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Hubertine Auclert, une féministe bourbonnaise

Par Annie Regond et Jean Auba
Faites la connaissance de la "suffragette" française : Hubertine Auclert. L’universitaire Annie Regond et le correspondant de l’Institut Jean Auba, nous retracent le parcours d’une femme de poigne !


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Émission proposée par : Annie Regond
Référence : COL210
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/col210.mp3
Adresse de cet article : https://www.canalacademie.com/ida1047-Hubertine-Auclert-une-feministe-bourbonnaise.html
Date de mise en ligne : 9 novembre 2006


Hubertine Auclert (1848-1914).
Hubertine Auclert (1848-1914).

Hubertine Auclert (1848-1914), a consacré sa vie au combat pour l’égalité civique des femmes.
En 1880, elle tente de se faire inscrire sur les listes électorales, dans le 10e arrondissement de Paris. Mais elle est brutalement expulsée des bureaux de la mairie. Pourtant, plaida-t-elle, Le Journal Officiel recommande à toute personne omise sur les listes de réclamer son inscription ! »

Hubertine Auclert n’a pas gain de cause, mais elle ne se laisse pas abattre pour autant. Elle organise par exemple l’un des premiers boycotts fiscaux de l’histoire !
En effet, puisque l’expression « tous les Français » exclue les femmes lorsqu’il s’agit de voter, pourquoi ne pas les exclure quand il s’agit de payer l’impôt ? L’affaire monte jusqu’au Conseil d’ Etat, mais elle n’a pas de suite...

Hubertine Auclert, le vote des femmes, 1908.
Hubertine Auclert, le vote des femmes, 1908.

À chaque fois, elle s’adresse aux personnes détentrices d’une parcelle de pouvoir, afin de rétablir une égalité homme/femme : sénateurs, députés, ministres, généraux, garde des Sceaux, jusqu’au pape lui-même !

Entre 1867 et 1887, elle consacre ainsi vingt ans de sa vie à cette cause. Elle lancera pas moins de vingt-quatre pétitions, et grâce à elle, les vendeuses des grands magasins obtiendront le droit de s’asseoir.
En avance sur son temps, le droit de vote des femmes ne sera autorisé par ordonnance que le 21 avril 1944.

Vous pouvez lire

Le compte rendu de la XXI ème rencontre des Arts et Lettres en Bourbonnais, avec l’intégralité des discours prononcés à propose d’Hubertine Auclert par Annie Regond et Jean Auba, ainsi que le discours prononcé par le sénateur de l’Allier Gérard Dériot sur "les femmes dans la vie politique bourbonnaise, depuis l’ordonnance du 21 avril 1944", dans la revue POSITIONS ET MEDIAS n° 36, décembre 2006. adresse courriel : cap.editions@wanadoo.fr

Dans ce colloque enregistré fin septembre 2006 à Moulins, nous vous proposons d’écouter les interventions d’Annie Regond et de Jean Auba.

Annie Regond est professeur d’Histoire de l’art à Clermont-Ferrand.
Annie Regond est professeur d’Histoire de l’art à Clermont-Ferrand.

- Annie Regond enseigne l’histoire de l’art à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand et intervient au Centre des hautes études de Chaillot. Elle est également conservateur des antiquités et objets d’art du département de l’Allier. Ses recherches portent sur les peintures murales et sur la restauration monumentale en France.






Jean Auba est correspondant de l’Institut  de France.
Jean Auba est correspondant de l’Institut de France.

- Ancien Inspecteur général, Jean Auba est depuis 1994 correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, dans la section morale et sociologie.

