dire, puisqu’il vit en Roumanie depuis de longues années, et aussi distant car il est Français. Quelqu’un dont le regard est, en outre, littéraire puisqu’il est éditeur.

Peut-on s’installer comme cela impunément en Roumanie quand on est un éditeur français ? Il faut un déclic, quelque chose, une forme de fascination pour un pays complexe, proche de nous, latin, par sa romanité rurale, par sa langue, mais aussi éloigné par cette capacité de résistance non violente que les Latins n’ont guère et qui lui vient du plus lointain de son Histoire (Byzance, l’orthodoxie, le monachisme) comme de son histoire la plus récente, celle vécue sous la chape du communisme. Et puis n’oublions pas le troisième volet du triptyque roumain : cette pincée d’extravagance qu’on attribue à la slavitude, un terreau fertile pour le surréalisme.

D’emblée, Samuel Tastet s’explique sur cette pincée d’extravagance, sur ses choix éditoriaux, résolument enracinés dans ce terreau surréaliste ou du moins pas vraiment conformiste, sur son parcours et les raisons de son attrait pour la Roumanie, sur sa maison d’édition, son histoire et son avenir, et enfin sur son intention de lancer une nouvelle revue littéraire.

Samuel Tastet s’étend ensuite longuement sur la relation particulière, presque charnelle, entre les Roumains et le livre, sa représentation dans l’imaginaire collectif du pays. Évoquant, à propos de cette relation, Paul Celan, le célèbre poète roumain, installé, lui, en France, et qui disait à propos de la Bucovine, cette belle province roumaine, pays slave s’il en est (Bucovine signifie dans cette langue le "pays des hêtres"), qu’elle était "un pays où vivaient des hommes et des livres". Samuel Tastet saisit l’occasion pour souligner, à partir de cet exemple, l’extrême complexité culturelle de la Roumanie, puisque Paul Celan, identifié comme Roumain, est en réalité un écrivain d’expression allemande, d’origine juive, comme beaucoup d’habitants de la Bucovine de l’époque.

Cette complexité culturelle n’empêche pas la Roumanie d’entretenir une relation privilégiée avec la langue française au point de la faire un peu sienne aussi, si l’on en croit la revue littéraire Plural, de l’Institut culturel roumain, qui a publié récemment un très épais numéro spécial en français intitulé "L’autre langue nôtre, le français chez les Roumains", à l’occasion du Sommet de le Francophonie à Bucarest. Dans ce numéro spécial, Erwin Kessler, son rédacteur en chef, évoque l’influence du français en Roumanie en rappelant que, curieusement, le français a pénétré la Roumanie, en réalité d’abord la Valachie et la Moldavie, non pas par la volonté des Roumains eux-mêmes mais par celle de la puissance occupante, l’Empire Ottoman, et de sa composante phanariote, ces fameux traducteurs grecs venus du quartier du Phanar à Constantinople. Les occupants russes ont également eu recours au français comme langue de communication avec leurs "protégés" roumains. Historiquement, le contact des Roumains avec la langue française semble leur avoir été imposé "par le haut" et n’est donc pas le résultat d’une adhésion par la proximité latine, même si, par la suite, la "francité" roumaine s’est peu à peu installée dans les esprits, du moins ceux d’une certaine élite, de façon relativement naturelle. Samuel Tastet décrit cette relation un peu ambiguë a priori entre le français et la Roumanie et la perception qu’il en a dans sa propre expérience quotidienne dans ce pays.

Au rappel de l’entrée récente de la Roumanie dans cette Europe dont on fête en 2007 le cinquantenaire, Samuel Tastet évoque ensuite, à partir de sa position de Roumain d’adoption, sa vision de l’apport de la Roumanie à l’Europe, et notamment son regard sur sa capacité de résistance non violente et sur la tradition orthodoxe et monachique qu’elle partage avec sa voisine bulgare. Il souligne en particulier les changements de mentalités intervenus après la chute du mur de Berlin, cette espèce de fascination pour les fausses libertés marchandes, mais aussi le lourd héritage de la dictature communiste qui a parfois laissé des traces dans les esprits, une certaine forme de renoncement.

C’est par une invitation au voyage en Roumanie, dans la langue roumaine, que Samuel Tastet conclut cet entretien à travers la lecture, en roumain, d’un texte poétique de Mariana Marin, qu’il a publiée et qui est à l’origine de son départ en Roumanie. C’est une poésie où s’entend à pleine voix, sans concession et sans fard, l’âme roumaine :

(traduction française)

- Poètes, peintres, prosateurs

(le plus beau poème d’amour du monde)

Le sentiment que tout croupit – tu le disais toi-même.
Nous sommes pareils aux patates germées
de ce peintre, Ion Dumutriu ;
entassées dans l’atelier,
victimes des mêmes maladies, attendant d’être examinés
par l’œil expert de la réalité,
par son portefeuille rebondi.
Pareils à eux, certes bacoviens*
poètes, peintres ; prosateurs ;
consciences engourdies par endroits,
timides alcooliques esseulés
et pourtant si près
que nous pourrions entendre vibrer dans l’air
la prochaine page écrite et brûlée,
la dernière couleur bue par la toile.
Le sentiment que tout est mort et que nous sommes paralysés ;
qu’ont surgi dans notre âme les raclures et les rats ;
que nous suintons dur et dru ;
qu’on nous a tout greffé droit sur le subconscient,
droit sur le nerf optique.
Aie peur du mot poète, me criaient
jadis mes instincts primaires.
C’est une espèce de résidence surveillée.
De là, on ne revient jamais parmi les hommes.
Le sentiment que tout croupit – tu le disais toi-même.
Et nous avons soudain cessé de nous aimer
parce que tout vraiment tout nous était contraire
suintait dur dru sur le subconscient

*de Bacovia, poète roumain (1881-1957)

Mieux connaître Samuel Tastet

Samuel Tastet est éditeur depuis trente ans. Installé en Roumanie en 1990, il est revenu en France en 2006 et a donc maintenant un pied dans chaque pays. Sa maison d’édition s’appelle EST (acronyme des Éditions Samuel Tastet).

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