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"Un serpent de mer" depuis 1948 : l’Europe de la défense, par Georges-Henri Soutou

Les leçons de l’histoire internationale de Georges-Henri Soutou, de l’Académie des sciences morales et politiques
Dès 1948, dès les débuts de la construction européenne, après la catastrophe de la Seconde guerre mondiale et dans le contexte de la Guerre Froide, la question d’une personnalité européenne de défense a été posée. Pacte, alliance, traité, union, fusion, ont tenté successivement, pendant soixante ans, d’insuffler un élan nouveau. En 2012, l’Europe serait-elle toujours en panne ? L’historien rappelle ici la chronologie des principales initiatives en matière d’organisation militaire européenne.


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Émission proposée par : Anne Jouffroy
Référence : A23514
Adresse directe du fichier MP3 : https://www.canalacademie.com/emissions/a23514.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 23 décembre 2012

Ce fut d’abord le Pacte de Bruxelles de mars 1948, une alliance militaire qui rassemblait la Grande-Bretagne, la France et les trois pays du Bénélux face à la menace soviétique, illustrée par le Coup de Prague de février 1948. Cette alliance mit sur pied dès le mois de septembre un état-major européen, autonome, basé à Fontainebleau, qui aurait assumé le commandement des forces des partenaires en cas de guerre. Mais cet état-major européen, autonome, a disparu 18 mois plus tard, début 1951.

L’état-major de Fontainebleau et l’OTAN

C’est l’aggravation de la tension est-ouest, avec la guerre de Corée en juin 1950, qui poussa les pays européens à fondre dès le début de 1951 l’état-major de Fontainebleau dans l’OTAN, la structure militaire du Pacte atlantique signé en avril 1949 : c’était la fin du seul état-major européen que l’Histoire ait jamais connu, mais tout le monde était d’accord sur le fait que les États-Unis et l’OTAN constituaient à l’époque la seule garantie de sécurité valable face à l’URSS.

Georges-Henri Soutou, de l’Académie des Sciences Morales et Politiques
Georges-Henri Soutou, de l’Académie des Sciences Morales et Politiques
©Canal Académie

Un deuxième projet d’armée européenne voit le jour en 1950-1951 : La C.E.D.

la C.E.D. (Communauté de Défense Européenne) fut imaginée par les Français en 1950- 1951, pour encadrer le réarmement allemand, que les Américains exigèrent à la suite de la crise coréenne. Mais ce projet souleva en France une considérable opposition : non seulement la RFA se trouverait réarmée (on était 5 ans seulement après la fin de la guerre) mais en outre le projet, pour pouvoir priver l’Allemagne de toute indépendance en matière militaire, mettait sur pied une défense européenne supranationale dans laquelle l’Armée française aurait été elle aussi absorbée. Pour lier l’Allemagne, la France devait se lier elle-même. Du coup le projet finit par échouer devant l’Assemblée nationale le 30 août 1954.

Octobre 1954 : naissance de UEO, Union de l’Europe Occidentale

Échec de la C.E.D. en août 1954, certes, mais dès octobre 1954, on en sauva néanmoins quelque chose. L’UEO reprenait le pacte de Bruxelles de 1948 en y ajoutant la RFA et l’Italie. Ce n’était pas une réelle organisation militaire, mais fondamentalement un traité d’alliance, dont le casus foederis, notons-le, est plus rigoureux que celui, très élastique, de l’Alliance atlantique.

Bien plus tard l’UEO devait disparaître, mais son article 4 (précisant justement les obligations de l’alliance) a été repris dans le texte du Traité de Lisbonne de 2007. On notera que c’est simplement depuis cette date que l’Europe institutionnelle (CEE puis UE) comporte le volet juridique d’une alliance.

Un nouvel espoir à l’horizon

Au début des années 60, les choses faillirent évoluer. De Gaulle et Adenauer fondèrent, alors, largement leurs relations sur la conviction partagée que l’Europe devait retrouver les éléments de la puissance, économique, technologique mais aussi militaire.

Le traité de l’Élysée de 1963 avait une dimension stratégique essentielle, visant à terme, en fait, une défense européenne en dehors ou à côté de l’OTAN, à partir d’un noyau franco-allemand.

Et toujours : deux pas en arrière, un pas en avant...

Les Allemands furent par la suite beaucoup plus réservés à cause, évidemment, du passé mais aussi de leur nécessaire loyauté atlantique. Mais les Français continuèrent à penser dans cette direction et évoquèrent souvent dans les années 1990 le concept d’ « Europe-puissance ». D’ailleurs François Mitterrand et Helmut Kohl, dans les bouleversements de la réunification allemande et de la fin de la Guerre froide, renouèrent avec ces idées. Le traité de Maastricht de 1992 comportait un volet de politique extérieure et de sécurité commune (la PESC), même s’il subordonnait toujours l’Europe de la défense à l’OTAN. Et en 1992 on créa l’Eurocorps franco-allemand, auquel se joignirent rapidement Belges et Espagnols.

