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Le prince des poètes de l’Ile Maurice : Robert-Edward Hart

avec Jean-Claude Antelme
Robert-Edward Hart est considéré comme le prince des poètes de l’île Maurice. Pour vous le faire découvrir et vous permettre d’entrer dans son univers exceptionnel, Jean-Claude Antelme, lui-même originaire de ce pays, vous propose cette rencontre-portrait et retrace en quelques mots l’histoire de cette Ile, autrefois appelée Ile de la Fidélité.


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Émission proposée par : Jean-Claude Bologne
Référence : SAV252
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/sav252.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida1596-Le-prince-des-poetes-de-l-Ile-Maurice-Robert-Edward-Hart.html
Date de mise en ligne : 10 juin 2007

Jean-Claude Antelme a choisi d’adopter, pour cette émission, un ton personnel, n’hésitant pas à évoquer les souvenirs qui le lient à ce poète. Pour introduire son propos, il commence par citer le point de vue de quelques grandes figures littéraires du Paris de l’entre-deux guerres :

- Les Treize de l’Intransigeant : Les vers de Robert-Edward Hart possèdent la plus belle des qualités...ils sont musicaux.

- Maurice Martin du Gard, dans Les Nouvelles Littéraires : Le poète de Maurice, c’est Robert-Edward Hart...mystique, musicien, avide de mythes... il attend des dieux nouveaux, il leur prépare une retraite dans son univers.

- Le Duc de Bauffremont, un des Treize de l’Intransigeant, qui l’avait pris en amitié lors d’un de ses séjours en France : Prodigieusement doué, mélancolique tour à tour et ardent, rêveur et passionné, s’élevant jusqu’aux spéculations les plus hautes...

- Et enfin, Georges Duhamel de l’Académie française, qui avait envoyé ce message à la mort du poète en 1954 : C’est avec douleur que j’ai appris la mort de Robert-Edward Hart, grand poète et homme charmant. J’ai fait un séjour à l’île Maurice en 1948. Je suis allé passer une soirée chez lui, dans cette retraite marine à la fois délicieuse et austère où il vivait.Il a été un mainteneur de la langue française et de la pensée française dans I’île de la Fidélité. Je pensais souvent à lui avec affection, j’y penserai maintenant avec affection et regret.

Le poète Robert Edward Hart

De l’île de la Fidélité à l’Ile Maurice, un peu d’histoire

L’île Maurice n’est plus une inconnue en France. La presse et la télévision en parlent sans cesse, le tourisme y connaît un prodigieux essor, les plages, la mer turquoise, transparente, les hôtels de très grand luxe, les célébrités, la gentillesse des mauriciens, voilà l’image qu’on s’en fait. Ce qu’on sait moins c’est qu’elle a une histoire qui mérite d’être contée. Avant de vous la brosser dans ses grandes lignes, laissons le poète vous en dire quelques mots. Ce poème s’appelle Palmeraie :

La mer retentissante et les plages sonores
dialoguent comme l’amour et l’amitié autour de la forêt vaste
où les cocotiers tamisent la lumière entre leurs palmes d’or
Et voici qu’enivrées par l’audace de leur vol
de blanches mouettes rayent d’argent l’espace
Entre l’eau déferlante et la forêt muette
Entre ces voix du ciel et ces voix de la terre
Qu’ont les oiseaux et les insectes
L’heure passe et les cocotiers s’épanouissent
Ils écoutent monter leurs sèves
et descendre la coulée du soleil couleur de miel et d’ambre
au long de leur colonne et de leurs feuilles lisses
ineffable stupeur de la vie en sa force
qui mûrit saintement dans la palme et l’écorce
Avec d’obscurs frissons et de lentes délices
ils aspirent la vie aux limbes de la terre
puis au vide ébloui du ciel
Et le mystère de leur communion double est si manifeste
que les grands cocotiers demeurent sans un geste
parmi l’air immobile
et que la palmeraie
ainsi qu’un temple où vit la déesse incréèe -
révèle une présence invisible et sacrée.

Les Arabes, qui naviguaient le long des côtes africaines, la connaissaient depuis le début du XVIesiècle. Ils l’avaient baptisée Dinarobin. Elle commença à intéresser les puissances maritimes quand s’engagèrent un peu plus tard les grandes aventures d’Asie. C’est qu’elle est merveilleusement située, à peu près à mi-chemin entre le Cap de Bonne Espérance et l’Inde et, plus que son île-sœur autrefois l’île Bourbon aujourd’hui de la Réunion, elle offrait des rades abritées. Le 17 septembre 1598 l’amiral hollandais van Warwyck y accosta et la nomma Mauritius en l’honneur du Prince Maurice de Nassau. Ils y établirent une base et tentèrent d’y fonder une colonie mais quittèrent définitivement l’île en 1710, après un séjour d’un peu plus d’un siècle, marqué d’épidémies, de sécheresses, de violents cyclones et de cultures dévastées par les rats. Cinq ans plus tard, en 1715, Guillaume Dufresne d’Arsel y plante le drapeau fleur-de-lys et la renomme Ile de France en l’honneur du jeune roi Louis XV.

L’île se peuple d’hommes et de femmes de France, principalement de Normandie et de Bretagne, dont on peut se demander de quel espoir ou de quel désespoir ils étaient animés et d’esclaves venus d’Afrique et de Madagascar dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’étaient pas venus de leur plein gré. Toujours est-il que c’est plutôt chaos et indiscipline jusqu’en 1735 quand la Compagnie des Indes nomme Mahé de Labourdonnais gouverneur. Cet homme d’une intelligence et d’une volonté exceptionnelles va se fixer des objectifs prodigieusement ambitieux. Il construit - l’hôtel du gouvernement date de son temps, il crée des infrastructures d’adduction d’eau, des docks, des depôts en pierre, qui existent encore, des sucreries, des routes, il installe un embryon de vie mondaine d’un certain raffinement, il donne naissance à un début de cité, encadre une population profondément indisciplinée, et on reste confondu par tout ce qu’il a pu réaliser en dix ans.

