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Voltaire-Rousseau : deux conceptions modernes de l’égalité

Une communication de Sylvain Menant, à l’Académie des sciences morales et politiques
Sylvain Menant établit un parallèle entre les conceptions respectives de Voltaire et de Rousseau sur l’égalité. Il en rappelle les bases et explique les rapports de l’égalité et du bonheur. Mais surtout il démontre comment nos sociétés occidentales actuelles restent influencées par ces deux discours.


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Cette communication de Sylvain Menant, professeur émérite de l’Université Paris Sorbonne et directeur du Centre d’études de la langue française des XVII è et XVIII è siècles, a été donnée devant les membres de l’Académie des sciences morales et politiques réunis en séance le lundi 8 novembre 2010.

Il a d’emblée annoncé le plan de sa communication :

I – bases des deux conceptions de l’égalité. A. Voltaire. B. Rousseau.

II – Aspects plus concrets de l’égalité. A. Rapports de l’égalité avec le bonheur. B. Conditions d’une hypothétique réalisation de l’égalité

Dans l’introduction de la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville demande aux hommes de reconnaître que le développement graduel et progressif de l’égalité est à la fois le passé et l’avenir de leur histoire. Ce qu’il appelle une révolution irrésistible. Nietzche de son côté dénonce, avec une ironie cinglante, la doctrine de l’égalité en traitant Rousseau d’« avorton campé sur le seuil des temps modernes, avec sa double nature d’idéaliste et canaille, gagnant à sa cause tout ce que l’humanité compte de plat et de médiocre ». Le rôle de Rousseau dans le consensus moderne sur l’égalité en droit de tous les hommes n’est pas contesté, mais si l’influence de Voltaire est moins visible que la sienne, elle n’en est pas moins profonde et plus effective. Ses combats pour défendre les victimes d’injustice sont, aujourd’hui son principal titre de gloire. Or, qu’il prenne fait et cause pour le protestant Calas, pour l’esclave mutilé de Candide, ou pour les serfs du Mont Jura, il apparait comme le champion, d’une certaine conception, plutôt de nature juridique et toujours vivante, de l’égalité entre les hommes.

Avec Voltaire et Rousseau, le XVIIIème siècle nous invite à faire l’histoire de l’égalité dans l’histoire de l’humanité. C’est dans cette démarche historique que la définition variable de l’égalité va se préciser. Un dialogue s’instaure d’ailleurs à ce sujet entre les deux auteurs, les œuvres de chacun sont écrites pour une bonne part en échos aux œuvres de l’autre.

- Voltaire, né en 1694, parle et se fait écouter le premier, notamment dans un poème philosophique retentissant publié en 1738 « De l’égalité des conditions ». Né en 1712, Rousseau quand il publie en 1755 son « discours sur le fondement des inégalités parmi les hommes » s’adresse un public nourri des idées de Voltaire, déjà illustre. Le dialogue du côté de Voltaire se poursuivra jusqu’à sa mort dans « l’Essai sur les mœurs », le « Dictionnaire philosophique », les « Questions sur l’Encyclopédie ».
- Rousseau développera de son côté ses thèses, dans « La nouvelle Héloïse » et « Le Contrat Social ».

Sans qu’aucun des deux écrivains ne proposent une synthèse complète de sa pensée sur l’égalité. Chacun fournit des éléments suffisants pour qu’un lecteur attentif saisisse les conceptions qui sous-tendent un échange souvent allusif.

