Les universités d’Egypte

L’université Al Gamaa, l’université américaine et l’ambiance culturelle d’Alexandrie
Visite à l’université Al Gamaa du Caire, petit détour par la formidable Université américaine puis retour vers Alexandrie où le Centre culturel français reste un lieu culturel actif, en compagnie de Françoise Thibaut, professeur de droit international à l’Université de Poitiers, qui offre ici une jolie chronique d’ambiance et d’humeur.


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Date de mise en ligne : 16 novembre 2006

Le mot cosmopolite a certainement été inventé pour l’Université Al Gamaa du Caire ! Pour un étudiant ou un jeune enseignant chercheur, elle est une expérience inimitable même si Le Caire est une ville un peu affolante par son énormité, son agitation permanente, son bruit. On s’y perd facilement. Il y a la mauvaise réputation des voleurs de rue, des taxis baratineurs, du trop de touristes. Mais on peut aussi y vivre en grande harmonie, entouré d’une calme urbanité, de beaucoup de gentillesse et de sourire, sans jamais voir le moindre touriste !

A Al Gamaa, le monde entier se cotoie

Notre université n’est pas cosmopolite, me disent mes collègues égyptiens en riant, elle est cosmique, galactique, universelle et interplanétaire ! C’est vrai : à Al Gamaa, il y a le monde entier : d’abord tout le Moyen Orient. Tout le monde arabe. l’Egypte reste un pays refuge et un phare intellectuel incontournable pour tout arabo-musulman. Capitale ouverte aux idées, en équilibre permanent entre sa propre culture si variée et toutes les influences occidentales, Le Caire attire aussi beaucoup d’occidentaux, des européens, les asiatiques, des latino-américains, les subsahariens de l’Afrique. Kenyans et Coréens, Russes et Hawaïens, Chiliens et Saoudiens, tout le monde se rencontre, se cotoie et bavarde, en trois langues principales : l’arabe, l’anglais et le français.

Le brassage des idées, des religions, des histoires et des géographies est phénoménal : souvent assise dans le campus, regardant passer toute cette jeunesse, je me suis demandé où j’étais, et surtout, dans cette Babel pacifique, comment on pouvait se détester, se battre et se combattre.

Passons. L’université du Caire est idéale pour tout ce qui touche aux sciences humaines, à une démarche comparatiste, à l’histoire, aux lettres, aux langues, et aussi à certaines disciplines scientifiques, mathématiques et physiques. Les bâtiments sont dispersés dans des locaux plus ou moins nouveaux de "l’autre côté du pont" en bordure du Parc Osmanli, pas loin du zoo et à proximité de la station de métro qui porte son nom, bienvenue car elle permet d’échapper à l’embouteillage permanent de la surface.

Il y a une insouciance studieuse, une gaîté affamée das l’air : on jacasse beaucoup dans les cafés, les awhas proches. Etre cairote est un privilège, me disent les authentiques citoyens du Caire. Ils sont fiers de leur ville, de son animation, de sa culture nourrie aux quatre vents de l’Orient, de l’Afrique, de la Mer et de l’Europe.

Un air inimitable

Ah l’air ! Parlons-en ! avant la pollution moderne, le Caire avait déjà un air très spécial, une odeur ; une odeur de sable, de nuit étoilée, de fleuve envasé, de chameau, de benjoin, de palme, de mouton grillé, d’encens et de mandarinier que l’on retrouve dans les banlieues calmes, près des petites échoppes éclairées d’une unique ampoule jusque tard dans la nuit. On ramène cette indéfinissable senteur dans ses bagages : en ouvrant la valise du retour, rentré au bercail, on est de nouveau plongé dans le bruyant désordre, les concerts de klaxon, les mélopées de cris de rues.

La première université ouverte aux femmes

Al Gamaa fut la 1ère université du Moyen Orient ouverte aux femmes. Bonaparte, débarquant en 1798 avec ses 167 intellectuels vêtus de laine, ne pouvait prévoir l’engouement qu’aurait cette Egypte exotique et mystérieuse pour le mélange des cultures, la curiosité sans frontière.

Même ottomanes, même anglosaxonisées, même en guerre, en blocus de Canal, les Universités d’Egypte gardent cette ouverture d’esprit, ce goût du dialogue et de l’échange, inimitable, intrinsèque, irrésistible. Cet humour ravageur teinté souvent de cynisme et de dérision : avec les italiens, je crois que les égyptiens sont les plus doués pour l’auto-dérision. Le formidable roman d’Alaa el Aswani L’immeuble Yacoubian dépeint superbement, sans concession, cette ambiance très particulière.

Des librairies magnifiques mais...

A propos de livres, il y a des librairies magnifiques au Caire, souvent bilingues, trilingues : venant de la rue étincelante, on s’y enfonce comme dans un puits culturel, interminablement, sans cherher d’ouvrage précis, en parlant avec des libraires de grande culture. El Duwan est la plus connue. On en ressort les bras chargés de trésors. Passé 3 visites et l’achat de 2 ou 3 livres, on vous harcèle de cadeaux, on vous offre une gravure du XIX ème siècle comme s’il s’agissait d’un vulgaire nougat !

