Pourvu que ça dure !

la chronique de Geneviève Guicheney
Geneviève Guicheney, alors qu’elle est en charge du Développement durable à France-Télévisions, a rédigé son habituel éditorial pour la revue Positions et Médias. Elle reprend ici son éditorial intitulé "Pourvu que ça dure !".


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Référence : CHR203
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Date de mise en ligne : 2 novembre 2006

La semaine nationale du développement durable 2006, du 29 mai au 4 juin, a connu un écho plus important que les trois précédentes. Est-ce à dire que l’idée fait son chemin ? Ou bien que l’inquiétude grandit ? Ou encore les deux à la fois : le développement durable comme modèle alternatif seul capable de sauver la planète ? « C’est à la mode ! », dit l’un en haussant les épaules. « C’est indispensable », répond l’autre résigné comme devant une fatalité. « On ne peut pas faire autrement », assure le troisième, plutôt décidé et pas encore désespéré. « L’humanité disparaîtra, bon débarras », écrit Yves Paccalet, tirant dans le titre de son dernier livre la conclusion d’un inventaire impitoyable et lucide de la dévastation de la planète par ses propres habitants.

Conclusion en forme de menace pour qui n’a pas réfléchi aux conséquences du développement frénétique qui nous conduit à notre perte certaine si nous ne faisons rien.

Geneviève Guicheney est correspondant de l’Institut.
Geneviève Guicheney est correspondant de l’Institut.

Il est faux de dire que nos concitoyens soient sourds et aveugles. Ils savent, ils sentent tout ce qui se passe. Ils sont inquiets. Mais ils ne sont pas prêts à, ni près de, changer leur mode de vie, croit-on. Voire. Faire quelque chose, oui, mais quoi ? N’est-il pas trop tard ? Peut-on enrayer le mouvement fatal qui voit l’humanité courir à sa perte comme le troupeau de bisons poussé par les chasseurs vers le bord de la falaise pour fuir le danger ?

Le compte-rendu quotidien de la vie du monde ne laisse pas d’inquiéter, au point que l’on finit par se demander si l’on ne fait pas exprès d’égrener à longueur de journaux télévisés une liste interminable qui ne semble cesser qu’avec le temps alloué à ce rendez-vous autrefois appelé grand-messe de l’information. Messe noire assurément où l’on peut à loisir se repaître jusqu’à la nausée des malheurs du monde. Nous exagérons ? Non point, car la tendance est lourde et les téléspectateurs ne cessent de s’en plaindre. « Pourquoi dans les journaux il n’y a que les misères ? » demandait l’autre jour un collégien à un groupe de journalistes venus visiter un « collège de quartier difficile ». Un autre a conclu : « Vous remixez l’actualité », façon de dire qu’il ne reconnaissait rien de son quartier lorsque les caméras y avaient pénétré et qu’il voyait dans le journal du soir le portrait de son lieu de vie, de joies, de peines, d’apprentissage de la vie, son lieu d’humanité en somme.

Les informateurs ont un goût du malheur sélectif.

Tordons le cou une bonne fois à quelques poncifs derrière lesquels s’abritent les pourvoyeurs d’information. « Les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne », ou encore « Un chien qui mord un homme, ce n’est pas une information ; un homme qui mord un chien, oui ». Les malheurs dont on fait état sont autant de réalités, mais enfin, d’autres faits, d’autres gestes existent qui sont aussi des informations. D’où vient que l’on n’en pourrait pas parler ? Que ce ne sont pas des informations ?

Petit à petit, sans s’en rendre compte peut-être, les journalistes se sont laissés enfermer. Il n’est pas rare qu’un journal télévisé comporte vingt minutes de « faits divers » que, pour notre part, nous préférons appeler « faits tragiques ». Que certains d’entre eux méritent d’être relatés en ce qu’ils témoignent de l’état de la société, ont une sorte de valeur d’exemplarité, bon. A côté de cela, d’autres faits, tout aussi exemplaires, mériteraient d’être portés à la connaissance de tous.

Puisque l’on suit de près la vie dans les quartiers dits défavorisés, et ils le sont, quelle règle non écrite voudrait que l’on se limite à en épuiser les dysfonctionnements, comme si on les guettait, en se gardant de révéler tout ce qui permet aux gens qui y vivent de tenir encore debout ? Le tissu associatif incroyablement actif lutte comme il peut pour maintenir de l’humain quand tout concourt à « ensauvager » lieux et gens.

Lorsqu’on en a terminé avec le regard méchant d’entomologistes requis à l’observation d’êtres qui ne les intéressent pas, à l’observation desquels ils se sentent contraints pour alimenter la machine, on va faire le marché des autres malheurs du monde. Les pays asiatiques nous prennent nos emplois, ceux que de toute façon les fonds de pension, cyniques prédateurs générationnels, auraient supprimés, la pandémie menace, les épidémies déciment, et, et, et, le ciel va nous tomber sur la tête, la mer monte, le pôle fond, le pétrole aussi, les déchets s’accumulent, une petite menace terroriste, tiens non, voilà un moment que nous n’en avons pas eu. Comment se fait-il ? Le reste doit suffire sans doute. Pour le moment.