L’égalité selon Voltaire

Voltaire ne se soucie pas de prouver l’égalité de principe qui caractérise tous les hommes, il l’affirme comme une évidence universelle. A la fin de sa vie, il résume, énergiquement, cette attitude, dans une variante de l’article « Égalité, les questions sur l’Encyclopédie ». Il est clair, écrit-il, que « tous les hommes jouissant des facultés attachés à leur nature sont égaux ». Ils le sont quand ils s’acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement. Tous les animaux de chaque espèce sont égaux entre eux. L’égalité naturelle liée à la condition de l’homme, aux limites de ses sens, à ses communes souffrances, à son destin de mortel, suscite chez Voltaire un lyrisme amer : « Les mortels sont égaux, leur masque est différent. C’est du même limon que tous ont pris naissance, dans la même faiblesse, ils trainent leur enfance, et le riche, et le pauvre, et le faible, et le fort, ont tous également des douleurs à la mort ». Cette égalité profondément ressentie crée moins des droits qu’une solidarité spontanée qui s’exprime dans la bienfaisance voltairienne, une des formes de l’activité de l’écrivain.

La forte intuition de l’égalité de tous les hommes, plus ou moins bien soutenue par le raisonnement, produit un autre effet chez Voltaire. Elle est le fondement d’une assurance sans faille dans la conquête sociale. Dès son séjour en Angleterre, au début de sa carrière, il note dans ses carnets, en, ayant bien dans le cœur que tous les hommes sont égaux, et dans la tête que l’extérieur les distingue, on peut se tirer d’affaires. Se tirer d’affaires c’est-à-dire, réussir dans le monde, faire une carrière brillante.

L’égalité, une vérité dangereuse ?

Le respect des inégalités sociales est fondé simplement sur une connaissance des conventions. Il aide à cacher une conviction nécessaire pour n’être intimidé par personne, la conviction d’une égalité de principe, qui sera souvent d’ailleurs chez l’ambitieux Arouet, roturier et batârd, la conviction d’une supériorité personnelle. Utile, donc chez les hommes supérieurs comme lui, l’idée d’une égalité de tous les hommes est au contraire, « une vérité dangereuse quand elle anime des êtres ordinaires sans ressources et sans avenir ».

A propos par exemple des Anabaptistes d’Allemagne qui créent le désordre au XVIème siècle, et s’attirent une dure répression en se révoltant contre leur maître, l’historien Voltaire, dans l’ « Essai sur le mœurs » écrit : « Une vérité dangereuse qui est dans tous les cœurs c’est que les hommes sont nés égaux ». L’égalité de naissance justifie les revendications que Voltaire jugent irréalistes car elles recouvrent des différences considérables, toutes aussi naturelles qu’elles. Il y a même dans la nature de l’homme des éléments qui condamnent le rêve d’une égalité réelle. « Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse, et les plaisirs. Ce sont donc les passions naturelles de l’homme qui créent l’inégalité universelle, éternelle. Elles sont invincibles. L’égalité sociale n’est donc qu’une chimère ». ( article Egalite du dictionnaire philosophique ).

D’autres facteurs, encore, réduisent le champ de l’égalité. Au début de l’ « Essai sur les mœurs » Voltaire souligne : « La différence sensible des espèces d’hommes qui peuple les quatre parties connues de notre monde, par exemple les albinos, une nation très petite et très rare du milieu de l’Afrique, n’ont d’homme que la stature du corps, et s’ils possèdent la faculté de la parole, et de la pensée, c’est dans un degré très éloigné du notre. Quand aux nègres, ce qui met entre eux et les autres espèces d’hommes, des différences prodigieuses, ce n’est pas seulement leur apparence, mais la mesure de leur intelligence."

L’égalité selon Rousseau

Le sujet même que traite Rousseau (né en 1712) dans son célèbre « Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes » suggère que l’égalité est première, et l’inégalité, un avatar de l’histoire. La base de l’égalité est en réalité un consensus : « les hommes d’un commun aveu sont naturellement aussi égaux entre eux que ne l’étaient les animaux de chaque espèce, avant que diverses causes physiques eussent introduit dans quelques uns les variétés que nous y remarquons ».

Mais cette égalité primitive souffre dès le début d’imperfections, chez Rousseau comme chez Voltaire.

