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Une Journée à l’Académie des beaux-arts avec Bernard Perrine

Retransmission de l’intervention du correspondant de la section photographie de l’Académie des beaux-arts
Comment la photographie peut-elle échapper à la banalité quand on évalue à quelques huit cents milliards, les "clics" réalisés par différents matériels qui permettent de capturer des images, en 2012. Le correspondant de l’Académie des beaux-arts dans "la section Photographie", Bernard Perrine dresse un bilan de l’évolution de la "photo". Ses interrogations : À quel modèle se fier ? et Qu’est-ce que la photographie aujourd’hui dans ce monde d’images connectées ou non ?


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR937
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/carr937.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida9992-Une-Journee-a-l-Academie-des-beaux-arts-avec-Bernard-Perrine.html
Date de mise en ligne : 21 janvier 2013
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Texte de la communication de Bernard Perrine

La photo entre modèle(s) et banalité


Le titre peut sembler provocant, outrancier ou simplificateur. Il n’a pour but que de synthétiser les questions que l’on est en droit de se poser, sur la place, le sens et le rôle de la photographie dans un monde qui a transgressé le sens des images photographiques ou non. C’est pour cette raison que, contrairement à mes convictions, j’ai utilisé pour ce titre le terme "photo" plutôt que le mot photographie.
Les modèles, ce seraient les différents courants et contre-courants que la photographie a forgés tout au long de son développement et de son histoire, depuis la première photographie de Joseph Nicéphore Niépce "Le point de vue du Gras", propriété de l’Université du Texas à Austin et exposée jusqu’au 6 janvier 2013 au musée Reiss-Engelhorn, Forum für Internationale Fotografie à Mannheim.
La banalité, ce sont les quelques huit cents milliards de "clics" qui ont été réalisés par les différents matériels qui permettent de capturer des images, en 2012 ou les 7 milliards de photos (d’images) téléchargées chaque mois sur "Facebook" en 2011.

À quel modèle se fier ?

Sans s’attarder longuement sur ses origines, nous en dirons simplement deux mots pour rappeler que la reconnaissance de la photographie et le don de son invention au monde se forgea entre ces murs le 19 août 1839. L’autre mot sera pour souligner que cette reconnaissance se fit par l’Académie des Sciences qui, dans les décennies qui suivirent, enregistra ses premiers développements alors que dans le même temps, les milieux artistiques, sous la bannière de Jean Auguste Dominique Ingres, se déchainaient contre le nouveau medium "C’est beau la photographie… C’est très beau mais il ne faut pas le dire…" Malgré quelques textes éclairant ces débuts, en particulier ceux de Paul-Louis Roubert, il y a encore beaucoup à écrire sur ce socle, premier modèle qui, depuis ses origines a fait pencher la photographie vers les univers scientifiques. Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que la photographie est partie dans l’unicité du modèle alors que pour Nicéphore Niépce et William Henry Fox Talbot la multiplication devait l’emporter sur la capture.
On en trouverait justification dans les nombreux documents conservés dans la bibliothèque de l’Institut de France tout comme dans "La lumière", le "Bulletin de la Société française de photographie" ou dans le "British Journal of Photography" au Royaume-Uni.

Un point de vue assez spécifiquement français voudrait rejeter toute influence des développements technologiques sur la création et il est vrai que dans notre pays les recherches universitaires sur ces sujets sont quasiment absentes. C’est d’ailleurs ce même cartésianisme qui exclut de l’Université et des académies, toute recherche sortant de la sphère bien-pensante, alors que ces dernières font l’objet d’études non seulement hors de nos frontières proches mais surtout outre-atlantique, dans les pays de l’est ou au Japon. Même si pour quelques thuriféraires, la photographie aurait existé avant la photographie, elle est bien fille de ce courant d’inventeurs qui, au début du XIXe siècle, ont su marier les avancées de la chimie avec les développements de l’optique.

Si très vite des artistes et des créateurs donnèrent à l’invention ses premières directions artistiques, les améliorations apportées sur le procédé ont engendré des modèles que des chercheurs contribuent à révéler à travers des expositions et des publications comme "Les primitifs de la photographie, le calotype en France 1843-1860", "La mission héliographique" de 1851, ou encore "Modernisme et Modernité, les photographes du cercle de Gustave Le Gray", conçue par Anne de Mondenrard et Marc Pagneux et présentée actuellement au Petit Palais jusqu’au 6 janvier 2013.