Voici l’intégralité de l’intervention de Jean Auba :

Hubertine AUCLERT : Une femme d’élite méconnue

Dans un beau livre, à la fois érudit et sensible, Mona Ozouf a fait entendre dix voix de femmes : des femmes qui, réfléchissant à la destinée féminine, ont su faire preuve d’originalité et d’audace. Lorsqu’il m’est arrivé de présenter ce livre à des amis, ils connaissaient fort bien neuf de ces femmes ; mais pour tous (sauf pour un, je dirai plus tard la raison de cette exception), une femme était inconnue. Elle s’appelait Hubertine Auclert. Michelle Perrot, spécialiste de l’histoire des femmes, a remarqué que les hommes se réservent volontiers l’espace public, confinant les femmes dans la maison. Si les femmes accèdent à la notoriété, c’est presque toujours en devenant écrivains : c’est le cas de Madame de Staël, de George Sand, de Colette ou de Simone de Beauvoir.

Madame du Deffand est passée à la postérité en ouvrant un salon qu’ont fréquenté les hommes les plus remarquables de son temps, -et Pauline Roland en montant sur l’échafaud.

Comment Hubertine Auclert, cette modeste enfant de l’Allier, née le 10 avril 1848, cinquième de sept enfants et orpheline de père à neuf ans, a-t-elle pu entrer dans ce cercle étroit de femmes célèbres ? La réponse est simple : elle a été une des premières, des plus actives, des plus originales féministes.

Au service d’une cause nouvelle : le féminisme

Féminisme, Féministe : ces mots ont été peut-être inventés par elle, tant elle en avait besoin. Dès lors, une question se pose : à une époque où les femmes restaient normalement au foyer, comment Hubertine a-t-elle ainsi embrassé la cause du féminisme ? Mona Ozouf s’est à juste titre interrogée sur le milieu familial. La mère d’Hubertine était une femme extrêmement ouverte, généreuse envers les enfants pauvres, accueillante aux filles-mères pour lesquelles, en général, on était extrêmement sévère. Le père était un républicain convaincu qui avait été maire sous la seconde République et avait refusé de servir l’empire autoritaire. Hubertine a baigné dans un milieu où l’on avait foi dans les Lumières et où la vie ne prend tout son sens que dans la fidélité aux valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. N’oublions pas l’énergie farouche qui anime certaines femmes. J’ai été frappé par la réflexion d’une fillette ou jeune-fille, Marie-Laure Congar, qui note dans son journal, le jour de son quatorzième anniversaire, le 6 septembre 1916 : « Ah ! si les femmes pouvaient être soldats ! Il y a longtemps que Sedan serait repris et que nous serions en Allemagne ; malheureusement, ce n’est pas notre rôle. » Hubertine sera soldat au service du féminisme.

Ce qui a déclenché son action, nous dit-elle, c’est le premier grand meeting pour l’émancipation des femmes françaises, qui a eu lieu à Paris en 1872 et dont “ l’écho est parvenu jusque dans les profondeurs de l’Allier.” Justement Hubertine traverse alors une crise ; ses parents sont morts ; elle a recueilli une part d’héritage qui lui assure l’indépendance matérielle. Elle a envisagé d’entrer au couvent ; mais ce projet a échoué et cet échec, comme il arrive, a fait d’elle une anticléricale déterminée. Son frère aîné lui fait comprendre qu’il préfère vivre seul avec sa femme plutôt que de l’avoir au foyer avec eux. Elle décide alors de partir pour Paris. Dès son arrivée, elle prend contact avec les dirigeants de l’association pour les droits des femmes ; Maria Deraisnes et Léon Richer. Ils lui confient les fonctions de bibliothécaire. Dès lors, pendant plus de quarante ans, de 1872 à sa mort en 1914, sa vie ne sera qu’un seul combat pour une seule cause. Il ne restera plus à Hubertine qu’à aller d’appartement en appartement, du 2 rue des Deux gares au 151 rue de la Roquette, à chaque fois installant dans le salon un buste de la République sur la cheminée et un portrait de George Sand au mur, et ce salon est le lieu où elle réunit ses camarades de combat. Ce combat pourrait paraître monotone si l’on ne restait toujours sensible à l’ardeur et à la générosité de cette combattante. Cette dure lutte connaîtra tout de même une brève éclaircie. Pendant douze ans, Hubertine a travaillé en étroite union avec Antonin Lévrier ; en 1887, enfin, ils se déclarent leur amour et se marient.