Les points hauts d’une courbe vite retombée

Il y eut, en effet, une période importante à partir du sommet franco-anglais de Saint-Malo en 1998, qui marqua l’entente des deux puissances militaires les plus conséquentes et actives de l’UE.

Au sommet d’Helsinki en décembre 1999 les membres de l’UE décidèrent de créer un comité militaire réunissant les ministres de la Défense des différents pays, un comité politique réunissant les ministres des Affaires étrangères, un état-major militaire de planification (mais pas de commandement, pour ne pas concurrencer l’OTAN) qui serait le conseiller militaire du Conseil européen. On décida en outre que dès 2003 l’Union devrait être capable de projeter, éventuellement hors de son territoire et pendant six mois, une "force de réaction rapide » de 60 000 hommes (on en est loin…). On créa d’autre part en 2004 une "agence européenne de défense", afin de dégager et de conduire des programmes d’armements communs (le plus important actuellement est celui de l’avion de transport A 400 M).

Des opérations militaires européennes hors OTAN

En avril 2003, dans le contexte de la crise irakienne, Paris et Berlin suggérèrent d’aller encore plus loin et de transformer en état-major opérationnel le simple état-major de planification prévu en 1999. Finalement on créa une cellule opérationnelle au sein de cet état-major, qui serait compétente pour d’éventuelles opérations hors OTAN uniquement, le commandement effectif étant assuré par le pays européen le plus engagé dans cette opération.

Il y eut des opérations en Afrique sur ce modèle, (par exemple au Zaïre). Comme opération proprement militaire, reste actuellement essentiellement l’opération Atalante, contre la piraterie au large de la Somalie….

La notion de défense européenne au XXI° siècle

Cette notion de défense européenne était comprise désormais dans une stratégie axant la sécurité de l’Europe sur la prévention des crises (à la suite de l’expérience cuisante des Balkans), sur la notion de respect des droits de l’Homme et de promotion et d’extension géographique des valeurs de l’Union européenne : opérations de maintien de la paix ou de rétablissement de la paix (« missions de Petersberg ») ; éventuellement opérations militaires extérieures d’ingérence humanitaire, dans le cadre du chapitre VII de la Charte des Nations unies (« menace contre la paix ») et dans un ensemble multilatéral (ONU ou OTAN).

Mais cet argumentaire, qui ne niait pas le concept d’Europe-puissance, d’Europe de la défense, même s’il l’interprétait de façon très prudente, a été rendu moins convaincant à la suite des résultats douteux des expéditions occidentales en Irak depuis 2003 et en Afghanistan depuis 2001. Quant à l’intervention en Libye, en 2011, on sait que l’Union européenne a été profondément divisée, les Britanniques et les Français menant l’opération, la RFA refusant absolument d’y participer.

Existe-t-il une réflexion ou une orientation stratégique au niveau européen ?

De nos jours, l’Europe de la défense n’existe plus guère pour les Européens que dans le cadre de l’OTAN. On n’est même plus dans la situation de 1999. Il n’est plus question de parler sérieusement des aspects militaires de la puissance au niveau de l’Union (même si au niveau national, la Grande-Bretagne et la France s’en préoccupent encore…). Mais, pour l’organisation, les forces et l’armement, pour le moment le concept français d’Europe-puissance a échoué. L’échec de la fusion EADS-BAE en est la manifestation la plus récente. La RFA s’abstrait de plus en plus, et la GB s’écarte de l’UE. La France, tournée pour l’économie et pour l’euro vers Berlin, et pour la défense vers Londres, est condamnée au grand écart. Les idées émises tout récemment à Berlin dans le sens d’une défense européenne de type fédéral doivent être prises pour le moment avec beaucoup de prudence, ce sont encore des hypothèses. On verra…

« Soft power » et impuissance militaire

Cette paralysie est souvent rationalisée au nom du « Soft power », économique, culturel, informatique, démocratique, qui démoderait la puissance traditionnelle. Mais on peut se demander si l’accent mis sur le « Soft power » n’est pas aussi une rationalisation de l’impuissance militaire ? l’Union ne dépense que 2% de son PNB pour la défense, les États-Unis 3,5% (le double en valeur absolue) et, pour la recherche-développement dans ce domaine, l’Amérique dépense quatre fois plus. En outre de nombreuses duplications réduisent encore l’efficacité des dépenses européennes.

Europe de la défense et multiculturalisme

Le serpent de mer de l’Europe de la défense n’est pas vaincu seulement par son impuissance militaire matérielle et politique. Le problème va bien au-delà, et dépasse aussi le fait que les pays de l’Union ont toujours des conceptions différentes dans le domaine international, et des perceptions divergentes des enjeux et intérêts en cause (comme l’a démontré la crise libyenne). Le problème est philosophique : au nom du « multiculturalisme », on ne doit plus marquer, ou même concevoir, la moindre différence, la moindre frontière entre les groupes humains. Or il n’y a pas de défense s’il n’y a pas la perception, je ne dirai même pas d’un adversaire, mais d’un « autre ».

L’Europe de la défense est donc en panne, et à mon avis durablement.

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