Par la suite, à la fin du XIXe siècle, c’est l’invention de George Eastman de 1888 "Appuyez sur le bouton, nous faisons le reste" qui aura un effet sur l’esthétique et le sens de l’image. L’arrivée du snapshot rendra en effet caduques les images figées et contraindra les magazines à les utiliser. Au-delà des évolutions techniques qui ne manqueront pas de la modifier, on peut situer cette invention comme le point de départ d’un courant qui jusqu’à une époque récente liera la photographie à un support de diffusion destiné à informer mais surtout comme le point de départ de l’industrie photographique qui sera jusqu’à ces dernières années un pilier de Wall Street et un premier vecteur de la banalisation de l’acte photographique. Il constitue un des modèles.

L’autre modèle relié à l’art pourrait commencer avec la photographie préraphaélite en Grande Bretagne, à partir de 1848, avec la dévotion du peintre John Ruskin à l’ultra-netteté du daguerréotype avant de le rejeter parce qu’elle ne rendait pas compte du rendu des couleurs. La suite se fera par réaction et contre-réaction par rapport au(x) modèle(s) photographique(s) dominant(s). Le rapprochement avec le monde pictural donnera naissance au pictorialisme, lequel amènera en réaction le retour de l’ultra netteté du groupe f:64 aux États-Unis et la Modernité et le Bauhaus en Europe. Ces derniers étant d’ailleurs les héritiers des derniers développements technologiques permettant liberté et souplesse dans la prise de vue et surtout une explosion de l’image dans la page imprimée, rehaussée par les générations de graphistes venus des pays de l’est. Après-guerre, le développement des magazines et des agences consacrera l’âge d’or du photojournalisme et son contre-courant sanctuarisé par la "Subjektive Fotografie" qui à son tour engendrera par contre-coup l’École de Düsseldorf et sa frontalité.

La remise en question des modèles

À la fin des années 1960 aux États-Unis, des années 70 en France et en Europe, on assista à une remise en cause des modèles. Comme les Arts plastiques, la photographie entra dans une période de déconstruction. Duane Michals osa le sacrilège d’écrire sur le précieux support aux sels d’argent, d’autres osèrent le bougé, le flou, le flou de bougé, les inversions de couleur, les déstructurations, les saturations ou désaturations, les développements à l’éponge, les lacérations ou déchirures du papier, sans oublier tous les artefacts, comme les contours des films polaroid ou les coups de pinceaux lors de l’enduction d’un tirage au platine, laissés volontairement visibles… qui, à la lecture deviennent plus importants que le sujet et tendent à en faire disparaître le sens original ou à le détourner au profit de l’artefact. La photographie rejoignait en ce sens la fameuse doctrine du "étonnez-moi".
Elle a, d’une certaine manière, préparé l’arrivée de la photographie dans le marché de l’art en remettant en cause des critères qui étaient attachées au medium et surtout en faisant voler en éclat son statut de reflet de la réalité et de preuve intangible. Selon certains historiens c’est à cette époque, des années 1980-1990, que serait née une photographie dite "plasticienne" et qu’à travers ce biais la photographie aurait développé des nouvelles "formes inscriptibles" dans l’histoire de l’art au-delà et parfois même en dehors de l’histoire du medium. En 2012, ce type de photographie commence à apparaître comme faisant partie d’une histoire déjà dépassée, avec ses grands tirages et ses encadrements parfaits et onéreux.

Bernard Perrine, Correspondant de l'Institut, section photographie, Académie des beaux-arts, 28 novembre 2012
Bernard Perrine, Correspondant de l’Institut, section photographie, Académie des beaux-arts, 28 novembre 2012
© Brigitte Eymann/Académie des beaux-arts

À la charnière des siècles précédents, les XIXeet XXe, la photographie acquit son statut de vecteur de communication en venant brutalement prendre la place de la gravure, comme moyen d’illustration des publications, des journaux et des magazines. Un choc presque aussi brutal que celui qui, il y a une décennie, fit disparaître les ateliers de photocomposition, au profit de la saisie informatique individuelle.
Dans ce "Trafic des images", une loi a toujours été vérifiée depuis l’invention de l’imprimerie : tout système qui a permis d’accélérer la diffusion de l’information s’est toujours imposé. On peut cependant se demander, à une époque où toute information peut être diffusée instantanément, et par n’importe quel citoyen, d’un bout à l’autre du monde, si l’image photographique n’a pas perdu sa crédibilité. Malgré quelques falsifications dont les plus célèbres relèvent du "trucage de l’histoire et de la propagande", pendant presque tout le XXe siècle la photographie a été, de part ses assises scientifiques, lue comme un reflet de la réalité. Une vérité qu’il était hors de question de remettre en cause, jusqu’au jour où des techniques comme "photoshop" sont devenues accessibles à tous et surtout, lorsque l’on s’est aperçu que son statut de preuve pouvait être contesté.

