Pourquoi La fable des abeilles fut-elle mise à l’index ?

Le "bibliologue" Bertrand Galimard Flavigny présente quelques ouvrages rares relatifs aux abeilles
Voici quelques éditions rares qui traitent des abeilles, lesquelles aujourd’hui ne se portent pas bien, victimes d’une mystérieuse hécatombe. Les plus grands auteurs se sont pourtant penchés à leur chevet depuis vingt-cinq siècles. Aristote a commencé, Pline a continué, Virgile a copié ce dernier. Même Galilée s’est penché sur elles et plus tard... Notre "bibliologue" en cite bien d’autres dont l’auteur d’une fameuse "Fable des abeilles".


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 1er juillet 2007


Même René-Antoine Ferchault de Réaumur (1683-1757), inventeur d’un thermomètre et aussi considéré comme l’un des fondateurs de l’entomologie moderne. Selon Buffon, une mouche ne tient pas dans la tête d’un naturaliste plus de place qu’elle n’en tient dans la nature, et cette république merveilleuse ne sera jamais aux yeux de la raison qu’une foule de petites bêtes qui n’ont d’autre rapport avec nous que celui de nous fournir de la cire et du miel. Ce n’est pas tant l’anatomie de la « mouche à miel » que l’on examine, que son comportement.

C’est ce qu’a pensé J.-C. Simon en composant Le gouvernement admirable ou la République des abeilles, avec les moyens d’en tirer une grande utilité imprimé pour la première fois, à Paris, en 1740. On signale deux autres éditions en 1742 et 1758.
Cet auteur n’était ni un politologue, ni un sociologue. En guise de préambule, il indiquait : « vous ne trouverez dans ce livre ni érudition, ni style fleuri, mais la simplicité qu’exigent des instructions ». Son livre est un authentique traité de la vie des abeilles qui se développe en cinquante et un chapitres.
Nous y apprenons que l’abeille peut être affligée par la dysenterie et même la rougeole, voilà qui ne peut nous rassurer. D’autant que l’auteur cite un certain La Ferrière et La Maison rustique, en affirmant qu’il « ne veut pas désapprouver leurs remèdes, mais qu’il conseille, [néanmoins comme eux] de verser [sur les abeilles malades] de l’urine fraîche des pots de chambre ».

Quoiqu’il se soit défendu de « faire de la morale qu’à force d’être longue, devient ennuyeuse », J.-C. Simon ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Que les hommes seraient heureux, s’il régnait entre eux une amitié réciproque et mutuelle, une union étroite et une harmonie telle qu’elle se fait admirer dans les abeilles et qui serait le bonheur de leur vie ». Sans doute avait-il eu entre les mains la satire composée par Bernard de Mandeville (1670-1733). Cet auteur anglais, d’origine française, qui voudra se nommer simplement Mandeville, était un spécialiste des maladies nerveuses qui s’était spécialisé dans l’ironie. Sa Fable des abeilles dont la première édition en anglais date de 1714, et la traduction française de 1740, est devenue célèbre, mais on oublie toujours, à tort, d’en citer le sous-titre : ou les fripons devenus honnêtes gens qui donne tout son sel à son propos.
Est-ce la raison pour laquelle cet ouvrage fut mis à l’index cinq ans plus tard et brûlé par le bourreau ? Sa thèse centrale soutient, en effet, que les vices des particuliers sont plus avantageux au public que leurs vertus, ou encore que le crime contribue à la grandeur de la Société ou même que la malhonnêteté nous ouvrira le Paradis.

Mais, comme le rappelle Daniel Bartoli, qui a réalisé une mise en vers français de cet ouvrage, « les abeilles démentent pareille conception : toutes travaillent avec zèle, constance et dévouement à l’harmonie de l’ensemble. Chacune d’elles assure, sans repos, le bon fonctionnement de la ruche ; les bâtisseuses, les butineuses et même les gardiennes (elles interdisent l’accès à des abeilles qui appartiennent à d’autres ruches) relèvent d’une judicieuse « division des tâches ». La plupart de ces insectes (les mouches à miel), convertissent le nectar en miel (la gelée royale). Ils sauront extraire le suc des fleurs odoriférantes et en nourriront la Reine de la Ruche. Partout nous croyons observer la concorde, l’héroïsme (elles résisteront à leurs ennemis ; nous ne comptons pas de mercenaire dans leur armée), l’entente. »

La Fable des abeilles
La Fable des abeilles

Une belle apparence, n’est-ce pas ? La Fable des abeilles est double, elle décrit une société qui fonctionne malgré ou plutôt avec la fausseté, la tricherie et les vices, et une autre, qui repose sur la vertu et l’abnégation, qui s’achèvera dans la décomposition et la pauvreté, affirme François Dagognet, préfacier de la nouvelle traduction en français. Imaginons seulement que cessent les vols : aussitôt, selon Mandeville, on prive d’occupation les serruriers, tous ceux qui se soucient de la sécurité, du gardiennage des biens. D’un mal naît un bien. Daniel Bartoli va jusqu’à entre apercevoir dans ce texte un avant courant de la société de consommation et y déceler aussi bien ses pratiques corrompues que sa vitalité.

Permettez-moi, pour achever la démonstration de vous lire la moralité de cette Fable des Abeilles :
« Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain vous cherchez à associer la grandeur d’une Nation avec la probité. Il n’y a que des fous qui puissent se flatter de jouir des agréments et des convenances de la terre, d’être renommés dans la guerre, de vivre bien à leur aise et d’être en même temps vertueux. Abandonnez ces vaines chimères. Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits. La faim est sans doute une incommodité affreuse. Mais comment sans elle pourrait se faire la digestion d’où dépend notre nutrition et notre accroissement ? Ne devons-nous pas le vin, cette excellente liqueur, à une plante dont le bois est maigre, laid et tortueux ? Tandis que ses rejetons négligés sont laissés sur la plante, ils s’étouffent les uns les autres et deviennent des sarments inutiles. Mais si ces branches sont étayées et taillées, bientôt devenues fécondes, elles nous font part du plus excellent des fruits. C’est ainsi que l’on trouve le vice avantageux, lorsque la justice l’émonde, en ôte l’excès, et la lie. Que dis-je ! Le vice est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. Pour y faire revivre l’heureux Siècle d’Or, il faut absolument outre l’honnêteté reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères. »

De grâce ne me condamnez pas au bûcher pour avoir évoqué cet ouvrage.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny

Bernard Mandeville, La ruche bourdonnante ou les crapules virées honnêtes, Mise en vers français de Daniel Bartoli. Préface et postface de François Dagognet, Éditions La Bibliothèque, 1997, réédité en 2006.






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