Si l’inégalité morale et politique fondée sur la richesse, l’honneur ou le pouvoir apparaît comme une usurpation, il existe déjà dans l’état de nature avant même l’organisation de la société une " inégalité naturelle ou physique liée à l’âge, à l’état de santé, aux forces du corps, aux qualités de l’esprit et de l’âme. C’est alors que l’égalité disparaît progressivement à mesure que la société s’organise… On comprendra combien la différence d’homme doit être moindre, dans l’état de nature que dans celui de société, et combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution »

Cette sombre histoire d’égalité ne conduit pas Rousseau aux mêmes conclusions pragmatiques que Voltaire, elle entraîne tout au contraire le rejet d’un état de fait illégitime et conduit à ne reconnaître comme acceptable qu’une autorité fondée que sur une libre convention. Rousseau écrit « Puisqu’aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, reste donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes". On le voit, la disparition de l’égalité dans le monde moderne n’éteint nullement la soif d’égalité dans la pensée de Rousseau. Elle conduit simplement à un effort d’imagination politique pour remédier à une situation insupportable. Il s’agit d’inventer un pacte social, dans ce pacte fondateur d’un nouvel État, tous les citoyens renoncent à faire valoir leur volonté, ou leurs intérêts personnels, et s’en remettent pleinement à la volonté générale. Cet acte solennel permet de retrouver l’égalité, depuis longtemps perdu grâce à « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. Chacun se donnant tout entier. La condition est égale pour tous. » « Cette égalité établie est un état désirable, car la condition étant égale pour tous, nulle n’a intérêt à la rendre onéreuse aux autres », c’est-à-dire difficile à supporter.

Mais Rousseau ne prétend pas que l’avenir de l’humanité sera illuminé par le triomphe de l’égalité. Les obstacles sont multiples et presque infranchissables. La conquête de l’égalité par l’adhésion de tous à un pacte social héroïque, fondé sur le sacrifice de l’intérêt individuel a plutôt le caractère d’un rêve philosophique que celui d’un programme politique.

Le poids de l’histoire réduit à peu de choses ses chances de réalisation en Europe. Et au premier rang des freins à la libération par l’égalité, Rousseau place, le christianisme. « Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance, les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves, ils le savent et ne s’en émeuvent guère. Cette courte vie n’a trop peu de prix à leurs yeux ».

Rousseau dans sa « Critique politique du Christianisme » rejoint Voltaire mais pour des raisons opposées. Pour Rousseau, le christianisme rend indifférent à l’égalité en ce monde ; pour Voltaire, il inspire au contraire des idées d’égalité tout à fait dangereuses pour l’ordre social. Les chrétiens sont-ils des électeurs conservateurs, par indifférence pour les choses de ce monde, ou de la graine de démocrates ?

Réflexion sur le bonheur...

La question que soulèvent les analyses contradictoires de Voltaire et de Rousseau reste sans doute posée aujourd’hui au politologue. Mais plus qu’à des projets politiques, la réflexion des deux écrivains sur les projets d’égalité, me paraît lié à une réflexion sur le bonheur. On sait que cette notion peu théorisée aujourd’hui tant elle paraît liée à la subjectivité de chacun est au contraire central dans la philosophie du XVIIIème. Elle est le sujet de nombreux traités, de toutes tendances, et, un sujet poétique privilégié. L’égalité est elle nécessaire au bonheur des hommes ? Peut-on concevoir un parfait bonheur sans égalité ? C’est la question à laquelle Voltaire et Rousseau ont cherché à répondre soulevant un vif intérêt chez leurs contemporains.