Lévrier est nommé juge de paix en Algérie. Hubertine le suit. Ce sont, pour elle cinq merveilleuses années : un amour partagé, un pays d’une éclatante et émouvante beauté. Hubertine découvre les problèmes algériens : la polygamie, les déficiences de l’instruction des femmes. Elle examine tout dans une espèce d’allégresse. Lévrier meurt en 1892. Il ne reste plus à Hubertine qu’à rejoindre Paris et à reprendre une lutte interrompue pendant cinq années. Cette lutte est devenue plus difficile encore. En son absence, Hubertine avait confié son journal à une collaboratrice Maria Martin. Celle-ci l’a trahie et a fondé son propre journal. C’est une grande tristesse pour Hubertine : « Nous vivons pour l’idée, elles vivent de l’idée. » écrit-elle. N’ayant plus de journal à elle, pendant plus de vingt ans encore elle bataille où elle peut ; elle écrit dans les journaux qui veulent bien l’accueillir. En 1910, elle se présente illégalement aux élections législatives ; aux élections de 1914, quelques mois avant sa mort, elle placarde des affiches. Jusqu’au bout, elle aura lutté pour que la femme soit élevée à la dignité de citoyenne.

Pour le droit de vote des femmes

Ce qui fait l’originalité d’Hubertine, dans ce combat féministe, c’est que son action inlassable, généreuse, variée est animée par une conviction profonde : l’essentiel est d’obtenir pour les femmes le droit de vote. Elle nous le dit elle-même : « Après avoir pendant quelques années beaucoup lu, entendu, observé, réfléchi, j’ai compris la nécessité de ressusciter le programme des femmes de la Révolution et d’une partie de celles de 1848 en faisant, contrairement à Léon Richer et Maria Deraisnes, découler nos droits civils de nos droits politiques. » Elle se veut l’héritière de Condorcet et d’Olympe de Gouges. On peut être surpris d’une telle foi dans la valeur du suffrage universel. Nous ne devons pas oublier que les hommes mêmes ne bénéficiaient de ce suffrage que depuis quelques dizaines d’années. Péguy, en des pages inspirées, écrites en 1910 au moment même de la bataille d’Hubertine, a marqué la grandeur et la noblesse de ce droit. « Des hommes ont vécu, des hommes sans nombre, des héros, des martyrs et je dirais des saints, - et quand je dis des saints, je sais peut-être ce que je dis-, des hommes ont vécu sans nombre, héroïquement, saintement, des hommes ont souffert, des hommes sont morts, tout un peuple a vécu pour que le dernier des imbéciles aujourd’hui ait le droit d’accomplir cette formalité truquée. Ce fut un terrible, un laborieux, un redoutable enfantement. Ces élections sont dérisoires. Mais il y a eu un temps, un temps héroïque où les malades et les mourants se faisaient porter dans des chaises pour aller déposer leur bulletin dans l’urne. Déposer son bulletin dans l’urne, cette expression vous paraît aujourd’hui du dernier grotesque. Elle a été préparée par un siècle d’héroïsme. » En parlant ainsi, Péguy ne pense qu’au suffrage des hommes. Il n’a jamais envisagé que sa mère, la rempailleuse de chaises, pour laquelle il a autant d’amour que d’admiration, pourrait aller voter.

