Du blasphème à la balourdise en politique

Par le bibliologue Bertrand Galimard Flavigny
Sait-on que le mot blasphème est composé d’une injure et d’une réputation ? Cette irrévérence vis-à-vis de la religion d’abord et de tout ordre établi ensuite, a toujours été sévèrement réprimée.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
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Date de mise en ligne : 15 avril 2007

Saint-Louis ordonna que l’on perçât la langue aux blasphémateurs. Un peu plus de trois siècles plus tard, cette peine fut augmentée. Un arrêt du Parlement de Paris, en date du 27 janvier 1599 condamna un blasphémateur à faire amende honorable, à avoir la langue percée avec un fer chaud, les deux lèvres fendues, et à être banni à perpétuité. Il semblerait que le dernier condamné à cette peine fut un certain Jean Hudon, en 1709.

C’est que l’on ne badinait pas avec ce crime qui consiste à « avoir une pensée ou une parole injurieuse à Dieu ». Même les églises, lieu d’asile des criminels de toutes espèces, ne pouvaient accueillir ceux qui s’en étaient rendus coupables. L’abbé Marguet (1789-1869) était formel sur le sujet. Ce précieux ecclésiastique qui termina sa carrière comme vicaire général de Nancy et supérieur du grand séminaire du même diocèse, fit paraître en 1820, à Besançon chez Ant. Montarsolo, imprimeur-libraire, un Essai sur le blasphème.
Ce petit ouvrage de 144 pages, connut, en France, au moins neuf éditions en cinq ans. Il eut tellement de succès en Belgique qu’il y fut réimprimé six fois, en un an et demi. On fit même mieux, là-bas dans le plat pays : « la société catholique de Belgique décida pour propager plus rapidement ce petit livre, [qu’] il en serait distribué six exemplaires à chacun de ses membres ». Un rêve pour un auteur. Celui-ci fut béni plus encore, en apprenant la création d’une « association pour la répression du blasphème » ; mais fut déçu qu’en France « il n’y a[vait] pas de moyen de former encore un établissement de ce genre ». A notre connaissance, il ne vit jamais le jour.

L’abbé Marguet était aussi un moraliste, témoin cette sentence admirable : « Quand un regard suffit, contentez vous d’un regard. Quand un mot suffit, contentez vous d’un mot ». Rassurons-nous, il fut aussi l’auteur de plusieurs ouvrages qui prouvent sa piété. Il commença par composer un Traité de la sanctification du dimanche qui fut traduit en flamand ; en 1825, un Traité de la résignation à la volonté divine également imprimé à Besançon par Montarsolo, ainsi qu’une Réfutation de la Bible enfin expliquée par Voltaire. C’est davantage l’Essai sur le blasphème qui lui valut de devenir, en 1835, membre correspondant de l’Institut historique.

Les méfaits de la Révolution n’étaient pas loin et il éprouvait quelques difficultés à considérer qu’ « Une nation dont les rois sont fils aînés de l’église et qui portaient autrefois le titre glorieux de nation très-chrétienne, a refusé solennellement d’insérer le mot de religion dans ses lois ; le nom de Dieu ne paraît pas une seule fois dans les Codes. Il y a plus, on a soutenu impunément il y a peu de temps, en présence des premiers magistrats du royaume, que les lois sont athées et doivent l’être ». Les hommes politiques de tous les pays ne craignent plus d’être pertusa. Autrement dit être « troués ».

Quoique, devraient-ils se méfier. Un dictionnaire définissait, dans les années 1820, le balourd comme « un homme qui donne quelquefois de l’intérêt à la sottise ». Les chroniqueurs politiques, du moins ce qu’il en reste, ont pris le relais des bourreaux. Ils se saisissent des moindres bourdes commises par ces politiques et les exposent dans leur étrange lucarne, comme autrefois au pilori. Les périodes troublées sont aussi celles des mots, et nul tribun n’est à l’abri de leurs méfaits.
La Révolution fabriqua sans doute la plus belle collection de ces expressions qui réjouissent ou navrent les amateurs d’anecdotes.

Pierre-Adolphe Capelle (1772-1851) était de ceux-là. Il ramassa, notamment au club des Jacobins, tout ce qui s’était dit autour de lui et finit par faire imprimer, en l’An IX (1801), un ouvrage au titre tristement alléchant : Aneries révolutionnaires ou Balourdisiana, Bêtisiana, etc. Ce petit livre de 144 pages est sous-titré : « Anecdotes du jour, recueillies et publiées par CAP…L. ». On remarquera les initiales qui dissimulent faussement le nom de l’auteur. Celui-ci, conscient des propos récoltés plaça en exergue ces deux vers :

« Puissent-elles vous faire rire/ Autant qu’elles font pleurer ». Comment apprécier, par exemple, ce rapport de l’ordre du jour de la séance de la « Société-mère », autrement dit la « Société dite des Jacobins », du 30 janvier 1792 ? Elle était consacrée au sucre et au café. Le citoyen Bazire, après un long discours, finit par assurer que « le sucre, ce met friand, est un ragoût contre nature ». Il affirmait qu’une République ne prenait jamais de café. Bref ! Il recommandait de le proscrire de l’empire (sic) français. Un membre de la société, saisi d’un saint enthousiasme, s’écria alors : « Renonçons pour toujours à l’usage du sucre et du café…Je jure donc, par mon bonnet rouge et par ma moustache, que jamais il n’entrera dans ma maison ces denrées pernicieuses et suspectes ».

Si le contenu de ce balourdisiana n’est pas, comme on peu s’y attendre, d’une très grande finesse, il a séduit plus d’un lecteur, car l’éditeur Le Normand réédita l’ouvrage en 1815. L’exemplaire que nous avons sous les yeux porte l’ex-libris d’O. Borelli, un parent sans doute de Hyacinthe, l’auteur du Statut constitutionnel de 1848 qui engendra la révolution italienne de 1860.

Entre temps Capelle connut une curieuse aventure. Il avait écrit en 1800, une vie de Marie-Antoinette, et fut emprisonné au Temple, là même où la malheureuse reine avait été hébergée contre son gré. Dix ans plus tard, il publia, un Dictionnaire de morale, de science et de littérature. Ce n’est pas grâce à cet ouvrage qu’il passa à la postérité… auprès des chanteurs. Il était libraire, lorsqu’il ressuscita en 1806, avec le chansonnier et vaudevilliste, mais dans le civil sous-chef au ministère des finances, Armand Gouffé (1755-1845), sous le nom de Caveau moderne, l’ancien Caveau fondé, en 1733, par Charles-François Panard (1674-1765). Capelle se fit l’éditeur des chansons de Caveau et publia La Clef du Caveau, « à l’usage des chansonniers français et étrangers, des amateurs, auteurs, acteurs, chefs d’orchestre… », un recueil de deux mille trois cents quatre vingt-dix airs. L’histoire ne dit pas si quelques-uns uns avaient été inspirés par les Jacobins. Mais tout finit bien pour lui, car il acheva sa carrière en tant qu’inspecteur de la librairie.

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