Voltaire ne croit pas que l’égalité ait jamais existé parmi les hommes, et il ne juge pas souhaitable qu’elle s’y développe. Il a souvent soutenu l’idée que l’inégalité est elle-même source de bonheur en ce qu’elle apporte à une petite partie de l’humanité, les moyens de jouir des plaisirs les plus raffinés, d’échapper aux laideurs et à l’ennui des vies ordinaires, de développer les arts et la littérature qui font les grandes civilisations. C’est ce qu’il proclame dans son fameux poème intitulé « Le Mondain », où il fait le tableau d’une vie heureuse, celle d’un privilégié de la fortune, de la naissance et de l’intelligence. L’inégalité y apparait comme la condition nécessaire d’un parfait bonheur païen et amoral qui résonne des échos de la Régence. « Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs. J’aime le luxe, et même la mollesse, tous les plaisirs, les arts de toute espèce. Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde. Ah, le bon temps que ce siècle de fer ! ». Ce siècle de fer est celui d’une inégalité abyssale, qui seule permet l’épanouissement d’une civilisation raffinée et le rassemblement des richesses du monde entier entre les mains d’une petite élite. Mais le philosophe ne se contente pas de cette justification culturelle de l’inégalité. Il développe une réflexion sur l’égalité qui permet de compenser le caractère désespérant pour les masses de sa philosophie des civilisations.

Dans le premier des sept discours envers l’homme « De l’égalité des conditions », il commence par reconnaître avec éloquence l’inégalité régnante. Mais, c’est pour montrer aussitôt que le bonheur n’est pas lié à la condition sociale. « Être heureux comme un Roi » dit le peuple hébété.
- Hélas pour le bonheur que fait la majesté,
- en vain sur ses grandeurs le monarque s’appuie,
- il gémit quelques fois, et souvent il s’ennuie.

La véritable égalité se définit comme le droit égal au bonheur. Avoir les mêmes droits à la félicité, c’est pour nous la parfaite et seule égalité. Et heureux, sont ceux qui, par leurs activités, et leurs regard positifs sur l’existence, savent tirer profit de ces droits à la félicité, égaux pour tous.

« C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux, Perette, au point du jour est aux champs la première, je les vois haletants et couverts de poussière, bravés dans ces travaux, chaque jour répétés, et le froid des hivers, et le feu des étés. Ils chantent cependant. La paix, le doux sommeil, la force, la santé sont le fruit de leurs peines et de leur pauvreté. ».

Voici l’égalité rétablit. Le pouvoir et la richesse jette le roi dans les soucis, et dans l’ennui. La peine et la pauvreté donnent aux journées agricoles la paix du cœur et la santé.

La balance ne penche donc pas du côté que l’on croît, et il s’établit, à la réflexion, un équilibre entre des sorts bien dissemblables. Mais il est des sorts pires que ces jeunes paysans allègres, celui par exemple du plus affreux des mendiants. « Mais, quoi ! Cet indigent, ce mortel famélique ! Cet objet dégoutant de la pitié publique, d’un cadavre vivant trainant le reste affreux, respirant pour souffrir, est-il un homme heureux ? Non, sans doute » répond Voltaire. Mais le malheur frappe aussi les grands et les riches. Tout État a ses maux, tout homme à ses revers, tout est égal en fin. Le malheur est partout, mais le bonheur aussi. L’égalité n’a donc nullement besoin d’être conquise, elle existe entre tous les hommes mais à l’état caché.

Cette philosophie consolante suggère que chacun doit tirer le meilleur parti de ce sort secrètement égal pour tous. Il s’agit de transformer les possibilités en réalités, à force de travail, d’intelligence, de vertu ou de sagesse.

On voit combien Voltaire propose une conception de l’égalité adaptée à l’essor d’une économie libérale. Il mérite l’autorité et le prestige qu’il a eus dans la bourgeoisie entreprenante du XIXème siècle.

Ceux pour qui l’égalité reste seulement virtuelle trouvent aux yeux de Voltaire leur consolation dans une sorte d’inconscience. Comme il l’écrit dans l’article « Égalité » du dictionnaire Philosophique, tous les pauvres ne sont pas, absolument malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation. On voit que Voltaire n’est pas un apôtre de la civilisation des loisirs pour tous... On sait que l’un de ces thèmes de campagne était la lutte contre la multiplicité des jours fériés et même contre le repos du dimanche. Car, le risque est la prise de conscience, dans ses loisirs, de la cruelle inégalité des conditions. Quand ils la sentent, conclut Voltaire, alors, on voit des guerres !