Pour Hubertine, le vote des femmes est la condition indispensable à la solution de tous les problèmes. On a pu dire que, comme Christophe Colomb a découvert un continent nouveau, Hubertine a découvert avec le vote des femmes un continent nouveau. Je pense aussi à saint Augustin qui affirmait : « Timeo hominem unus libri », l’homme qui se réfère à un seul livre est redoutable parce qu’il y trouve tous les éléments nécessaires à la cause qu’il défend. Hubertine est redoutable parce qu’une idée fixe est au cœur de sa pensée. Je songe surtout à Caton l’Ancien qui concluait chacun de ses discours en affirmant : « Cartage delenda est ». À chaque instant Hubertine répète : « la femme doit voter. » « Pourquoi la femme est-elle aussi scandaleusement sacrifiée ? » demande-t-elle et elle répond : « parce qu’elle ne vote pas. » Lorsqu’en 1881 elle fonde un journal, elle l’appelle La Citoyenne et elle précise : « Les femmes millionnaires sont soumises aux mêmes lois tyranniques que les femmes pauvres. Toutes les femmes sont intéressées à prendre le pouvoir d’abroger les lois qui les infériorisent et les asservissent ». Le ton même peut devenir plus violent : « Une Chambre d’hommes dont les trois quarts des membres se sont exhaussés par le mariage, ne réformera jamais la loi qui enjoint aux maris d’empocher, comme de vulgaires Alphonses, la dot ou le salaire de leur femme. » Hubertine nous paraît bien en avance sur son temps lorsqu’elle déclare : « Il faut que les femmes aient, en plus du droit de vote, la moitié des sièges à la Chambre. »

La révolution n’est pas la solution, car, si elle opère une nouvelle répartition des richesses, ce sera au profit des hommes seuls. Les socialistes connaissent bien cette puissance magique du vote, puisqu’ils font l’assaut des conseils municipaux et de la Chambre des députés ; mais ce vote, ils le réservent aux hommes. À cette société de “gunéphages” (un mot que crée Hubertine sur anthropophage : les hommes sont des mangeurs de femmes) le vote des femmes substituera “ un milieu social harmonique” et Hubertine ne peut que répéter inlassablement : « Aussi longtemps que les femmes seront absentes de la législature, malheur à elles : elles seront sacrifiées. »

Cet attachement passionné aux grands principes se concilie pour Hubertine avec une lutte quotidienne pour obtenir ou faire respecter les droits qui peuvent améliorer la condition des femmes. Pédagogue, elle invite les mères à ne pas élever leurs filles dans l’obéissance passive, mais à les habituer dès leur plus jeune âge à avoir le sentiment de leur responsabilité. Il est essentiel de développer l’instruction des femmes et on ne peut que se féliciter du vote par les Chambres d’une loi sur l’instruction des filles, mais cette loi est une loi stérile : le diplôme qu’obtiendront les jeunes filles n’aura aucune valeur professionnelle et par exemple ne permettra pas l’accès aux facultés de médecine. La subvention inscrite au budget de 1885 pour les dépenses des lycées et collèges de garçons est de 10 064 500 francs et pour les lycées et collèges de jeunes filles n’est que de 385 000 francs. Il est heureux que dans les écoles normales le programme d’études soit identique pour les instituteurs et les institutrices mais, Ô ironie ! dans ce programme figure “le suffrage universel”, universel signifiant : qui concerne le sexe masculin.

Pratique, Hubertine donne des conseils à suivre immédiatement. Les parents se privent souvent toute leur vie pour offrir à leur fille une dot dont dispose le mari. Que tous sachent que le régime de la séparation de biens, tout imparfait qu’il soit, donne à la femme le droit de toucher ses revenus et inspire à l’homme un respect salutaire. Que la femme qui devrait être indépendante et qui ne l’est pas utilise du moins la caisse d’épargne postale où elle peut, à l’insu de son mari, mettre en réserve quelques gros sous. Aucun détail ne doit être négligé. Pourquoi les femmes doivent-elles prendre le nom de leur mari ? Et que signifie cette ridicule distinction entre madame et mademoiselle ? « L’émancipation par le langage ne doit pas être dédaignée... On ne sait pas si l’on doit dire : une témoin, une électeure ou électrice, une avocat ou une avocate. » L’Académie française doit trancher ces difficultés. Il ne s’agit pas de créer une Académie française des femmes « mieux vaut pour les femmes forcer les portes de l’Académie masculine que de créer une Académie rivale. » L’idéal peut s’accorder avec le bon sens.