Ces remises en cause furent encore plus flagrantes avec le changement de technologie qui fit basculer le medium dans le numérique à l’orée du XXIe siècle.
En entraînant avec sa disparition toute la magie et les secrets de la révélation de l’image, la disparition programmée du film a ouvert en grand la boîte de pandore de la banalisation.
En permettant la visualisation immédiate de l’image, le capteur a aboli l’attente et les peurs de l’échec, devenu pourtant de plus en plus rare avec le temps.
Dans cette histoire, ce n’est pourtant pas la capture qui fut la plus révolutionnaire mais la diffusion et la visualisation. Ce sont elles qui contribuèrent à changer le statut de l’image photographique. Lié à la mémoire, au souvenir, à la vérité, ce statut passa en quelques années à celui que les Anglo-saxons désignent sous le terme d’entertainment, de loisir, de convivialité. Le photographe Robert Polidori écrit à ce sujet "Digital is made to forget. Analogue is made to remember". Les outils arrivant la fonction principale de la photographie est statistiquement devenue l’échange, avec comme vecteur l’internet et l’écran comme support. Avec l’argentique, l’image était tributaire d’un support dont elle s’est petit libérée, tout d’abord avec des techniques professionnelles lourdes et onéreuses avant de pouvoir voyager où bon lui semblait en un "clic" et au prix du règlement d’une redevance aux opérateurs.
D’autre part jusqu’au début du XXIe siècle notre visualisation et la mémorisation des grands événements qui ont marqué notre société, notre histoire, sont liés à des images fixes.
On se souvient de la fillette photographiée par Nick Ut, courant, brûlée par le napalm, pendant la guerre du Viêt Nam, de ce manifestant fuyant la matraque du CRS en mai 1968, des photographies d’Armstrong sur la lune. Pourtant, tous ces évènements ont été filmés mais on en retient des images fixes. Tout change en 2001. On ne retient pas les photographies pourtant impressionnantes de James Nachtwey mais les images vidéo, tournant en boucles, des avions heurtant les Twin Towers du World Trade Center. À partir de ce moment la référence mémorielle devient l’image animée vue sur un écran, dont on extrait un photogramme pour la retraduire sur un support papier qui, pour ainsi dire, par inversion des rôles, devient malgré elle un vecteur de promotion de l’image animée. Par la suite, la guerre du golfe nous fournira ces étranges images vertes, enregistrées automatiquement. Les téléphones portables nous donneront les seules mauvaises images des attentats du métro de Londres. Et ces mêmes téléphones portables nous donnerons les seuls témoignages des révolutions iraniennes et les premiers visuels des révolutions arabes. Elles sont réalisés par des auteurs anonymes, comme c’est souvent le cas depuis plusieurs décennies et, à de rares exceptions près, elles deviennent la norme depuis le passage au numérique et surtout la diffusion par internet et la vision sur des écrans.

Vers quel modèle ?