Au fil des années l’activité maritime de l’Océan Indien devient de plus en plus importante et la rivalité entre nations européennes de plus en plus exacerbée. La position de l’île conduit la France tout naturellement à s’en servir pour harceler les navires des puissances ennemies. Surcouf et Suffren y installent leur base.

Musée Robert Edward Hart à Souillac , Ile Maurice

En 1810 les anglais décident de prendre l’île. Ils arrivent par le sud et dans la baie du Grand Port les flottes anglaises et françaises se livrent un combat acharné. Dans un espace très restreint les vaiseaux manœuvrent difficilement et s’échouent sur les hauts-fonds, les deux capitaines, Willoughby et Duperré, sont blessés au début du combat et emmenés à terre dans la même maison, qui est aujourd’hui Musée de la Marine. Une seule frégate anglaise parvient à s’échapper et prend le large. Cette victoire française, la bataille de l’île de la Passe, est inscrite à l’Arc de Triomphe. Quelques mois plus tard, les anglais débarquaient dans le nord au Cap Malheureux et se rendaient maîtres de la colonie. Curieusement, et généreusement, ils s’engageaient à ce que les coutumes, les lois, les religions et les biens des habitants soient préservés. L’Angleterre respectera ses engagements jusqu’à l’indépendance de Maurice 158 ans plus tard, en 1968.

On a continué à y parler le français, c’est donc l’île de la Fidélité. C’est aussi l’île de toutes les fidélités. Les mauriciens sont héritiers des civilisations française, anglaise, indienne, tamil, africaine, chinoise, c’est un pays d’églises, de temples, de mosquées, et si chaque mauricien se sent appartenir principalement à la civilisation dont il est issu, il a subi, souvent sans s’en rendre compte, les influences de toutes les autres et je crois pouvoir affirmer qu’il se sent avant tout mauricien. C’est ce qui explique l’éclectisme de Robert-Edward Hart.

Robert-Edwart Hart

Il y voit le jour le 17 août 1891 à Port-Louis. On le met à l’école, il s’y ennuie tellement que ses parents acceptent de l’en sortir quand il a huit ans. Il semblerait qu’il n’ira plus jamais qu’à l’école de la vie, de ses lectures, de ses rêveries. Comme presque tous les enfants de Maurice il est élevé par une vieille bonne, généralement d’origine africaine ou malgache qu’on appelle là-bas une nénène :
Ma vieille nénène me berçait de légendes et entretenait en plein midi d’insolites conversations avec un spectre... dans les hautes herbes du Tranquebar, sur la Petite Montagne et les autres collines qui font à Port-Louis un diadème royal, j’entendais les Esprits des hauts lieux se chuchoter dans la brise des paroles incompréhensibles pour moi mais intenses jusqu’à l’anxiété... et si c’est à vingt ans que je devais écrire mes premières strophes, c’est en pleine enfance que, découvrant le royaume de poésie, j’écoutai chanter le poème de la rafale sur la montagne. Si je devais assigner une origine à mon amour de la poésie, je n’hésiterais pas à dire qu’il est né du paysage mauricien et d’une féerie enfantine intérieure.

Toute son œuvre sera marquée de nostalgie et d’une certaine angoisse, nostalgie de l’enfance, angoisse à l’idée de la mort. Citons un de ses poèmes les plus délicieusement mélancoliques :

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés
C’est, parmi les jardins, à la fin des dimanches,
Dans le soir qui descend des manguiers estompés,
La ronde des enfants dansant en robes blanches.
L’air est vibrant de joie, et des beaux fruits trop mûrs
S’exhale une senteur qui monte aux jeunes têtes ;
Et les enfants, heureux de tout un jour de fêtes,
Tournent éperdument à l’ombre des hauts murs.
Les arbres pleins d’oiseaux chuchotent dans la brise
Et l’Angélus qui tinte à la lointaine église
Met un peu de ferveur dans l’air plein de chansons.
Le crépuscule meurt avec de longs frissons ;
Le soir vient. Malgré tout, l’on fredonne et l’on danse :
Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés.
Dans l’ombre qui descend des manguiers estompés
Je pense au temps passé de ma joyeuse enfance ;
Je revois les jardins où jadis j’ai chanté
La même vieille ronde au milieu des fleurs blanches.
Il y avait autant de moineaux sur les branches,
C’était les mêmes soirs de paisible gaieté...
Ils n’ont pas dû changer, mes jardins d’autrefois,
Et d’autres fleurs blanches, remplaçant les premières,
Doivent fleurir encore et les mêmes lierres
Doivent grimper toujours aux varangues de bois ;
D’autres enfants sans doute y chantent à cette heure
Tandis que je ressonge au passé qui m’effleure.
Lys pâle qui défaille et meurt entre mes doigts -
Et que des souvenirs me viennent en cohorte.
Oh ! les jardins fleuris, les jardins d’autrefois...
Mais c’est fini ; je n’irai plus au bois ;
Les lauriers sont coupés et les roses sont mortes.


Les lectures des extraits de textes et de poèmes de Robert-Edward Hart sont assurées par le comédien Fernand Guiot.

- Retrouvez notre sommaire consacré à la semaine spéciale sur les voyages aux quatre coins du monde.






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