Idéal et réalité du combat

Pour faire triompher ses idées, de quels moyens dispose Hubertine ? Ils sont modestes, certes, mais avec de l’imagination et du courage, rien n’est jamais désespéré : pétition pour le vote des femmes, bien sûr, pour le suffrage des célibataires ; la pétition pour la loi des sièges recueillit 400 signatures. Elle demandait de supprimer “pour des milliers de futures mères de famille le supplice dangereux de la perpendicularité.” Un projet de loi imposant aux propriétaires des ateliers, des grands et des petits magasins l’obligation de mettre des sièges à la disposition des vendeuses fut adopté par le Parlement en 1900. Hubertine écrit aux ministres : au ministre du Commerce, M. Millerand, au ministre du Travail, M. Viviani, pour faire valoir le droit à la retraite pour les ménagères ; le ministre de la Justice, M. Briand, ayant adressé aux procureurs généraux une circulaire pour les inviter à faire figurer dans les jurys les citoyens exerçant des professions manuelles, Hubertine lui fait parvenir une lettre dans laquelle elle réclame que les femmes fassent elles aussi partie des jurys, “le jury de sexe n’étant pas plus défendable que le jury de classe.” Hubertine fait des conférences en France, à l’étranger. Elle crée en 1876 la société du droit des femmes qui devient en 1883 la société du suffrage des femmes.

Elle reçoit chaque semaine une vingtaine d’adhérents de la société chez elle ou à la mairie du XXe. Les moyens les plus simples sont ceux qui touchent le mieux un vaste public. Au cours d’une des réunions du Suffrage, Hubertine propose d’émettre des timbres à 65 centimes le cent sur lesquels sont représentés un homme et une femme se rencontrant devant l’urne où chacun dépose son bulletin de vote. Ces timbres eurent un grand succès. Certains instituteurs et institutrices les donnèrent comme bons points à leurs élèves. Au service de la cause, on fit appel à Jeanne d’Arc qui fut “la personnification du féminisme ”. « Elle usa, malgré les hommes, du droit des hommes pour sauver son pays. » En 1885, puis en 1908, les membres de la Société du Suffrage allèrent déposer une couronne de lauriers sur le monument consacré à Jeanne. La presse est sans doute le moyen le plus efficace. Pendant la dizaine d’années où elle disposa d’un journal, d’abord hebdomadaire, puis bi-mensuel, la Citoyenne, qu’elle fonda en 1882, Hubertine y multiplie les articles tantôt pédagogiques et pratiques, tantôt virulents, toujours généreux et tournés vers l’action. Quand, n’ayant plus son propre organe, elle doit faire appel à d’autres journaux, comme le Radical, elle ne renonce pas à son énergique franc-parler.

Pour alerter l’opinion il est nécessaire de frapper de temps en temps un grand coup. En 1880, au moment où le maire célèbre un mariage dans la mairie du XXe, Hubertine intervient, fait un discours véhément où elle dénonce ces lois matrimoniales qui font de la femme une esclave. Elle est évidemment expulsée et on lui interdit l’accès de toutes les mairies. Elle récidive près de 20 ans plus tard, en 1904, en tentant de brûler en public le Code Civil ; la police s’en mêle et elle ne réussit qu’à en déchirer quelques pages. En 1880, quand elle reçoit l’avis relatif à ses contributions pour 1880 ; elle écrit au préfet de la Seine pour lui signifier que, si elle n’est pas considérée comme citoyenne pour voter, elle ne l’est pas davantage pour payer ses impôts. Le Conseil d’État n’ayant pas été sensible à ces arguments, les huissiers se présentèrent au domicile d’Hubertine, mirent les scellés sur ses meubles et lui en laissèrent la garde. Estimant que l’opinion était saisie, elle accepta finalement de payer. En 1908, au moment des élections municipales, elle s’empare d’une urne électorale à la mairie du IVe, la jette à terre en criant que ces urnes réservées aux hommes sont illégales.