Et pendant ce temps-là ...

Chaque année, Madame C., maraîchère en Bretagne, doit débourser 1000 euros pour acheter des semences stériles, oxymore s’il en est. 1000 euros, qu’elle et son mari doivent récupérer avant de songer à gagner leur vie et celle de leurs enfants. Pourquoi, comment, faut-il racheter des semences chaque année ? Existe-t-il des semences avec une vie germinative moins éphémère ? Oui, bien sûr. Mais si Madame C. s’avise de cultiver et surtout de vendre des tomates non homologuées, la répression des fraudes peut lui tomber dessus. Elle doit d’ailleurs pouvoir produire la facture des semences de tout ce qui se trouve dans ses champs et ensuite sur son étalage. Le fournisseur, expert en stérilisation des graines de vie, fabrique également des pesticides et aussi des médicaments. Du travail à la chaîne.

Ce n’est pas lui mais d’autres qui alimentent en eau villes et villages dans les pays industriels. Lorsque semences et eau sont aux mains de tiers tout-puissants on est sous la menace du contrôle du vivant. Ce n’est pas un malheur cela ?

Entendez-vous parler de tout cela, nous voulons dire de manière intelligible, bien exposée, contradictoire, didactique, vu sous tous les angles, politique, économique, social, humain, environnemental, écologique ? Non, n’est-ce pas, vous n’avez pas l’impression que tous ceux qui ont le pouvoir, le devoir, la fonction de vous informer, de partager avec vous ce qu’ils en savent, le font. Au premier rang de ceux-là, dans une république démocratique et parlementaire comme la nôtre, on trouve les politiques, les élus. Et aussi, les enseignants, les organisations syndicales, les journalistes.

D’autres encore, qui parfois répugnent à partager, les scientifiques, les savants en général. Ils sont sollicités, autant que l’on peut voir, par les politiques et les médias. Mais de bien curieuse manière parfois. On leur demande un point de vue politique, ce qu’ils n’ont pas et ne doivent pas avoir, sauf à titre personnel naturellement. Il leur est parfois demandé : « Que convient-il de faire, de décider ? » Lorsque l’on traite de ces grands malheurs, car cela arrive, on en choisit un qui soit polémique, si possible source de réactions irrationnelles et passionnées. Exemple imaginaire d’intervention d’un scientifique à la télévision : « Professeur X., alors, les OGM, dangereux ou pas dangereux ? ». S’il est timide, ou au contraire enchanté de son exposition médiatique, le professeur va se laisser enfermer et se croire obligé d’apporter une réponse simple à un problème complexe posé de manière simpliste. Vous voyez d’ici la tête d’une animatrice de débat à qui un invité, sommé de répondre par oui ou non sur le sort du monde, objecterait avec précaution : « Ce n’est pas si simple. Permettez-moi de... ».

Pas toujours partageux non plus, ceux à qui leur connaissance des dangers qui nous menacent donnent un peu de pouvoir et d’ascendant sur leurs contemporains. Le genre qui toise ceux qui font l’effort de poser des questions, de trouver des réponses, et les envoie promener.

Quel rapport avec les quartiers en éruption, les semences stériles, l’affermage de l’eau potable, les journaux-catastrophes enfin et surtout avec le développement durable ? Tout, cela a tout à voir avec le développement durable. Lequel pour résumer repose sur quatre piliers. Les trois classiques, économique, écologique, social/sociétal et le quatrième, d’une importance capitale pour la mise en perspective politique de l’ensemble, pour son inscription dans l’humain et sa manière unique de se penser, se remémorer, se projeter, le pilier culturel. Le développement durable prend en compte l’intégralité et l’intégrité des êtres humains. C’est aussi la reconnaissance de la compétence de chacun. Que de sourcils vont se froncer à l’idée que même les imbéciles, heureux de l’être, ont une compétence.

Oui, de même que chaque être humain a de l’intelligence. Les élites qui pensent, dirigent, gouvernent, entreprennent ont l’ardente obligation de faire une place digne à chacun, une place humaine. Au lieu de quoi on a inventé la notion d’employabilité des êtres humains, pierre angulaire de l’économie libérale. Faute de satisfaire aux critères requis pour figurer dans la communauté de travail, on est réputé inemployable, c’est-à-dire non rentable. La magnanimité des auteurs de cette classification va jusqu’à verser une sorte de rente, baptisée franchement et cyniquement, « revenu minimum d’insertion » ; minimum oui, d’insertion, personne n’y croit, ni n’en veut.