- Chez Rousseau le lien entre égalité et bonheur est tout différent, c’est la conscience d’être égaux qui peut conférer aux individus une profonde satisfaction. Il y a un bonheur propre à l’égalité. Il croît l’avoir expérimenté dans sa Genève natale. Une longue dédicace au début du « discours sur L’origine de l’égalité » s’adresse à la République de Genève, il y vante le bonheur qu’apporte à tout citoyen « un gouvernement démocratique sagement tempéré qui sauvegarde autant que faire se peut une certaine égalité ».

L’égalité est en effet dans l’état de société, qui a succédé à l’état de nature, le seul moyen de se délivrer d’une hantise insupportable, celle du jugement des autres. Chacun cherchant à affirmer sa supériorité en rabaissant autrui. « Le sauvage vit en lui-même l’homme sociable, sur l’homme qui vit à l’état de société, toujours hors de lui ne sait que vivre dans l’opinion des autres, et c’est pour ainsi dire de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence ».

On sait combien Rousseau a souffert lui-même de cette dépendance psychologique longuement analysée dans les dialogues. La solution qu’il a trouvé personnellement, c’est de fuir dans la solitude, la solitude est le substitut de l’inaccessible égalité. Le bonheur dans la solitude, tel que Rousseau le décrit, avec lyrisme, dans « Les rêveries du promeneur solitaire » réside avant tout dans un soulagement, celui d’échapper au regard réducteur des autres. C’est le même bonheur qu’apporterait une égalité effective entre les hommes, en rendant sans objet toutes les manœuvres de chacun, pour mettre l’autre dans son pouvoir, au moins psychologique. Rousseau s’est plu à évoquer la sérénité qu’engendre des relations égalitaires. Il fait un portrait idéal de son propre père, un artisan genevois dans une société genevoise, elle-même idéalisée. « Mon père, je l’avoue avec joie, n’était point distingué parmi ces concitoyens, il n’était que ce qu’ils sont tous ». Et s’adressant aux magistrats de la ville, il rappelle : « Des hommes de cette trempe sont vos égaux par l’éducation ainsi que par les droits de la nature et de la naissance". Cette égalité promet, selon sa formule « le bonheur commun des citoyens. C’est du moins l’espoir qu’exprime Rousseau.

Cet espoir du bonheur par l’égalité, il l’a esquissé aussi par des images romanesques. Dans « La nouvelle Héloïse », par exemple, Rousseau rassemble à Clarens, autour de Monsieur et Madame de Wolmar des domestiques qui révèlent des qualités de cœur et d’intelligence, insoupçonnées jusqu’alors. « L’on dirait qu’une partie des lumières du maître et des sentiments de la maitresse ont passé dans chacun de leur gens, tant on les trouve judicieux, bienfaisants, honnêtes, et supérieurs à leur état ». Sans que la différence des conditions soit abolie, ni même oubliée les sentiments de dépendance et de supériorité passent au second plan, créant ainsi l’atmosphère heureuse qui caractérise le domaine.

En somme, Voltaire et Rousseau esquissent de thèmes essentiels pour les siècles qui vont suivre.

- Voltaire montre comment l’inégalité créée du bonheur, quand l’émulation met en valeur les supériorités de chacun. Il montre qu’il suffit pour parler d’égalité de constater que tous les destins sont mêlés de chance et de malchance.

- Rousseau lui met en vedette la souffrance liée à l’inégalité surtout la souffrance morale. Il place le bonheur dans l’expérience de relations égalitaires, bien que rares, les situations où elles peuvent s’établir.

Quelles pourraient être ces situations ?