Traduite devant la Neuvième Chambre correctionnelle, elle dit aux juges que c’est à regret qu’elle a accompli l’acte qui l’amène devant eux, car elle est très ennemie de la violence, mais c’est en vain que pendant bien des années elle a réclamé aux pouvoirs publics les droits politiques dont sont privées vingt millions de Françaises. Le substitut lui-même réclama l’indulgence des juges “sous peine de disproportion” et Hubertine ne fut condamnée qu’à 16 francs d’amende avec sursis, aux applaudissements des femmes de l’auditoire. En 1910, après avoir beaucoup hésité, Hubertine se présente illégalement aux élections législatives dans la 1ere circonscription du XIe arrondissement et, malgré cette illégalité, elle obtint 590 voix sur 10 000 votants. Ce qui nous surprend parfois chez Hubertine et la rend plus vivante peut-être, c’est que, tout en étant résolument d’avant-garde, elle reste, à certains égards, de son temps et nous apparaît alors, à notre époque, un peu dépassée. D’une grande bonté, elle peut avoir des allures de dame-patronnesse. Sa société, le secrétariat des femmes, fondée en 1892, doit être, « en même temps que l’ambulance morale où les désespérés se retrempent et se réconfortent, la maison où les femmes sont chez elles et prennent, en se liant, une sorte d’assurance mutuelle contre la cruelle destinée. »

Un bilan

De tant d’efforts accomplis tout au long d’une vie, quels ont été les résultats ?

Hubertine a eu la satisfaction de voir la réalisation de certaines réformes qu’elle avait revendiquées. Ainsi, nous l’avons dit, a été votée en 1900 la “ loi des sièges”. Parmi ces femmes qui peuvent prendre quelques moments de repos dans une dure journée, combien savent qu’elles le doivent à Hubertine ? En 1907, comme l’avait réclamé Hubertine, les femmes obtinrent d’être électrices pour nommer les conseillers prud’hommes, et, en 1908 devinrent éligibles à ce conseil. En 1907, le Conseil général de la Seine admit les femmes à l’élire. Si défavorisées que fussent, par rapport aux écoles normales d’instituteurs, les écoles normales d’institutrices, « cette impulsion donnée à l’instruction des femmes conduisait à la proclamation de l’égalité humaine, de l’égalité de l’homme et de la femme. » En 1883 était votée la loi autorisant le divorce. Mais la grande réforme, celle qu’Hubertine avait appelée de toute sa foi et de toutes ses forces, la loi instituant le vote des femmes pour l’élection des députés au Parlement, elle ne l’a pas vue. La France a été un des derniers pays à accorder ce suffrage, par l’ordonnance d’Alger, en avril 1944, après la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Finlande, la Norvège, le Danemark, la Grande-Bretagne, la Turquie ou la catholique Espagne.

Hubertine aurait été déçue, sans être vraiment surprise. Elle connaissait bien les obstacles qui s’opposaient au vote : la force de conservatisme, « la France est le pays le plus routinier du monde », disait-elle, le silence des femmes qui se faisaient les complices de leurs oppresseurs, et elle ajoutait : « les radicaux ont peur de nous. » C’est en effet les radicaux du Sénat qui ont longtemps empêché le vote des femmes. Dès 1919, la Chambre des députés, par 329 voix contre 95, avait adopté une proposition de loi instituant le vote des femmes et cinq fois elle avait confirmé son vote, mais, à chaque fois, le Sénat avait fait opposition. On imagine l’indignation d’Hubertine si elle avait entendu un sénateur radical déclarer à la séance du 23 juin 1932 : « Pour donner satisfaction à une minorité d’agitatrices, on va compromettre peut-être les destinées du pays. » Et un autre, du même parti, dans la séance du 5 juillet 1932 : « Nous avons remonté d’autres courants que le féminisme : nous avons remonté le courant du boulangisme, le courant de nationalisme et, toutes les fois que la République a été en péril, c’est le Sénat qui l’a sauvé. »