L’avènement du numérique, la simplification de la capture et de la diffusion et la visualisation sur d’autres supports que l’imprimé et en particulier sur des écrans a bouleversé tous les codes, modifié tous les repères, déplacé toutes les frontières traditionnelles. Peu en ont conscience mais nous vivons un moment unique et historique de l’histoire de la communication. Lorsque Johannes Gutenberg achève les quelque dix exemplaires de la Bible "à 42 lignes" dite "Bible de Gutenberg, il lègue à l’humanité l’invention de l’imprimerie qui révolutionnera la diffusion de la communication, du savoir et de l’information. Aujourd’hui l’arrivée des nouvelles technologies vient, dans le même temps modifier les outils de capture et les supports de diffusion.
D’autre part, l’invention a, en quelque sorte, atteint ses limites. En effet, nous avons vu que d’un côté, l’information est devenue instantanée. De l’autre, comme le titrait, d’une manière prémonitoire, l’exposition présentée au Musée de l’Élysée de Lausanne du 8 février au 20 mai 2007, "Tous photographes", le medium devenait accessible à tous et le banalisait.
Une banalisation qui à son tour sert de modèles à de nombreux artistes comme le montrait l’exposition présentée aux Rencontres d’Arles en 2011 "From here on / À partir de maintenant". Un manifeste signé par cinq artistes et directeurs artistiques accréditant un changement profond dans les usages de la photographie, engendré par la suprématie d’internet et de la création numérique dans l’accès et la diffusion des images et redéfinissant la fonction. " Maintenant, nous sommes une espèce d’éditeurs. Tous, nous recyclons, nous faisons des copier-coller, nous téléchargeons et remixons. Nous pouvons tout faire aux images. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un œil, d’un cerveau, un appareil photo, un téléphone, un ordinateur, un scanner, un point de vue. Et lorsque nous n’éditons pas, nous créons. Nous créons plus que jamais, parce que nos ressources sont illimitées et les possibilités infinies.
L’internet est plein d’inspirations, du profond, du beau, du dérangeant, du ridicule, du trivial, du vernaculaire et de l’intime. Nos petits appareils de rien du tout capturent la lumière la plus vive comme l’obscurité la plus opaque. Ce potentiel technologique a des répercussions esthétiques, il change l’idée que nous nous faisons de la création. Il en résulte des travaux qui ressemblent à des jeux, qui transforment l’ancien en nouveau, réévaluent le banal. Des travaux qui ont une histoire mais s’inscrivent pleinement dans le présent. Nous voulons donner à ces travaux un nouveau statut car les choses seront différentes à partir de maintenant…"
Nous sommes arrivés à un point de non retour qui nous conduit à repenser le sens st le contenu des mots définissant les outils et leur finalité. Qu’est-ce que la photographie aujourd’hui dans ce monde d’images connectées ou non ?
Offre-t-elle encore une sorte de grille de lecture du monde ? Comment s’inscrit-elle ou s’inscrira-t-elle dans le monde de la création ?
Après la banalité, quels seront les modèles ?

Texte de Bernard Perrine, correspondant de la l’Académie des beaux-arts dans la "section Photographie".

Pour en savoir plus

- François-Bernard Michel, initiateur de cette journée exceptionnelle, le 28 novembre 2012, membre de la section des membres libres et président de l’Académie en 2012, sur le site de l’Académie des Beaux-arts
- Bernard Perrine, membre correspondant de l’Académie des beaux-arts au sein de la section photographie, sur le site de l’Académie.

- Retrouvez sur Canal Académie les émissions liées à cette journée du 28 novembre 2012 :
- Une Journée à l’Académie des beaux-arts : avec le sculpteur Claude Abeille
- Une Journée à l’Académie des Beaux-arts avec François-Bernard Mâche
- Exceptionnel ! Partagez une Journée à l’ACADEMIE DES BEAUX-ARTS avec François-Bernard Michel
- Une Journée à l’Académie des beaux-arts avec le peintre Pierre Carron, membre de l’Institut

- Une journée à l’Académie des beaux-arts

Le mercredi 28 novembre, une journée de communications et de débats sur les rapports que l’Académie des beaux-arts entretient avec la création aujourd’hui.

Une journée à l’Académie des beaux-arts / Débats

- Le Programme du 28 novembre

9h30 Ouverture de la journée par Arnaud d’Hauterives, Secrétaire perpétuel de l’Académie des beaux-arts

10h « L’Académie des beaux-arts se présente » par Lydia Harambourg (correspondant de la section de peinture) et Robert Werner (correspondant de la section d’architecture)

14h30-17h « L’Académie des beaux-arts et la création aujourd’hui ». Débat animé par Guy Boyer, directeur de la rédaction de Connaissance des Arts, avec les interventions de :

Claude Abeille, sculpteur, graveur, membre de la section de sculpture : « L’Homme qui marche ! »

François-Bernard Mâche, compositeur, musicologue, membre de la section de composition musicale : « L’œuvre d’art est-elle obsolète ? »

François Chaslin, critique d’architecture, correspondant de la section d’architecture : « L’architecture, entre coups d’éclats et éclatement »

Bernard Perrine, photographe, éditeur associé du Journal de la Photographie, correspondant de la section photographie : « La photographie, entre modèle et banalité »

Pierre Carron, peintre, membre de la section peinture : « Hier encore, que faire ? »

17h : Conclusion par le Professeur François-Bernard Michel, Président de l’Académie des beaux-arts






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