Sur cette question essentielle, il existe à première vue, une convergence entre les deux écrivains philosophes. Ni l’un, ni l’autre ne prévoit une conversion progressive du monde entier, conversion morale, intellectuelle et politique, celle que suggère la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, qui créerait partout les conditions au moins juridiques de l’égalité. Pour l’un comme pour l’autre, l’égalité ne peut se réaliser que dans des cercles restreints, les petites sociétés qui prennent leur distance avec le commun des mortels. Ce sont comme des îles, des refuges où l’impossible devient possible et où les transformations dont on rêve peuvent s’opérer dans un cadre magique.

Les récits voltairiens multiplient les réunions limitées où s’établît l’égalité. C’est souvent d’ailleurs le mauvais sort qui crée les conditions favorables au triomphe de l’égalité. On songe au Souper des rois vers la fin de Candide. Voltaire a imaginé la réunion à Venise pendant le Carnaval, de six rois détrônés, qui se retrouvent là et soupent ensemble par hasard. Voila comment l’égalité vient par malheur se substituer à la plus grande des inégalités, celle qui sépare le monarque des simples sujets. Et c’est par malheur aussi, que les principaux personnages se trouvent à la fin du conte, réunis dans une petite communauté égalitaire. « Tous égaux dans l’échec de leur plan de vie, tous égaux dans l’abandon de leur rang social, tous égaux dans le partage des tâches matérielles pour survivre, la fille du Pape et la servante Paquette, l’orgueilleux Haubrau Westphalien et le bâtard errant, le moine mendiant et la noble héritière.

Le véritable lieu d’une égalité vécue, c’est pour Voltaire, la bonne société, du moins la bonne société des gens d’esprit. Il n’a cessé d’opposer les sots qui constituent l’immense majorité, et, comme il l’écrit par exemple dans un lettre de 1759, « un petit nombre de gens d’esprit ».

C’est dans ce cercle restreint mais international, qu’une véritable égalité s’instaure ou peut s’instaurer, au delà des différences de rang social et de fortune. La table ronde autour de laquelle Frederic II soupe avec ses amis philosophes et le symbole d’un rêve d’égalité par la philosophie dont l’histoire a révélé la fragilité et l’irréalisme. Une fois que les privilégiés sont sortis du cercle étroit et chaleureux de la table ou du salon, l’égalité peut disparaître. Voltaire n’en attache pas moins un prix infini à cette sociabilité égalitaire. On la retrouve dans le cercle des correspondants fidèles avec lesquels l’écrivain entretient des échanges épistolaires, François Marie Arouet s’y trouve sur un pied d’égalité avec la marquise du Deffand, avec le comte et la comtesse d’Argental, avec le duc de Richelieu, et même avec l’Impératrice de Russie. Les traits d’esprit, les confidences, la familiarité de lettre à bâtons rompus sont autant de signes d’une égalité de privilégiés.

- Rousseau a été tenté et séduit par les délices de ce type de relations. « Les confessions » révèlent qu’il a cru trouver des rapports d’égalité dans les cercles aristocratique qui l’ont accueilli aimablement, parfois amicalement. Le fils de l’horloger, l’ancien apprenti graveur, croit sentir que les distances sont abolies par l’effet de la sympathie, de la bonhommie, de la sensibilité des échanges intellectuels mais bientôt un incident, un refroidissement, des intrigues dissipent cette flatteuse illusion. Voici donc un exemple. Retiré à Montmorency, Rousseau est l’objet des attentions du Maréchal-duc de Luxembourg et de la duchesse qui séjournent dans leur château, non loin de là. Il met bientôt une confiance entière dans la duchesse et commentant les extrêmes bontés de Monsieur le maréchal, il résume « rein de plus surprenant, vu mon caractère timide, que la promptitude avec laquelle je le pris au mot sur le pied d’égalité où il voulut se mettre avec moi ». Mais Madame de Luxembourg s’est faire ressentir à Rousseau la différence des rangs. A la mort du maréchal, Rousseau rappellera avec nostalgie les quelque temps d’illusion heureuse où il a pu croire à une relation égalitaire avec lui. « La douceur de son caractère était telle, qu’elle m’avait fait oublier tout à fait son rang pour m’attacher à lui comme son égal ».Rétrospectivement, à propos de cet épisode, Rousseau parle d’aveuglement. On comprend qu’il ait voulu théoriser sur le plan politique, une véritable société égalitaire, dont les réunions et les relations mondaines ne sont qu’une image précaire et miroitante. C’est le projet du « Contrat social ». Hors l’égalité ne peut exister que dans un petit État, Rousseau dit : « celui, dont chaque membre peut être connue de tous », difficile condition qui cantonne l’égalité à de petits territoires.