C’est peut-être ce que n’a pas très bien compris notre pays : il manque au Caire une très belle librairie française. C’est par ce genre de manque que l’on se fait grignotter un territoire culturel... Car l’étudiant moderne n’aime pas chercher trop longtemps.

L’Université américaine

L'Université américaine du Caire
L’Université américaine du Caire

Les Américains appliquant leurs recettes de réalité l’ont très bien compris : comment en effet, parler du Caire, sans parler de la formidable Université américaine ? Construite non loin du Nil, aux portes de quartiers résidentiels chics : bâtiment moderne, enroulé sur lui-même, avec un si beau jardin et surtout une magnifique librairie où l’on trouve tout, en deux langues, l’angloaméricain et l’arabe.

Le Caire est une ville très cultivée, aux mille cultures, avec des intellectuels remarquables, très ouverts aux échanges, aux discussions sans fin, parce que cela fait partie du quotidien. Les cafés sont partout, ombreux, ou en terrasses, chics ou populaires...

Alexandrie, ville mythique

Parler de l’Egypte sans évoquer Alexandrie serait bien morne et maladroit : ville mythique à bien des titres : port légendaire aux ruines sous-marines prestigieuses, invention d’Alexandre, maintes fois conquise et perdue, détruite et reconstruite. On compte 11 étages de civilisations dans son sol gavé de ruines et de nécropoles.

C’est aussi une ville incroyablement vivante, multiple, plus apprêtée et snob que Le Caire. La présence française y est visible bien que les anglosaxons y aient fortement imprimé leur marque. Dans son fameux Quatuor d’Alexandrie, Lawrence Durrell a admirablement restitué le mode de vie alexandrin, l’ambiguité de la ville à la fois mondaine et misérable, tributaire du delta du Nil mais oublieuse de sa vocation maritime ; encore plus qu’au Caire, on y est connu et reconnu : les fameux yeux de la rue vous suivent et vous poursuivent mais sans agressivité, juste une curiosité de bon aloi qui occupe la somnolence des siestes et permet de vous renseigner si vous êtes perdu, en mal de teinturier ou d’anisette !

Le Centre culturel français d’Alexandrie

Les Alexandrins sont fous de leur ville : des dizaines de livres ont été écrits sur elle, pour elle. Ici aussi les librairies sont nombreuses, très belles, de même que les marchands de livres anciens. La présence française est très visible : le Centre culturel français dans son bel immeuble entouré d’un parc somptueux, assez loin de la mer, dans l’avenue Nabi Damel, est très actif, offre une gamme étendue d’activités : livre, peinture, cinéma, théâtre, photographie ; les registres sont nombreux ; le personnel aussi charmant que compétent. Un awha judicieusement nommé La Baguette est le lieu de rencontre de tous les jeunes épris de francophonie.

Alexandrie est sans doute au Caire ce que St Germain des Prés est à Paris : un lieu de rencontre interculturel, un endroit nourri de traditions et de nouveautés en tous domaines. Ne pas oublier la bibliothèque alexandrine, à l’architecture audacieuse, largement financée par la France comme un cercle enfoncé près du port, à peu près à l’endroit de celle, légendaire, qui brûla deux fois. Mais elle évoque plutôt avec son air penché, un livre qu’on aurait mal refermé et qui délivre de nouveau tout son savoir. Lieu précieux, vitrine éblouissante, elle est riche déjà de plus de 700.000 volumes, est prévue pour en accueillir plusieurs millions, ambitionnant de devenir la bibliothèque la plus riche en savoir de tout le monde arabe.

Renouant ainsi avec la tradition : y travailler est un luxe, sous le scintillement tamisé des reflets de la mer. C’est un bel endroit pour une correspondance amoureuse, créer un recueil de poésies antiques, un polar un peu snob, un roman imité d’Alexandre Dumas ou un traité de droit antique maritime...

Françoise Thibaut, que ses cours universitaires ont amené à voyager dans la majeure partie des universités du monde, termine cette chronique par un détour à Port Saïd. Ecoutez la fin de cette chronique d’humeur, remplie d’émotions, de sensations, de souvenirs, qui vous donneront l’envie de partir vous aussi !

A lire pour découvrir l’Egypte littéraire

- Naguib Mafouz (prix Nobel en 1988) : Parmi la cinquantaine d’ouvrages, on peut lire notamment Trilogie du Caire (Pochothèque) ; Le voleur et les chiens (Sindbad).
- Lawrence Durrell : Le quatuor d’Alexandrie (4 tomes : Balthazar, Justine, Clea, Mountolive)
- Alaa el Aswani : L’immeuble Yacoubian (Actes Sud)

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