Ces sénateurs ne cachaient pas d’ailleurs les raisons de leur détermination : « les électeurs catholiques sont peut-être des enfants à genoux quand il s’agit du prêtre servant la religion, mais ils sont assez souvent des citoyens debout quand ils exercent leurs droits politiques. Pour les femmes, vous le savez bien, il en va tout autrement. Même quand elles sont assez peu catholiques, elles subissent l’influence du prêtre catholique. » La voix de ces sénateurs nous paraît bien lointaine, alors que celle d’Hubertine reste présente pour nous.

Hubertine vue par ses contemporains

Avant de quitter Hubertine, il serait sans doute intéressant de nous demander comment elle apparaissait à ses contemporains. Nous ne sommes pas surpris du silence qu’ont observé à son égard les femmes, mises à part quelques militantes féministes, peu nombreuses. Pour les hommes, nous sommes dans un siècle où certains peuvent faire preuve de mépris envers les femmes et, parfois, d’une véritable grossièreté, comme le déplore Hubertine à propos de Rochefort. Ils sont heureusement l’exception. Beaucoup plus nombreux sont ceux qui, tout en étant pleins de courtoisie pour les femmes, ne peuvent se défendre d’une légère ironie envers ces féministes dont la cause leur est absolument étrangère. Tel est le cas de Maupassant lorsque, dans une chronique du Gaulois, émettant l’hypothèse d’une impossible continuité de l’amour dans le mariage, il concluait ainsi son article : « si j’osais, je demanderais l’opinion d’Hubertine Auclert. » (Si l’un de mes amis connaissait Hubertine, c’est parce qu’il est spécialiste de Maupassant).

Quelques rares contemporains ont senti la noblesse de cette femme, un peu ridicule peut-être, très digne avec sa robe noire et son grand chapeau mais bizarre quand elle brandit des banderoles. Un journaliste écrit en 1875, dans la France : « Melle Hubertine Auclert mérite qu’on la discute sérieusement avec son intelligence et son cœur. Elle a environ 27 ans. Ses traits ont une grande expression d’intelligence et d’énergie ; son éloquence est naturelle, son geste sobre. » En 1880, quand Hubertine refuse de payer ses impôts sans être suivie par ses amies, Jean Frollo intitule son article du Petit Parisien : Seule contre tous et il conclut : « ce qu’elle fait, même en se trompant - j’entends, en se trompant d’heur suffit à nous édifier sur la fermeté de son caractère et la sincérité de ses convictions. Je salue cette âme forte. »

Vue mystique du féminisme

Pour nous, Hubertine Auclert est à la fois une féministe d’une véritable originalité et une femme d’une réelle grandeur d’âme. Son originalité, Mona Ozouf, la caractérise ainsi dans une lettre qu’elle nous a adressée : « Si j’ai choisi Hubertine plutôt que d’autres militantes féministes (Claire Démar ou Jeanne Dervin) c’est que le livre de mon ami Pierre Rosanvallon sur « le sacre du citoyen » avait mis en évidence le fait que le retard des femmes françaises à accéder au droit de vote avait une raison particulière à la France : la réticence des femmes elles-mêmes à se penser comme une communauté, et leur attachement à l’universalisme, or Hubertine illustrait merveilleusement l’hésitation du mouvement féministe entre ces deux tentations. »

Pour sa grandeur d’âme, j’aimerais revenir à Péguy : « L’intérêt, la question, l’essentiel, dit-il, est que dans chaque ordre, dans chaque système, la mystique ne soit pas dévorée par la politique à laquelle elle a donné naissance. » Hubertine Auclert a été une mystique du féminisme.






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