Le siècle des Lumières a mesuré la difficulté, l’impossibilité peut être de mettre en œuvre à l’échelle du monde réel les projets qu’échafaude la raison. Tantôt il les a présentés comme des utopies en s’en riant, tantôt il a cherché à limiter leur réalisation à des espaces clos, espaces de la vie mondaine ou espaces d’une maison de campagne, ilot d’une égalité pratiquée comme un jeu dans un univers hostile à cette idée.

La question de l’égalité de l’homme et de la femme qui reste chez les deux auteurs, très secondaire, trouve sa réponse dans ce contexte. Ni l’un, ni l’autre ne remettent en question la suprématie masculine dans l’espace public, et c’est dans le cadre domestique, lieu clos, qu’une sorte d’égalité peut se rétablir quand la femme exerce son charme ou son ascendant moral sur l’homme. Vouée exclusivement chez Rousseau à son rôle d épouse et de mère, c’est en tant que telle, qu’elle influence la société à travers son mari et ses fils. Pour Voltaire, seules des femmes d’exception, comme la savante Madame du Châtelet, ou la tsarine Catherine II, égalent les hommes. Mais les autres, insinue-t-il malignement, parviennent à contrebalancer par leur finesse le pouvoir masculin car « il faut toujours que la femme commande, c’est là son goût, si j’ai tort qu’on me pende ! »

Sylvain Menant, professeur émérite de l'Université Paris Sorbonne
Sylvain Menant, professeur émérite de l’Université Paris Sorbonne

En conclusion, Sylvain Menant pose la question que soulève le titre de son intervention : Les conceptions de l’égalité que proposèrent Voltaire et rousseau sont-elles modernes ? Ou pour réduire la complexité de cette question : sont elles encore vivantes aujourd’hui autrement que comme des souvenirs historiques ?

Il semble que les idées qu’elles rassemblent continuent à alimenter notre pensée et nos orientations affirme le communiquant qui le démontre brillamment.

- Avec Rousseau les sociétés occidentales pensent l’égalité comme un idéal politique et comme le statut naturel de tous les hommes. Mais avec Voltaire, elles trouvent juste naturel et efficace de vivre dans l’inégalité.

- Avec Rousseau, les sociétés occidentales affectionnent les moments et les lieux où l’on peut jouir de relations, de parfaites égalités : associations, rassemblements, sites sociaux de la toile électronique…Mais avec Voltaire, elles encouragent une compétition qui creusent les différences, et procurent de profondes satisfactions à ceux qui réussissent le mieux.

- Avec Rousseau, nous supportons difficilement le regard réducteur d’autrui, créateur d’un insupportable sentiment d’infériorité, pour nous y échapper, avec lui nous nous tournons vers la solitude de l’individualisme. Mais avec Voltaire, nos sociétés occidentales privilégient l’impertinence, la contestation, et la critique qui rétablissent, au moins dans l’imaginaire, l’égalité entre les petits et les puissants.

Les contradictions que nous assumons tant bien que mal, ce sont celles-là mêmes qui ont fait s’affronter, il y a deux siècles et demi, Voltaire et Rousseau.






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