Les malheureux qui se trouvent ainsi parqués au bord de la société essuient de surcroît les reproches de nantis hargneux, hargne qui est sans doute la traduction agressive de leur malaise mêlé de mauvaise conscience impuissante et d’inquiétude. On les accuse de ne vouloir rien faire, d’être bien contents comme ça. Et de vous citer l’imparable exemple du petit malin qui réussit à cumuler le RMI et un petit boulot. Tout juste s’il ne roule pas en décapotable. Mais combien d’autres sont au fond du trou, avec à peine de quoi nourrir leur famille (« et en plus ils font des enfants ! » - oui, car ils ont besoin de se sentir vivants). S’ils avaient la capacité à penser leur situation, à prendre du recul, il est probable qu’ils n’y seraient pas. Ils sont démunis parmi les démunis. Pourquoi frapper la faiblesse d’indignité ? C’est cela qui est insupportable.

Voilà où en est notre société. Elle a épuisé les ressources naturelles de la planète, assuré la richesse de certains sur le dos des autres : pays riches/pays pauvres, emplois qualifiés/emplois délocalisés, fonds de pension/plans sociaux, déchets nucléaires pour l’heure indestructibles, poison livré en l’état aux générations futures. Est-ce assez pour décider qu’il est temps de changer de cap, de s’asseoir et de réfléchir, de faire le tri de ce qui peut/doit continuer et ce qui peut/doit s’arrêter, ce qui est indispensable, ce qui est mortellement superflu.

Ce ne sera pas facile. Nous avons tant tardé, tant fait mine de ne pas voir ni savoir quand tant de clignotants étaient au rouge, car les conflits d’intérêt ne vont pas manquer, qu’il faudra arbitrer dans la douleur. Il y aura beaucoup de pleurs et de grincements de dents. Le prix n’est rien comparé à la catastrophe annoncée. Tout vaudra mieux, à moins de considérer que l’homme comme d’autres espèces avant lui, n’est que de passage sur la planète terre et qu’il disparaîtra plus vite et plus violemment qu’il n’est apparu. A la différence des autres espèces, l’homme a la capacité de s’autodétruire mais aussi celle de le savoir, de le penser. A la différence des termites, des barracudas, des hyènes et des linottes, l’homme, l’homo sapiens, est capable d’abstraction et de symbolisation. C’est à peu près le seul espoir qui reste pour que les adultes d’aujourd’hui reculent à l’idée qu’ils vont anéantir ce dont ils ont hérité, incapables de le transmettre à leur tour.

L’homme du XXe siècle a administré la preuve de sa capacité de nuisance, il a montré combien la civilisation était un vernis fragile, mais un combat honorable. Il a davantage puisé dans les ressources naturelles en cinquante ans que depuis son apparition sur la Terre. La question n’est pas de savoir comment on peut continuer, à quelques aménagements près. On ne peut pas, à moins d’anéantir une partie de l’humanité pour permettre à l’autre de survivre. Tous ces événements nous échappent ? Devenons-en les organisateurs.

Semences stériles, progrès destructeurs, confort polluant, enfants délinquants, humains inemployables, quartiers invivables, bébés graines de racailles, croissance prédatrice. Assez. La réponse au défi que nous nous sommes nous-mêmes lancés par nos excès de toutes sortes ne peut se limiter à une posture morale. Insuffisante, inopérante. Ce serait si simple si l’on pouvait désigner des bons et des méchants. On n’est pas bon parce que l’on est victime d’un système emballé. On n’est pas méchant parce que l’on ne sait pas arrêter la machine. Affronter la réalité pour commencer à réparer suppose d’entrer dans la complexité, la contradiction, l’écoute de l’autre.

Il faut passer à l’action, retrouver le goût de l’effort, utiliser ce qui différencie l’homme des autres espèces, sa capacité à lutter contre lui-même, contre sa propre barbarie. C’est tout le propos du développement durable, nouveau modèle de développement, qui demande à l’homme de mobiliser son aptitude d’être de culture à construire son avenir à faire un travail sur lui-même. Au lieu de noyer leur inquiétude dans l’incantation mondialiste et fataliste, il est temps pour les habitants de cette planète d’affronter la réalité de ce qu’ils en ont fait. Nos générations ont un rendez-vous unique et grave dans l’histoire de l’humanité. C’est maintenant, pas demain.

Revue trimestrielle Positions et médias N°34.
Revue trimestrielle Positions et médias N°34.

Dans notre pays, le calendrier politique nous offre une possibilité - elles sont rares - de débat collectif. Une campagne présidentielle peut être un moment privilégié et solennel de réflexion approfondie. Dans l’état où se trouve la planète, le débat doit porter sur les grands enjeux, inscrire toutes les questions dans une interrogation plus vaste, les reprendre une à une pour les mettre en perspective, dans une perspective de développement durable.

Puisque changement il doit y avoir, profitons-en pour faire un bon ménage, comme pour un printemps de l’humanité.

Extrait de la revue Positions et Médias, n° 34. Pour en savoir plus sur cette revue et/ou pour vous abonner, vous pouvez contacter les éditions Cap : cap.editions@wanadoo.fr






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