Des lettres chinoises à l’index !

Auteurs déguisés ou authentiques Chinois ? un mystère dévoilé par Bertrand Galimard Flavigny
Des lettres chinoises à l’index ! d’autres écrites par Voltaire sous pseudonyme ; d’autres encore rédigées par un vrai chinois mais inconnu : le bibliologue dans cette rubrique fait tout pour exciter notre curiosité.


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Émission proposée par : Bertrand Galimard Flavigny
Référence : PAG204
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Date de mise en ligne : 2 novembre 2006

Il y eut les turqueries qui firent le bonheur des auteurs de bouffonneries, puis les histoires de persans et encore les chinoiseries. Des prétextes destinés à décrire notre société sous couvert d’un monde lointain. Jean-Baptiste de Boyer d’Argens (1704-1771) composa ainsi des Lettres chinoises imprimées à La Haye part Paupie, de 1739 à 1742. L’ouvrage fut aussitôt mis à l’index, mais excita la curiosité de Frédéric I, alors prince héritier, qui invita l’auteur à le rejoindre à Berlin. C’est ce qui a laissé croire que ces « lettres » étaient de la main du roi de Prusse. Boyer aurait, en effet écrit au souverain : « Si vous voulez, Sire, me céder ces six « Lettres chinoises, je les troque contre dix volumes des « Lettres juives ». Boyer avait, en effet, déjà publié, en 1738, ses Lettres juives, en fait une correspondance philosophique, « historique et critique entre un juif voyageur et ses correspondans en divers endroits ». Elles seront suivies par les Lettres cabalistiques, en 1741. Montesquieu s’était imaginé être persan. D’Argens rêva d’être juif pour percer dans le microcosme des Muses.

Voltaire déguisé

Quelques années plus tard, en 1776, parurent, à Londres d’autres « Lettre chinoises » ; celles-là étaient encore « indiennes et tartares », et adressées « à Monsieur Pauw, par un Bénédictin ». Ce religieux, on ne s’en douterait pas, était Voltaire lui-même. Nous le savons grâce à un courrier adressé, le 6 mars 1776, à Charles-Auguste d’Argental et à une mention dans ses Mémoires Secrets. Publiées trois ans seulement avant la mort de l’écrivain, ces lettres se présentent sous la forme d’une conversation à bâtons rompus suivie de la rédaction d’une lettre fictive, évidemment argumentée. Elle s’ouvre sur une critique du poème de l’empereur Kien-Long, Eloge de Moukden, et est, en fait, une synthèse de la pensée de Voltaire sur la Chine et de l’influence des motifs orientaux dans la pensée philosophique de l’époque.

Enfin un véritable chinois !

Après ces lettres chinoises-là, nous en recevrons d’autres au cours du dix-neuvième siècle, mais, cette fois, réellement inspirées par les mœurs et la civilisation de l’empire du Milieu. Entre temps, il nous en était parvenu une autre qui, à notre sens, ne manque pas d’intérêt et doit exciter la curiosité des bibliographes. Si nous connaissons Ubsek et Rica, les correspondants des Lettres persanes, nous ignorons le nom de ce Chinois qui a voyagé en Europe quatre ou cinq années et composé une quantité de lettres. Par chance, ce sujet du Céleste empire qui écrivait directement dans notre langue, les a laissées à un Français tout aussi anonyme. « Je les ai communiquées à des amis connaisseurs en ce genre, a précisé ce dernier, qui tous uniformément les regardant comme des morceaux intéressants, dont je ne devais pas priver le public, ont voulu que je les fisse imprimer ».

La balance chinoise ou lettres d’un chinois lettré.
La balance chinoise ou lettres d’un chinois lettré.

Ce qui fut fait sous le titre de La balance chinoise ou lettres d’un Chinois lettré sur l’éducation, contenant un parallèle de celle de la Chine avec celle de l’Europe, à Londres chez Jean Nourse. Aucune date n’est mentionnée sur la page de titre. Un vrai mystère qui n’est pas près d’être levé, d’autant plus que, selon les bibliographes, quoique le nom de l’éditeur soit bon, cette adresse londonienne est fausse. Sans doute pour se prémunir d’une éventuelle censure en France. Ils laissent, en revanche, entendre que l’ouvrage aurait été publié en 1763 et se vendait à Bruxelles chez J. Van Den Berghen, & Pierre Vasse. On trouve le même texte imprimé, sans doute, simultanément, à la même date, cette fois mentionnée, à Amsterdam pour Johannes. Schreuder et à Lepizig pour Pierre Mortier. Après tout, le véritable auteur de cette Balance chinoise qui avait lu Montesquieu mais n’approuvait pas ses idées, ne manquait pas d’esprit et n’hésitait pas à remettre en cause les bastions de son temps.

Notre Chinois approuvait nos écoles gratuites, mais, disait-il, dans une lettre adressée à lord Chesterfield (Philip,1694-1773) : « il faut convenir d’un avantage incontestablement attaché à l’éducation domestique : c’est la pureté des mœurs. Si vous formez votre fils chez vous par de bons principes, de bons exemples, des fréquentations de votre choix, la corruption ne pénètrera jamais dans son cœur ». Chacune des lettres composant cet ouvrage est adressée « à diverses personnes », toujours choisies, comme, par exemple, au docteur Mead (Richard, 1673-1754, médecin de George II), sur « la manière de nourrir les enfants », à Mr. Nash sur « les jeux », ou encore au vice-chancelier de l’université de Cambridge « sur la manière d’élever les enfants dans les divers pays d’Europe », ce qui nous vaut de savoureuses peintures des caractères de ces contrées. Au recteur de l’université de Caen, il reprochait que le « grec en France était tout à fait négligé ». Notre Chinois suggérait encore que le latin « devrait être un instrument de communication entre ceux des différents pays de l’Europe... » à condition de le parler de manière à nous entendre les uns les autres. Le frontispice de ce livre représente un Chinois assis derrière un bureau, le dos collé à une vaste bibliothèque, face à deux balances supportant chacune un globe dans lequel est inscrit les mots Europe sur l’un et Imperium chinense sur l’autre. L’éditeur donnait ce premier volume comme un essai et prévoyait des suites à paraître de trois mois en trois mois...Apparemment, cette balance n’a pas supporté d’autres volumes.

Texte de Bertrand Galimard Flavigny.






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