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Le passé chinois du point de vue de la philosophie politique, par Jean François Billeter, sinologue

Retransmission de la séance du 21 mai 2012 à l’Académie des sciences morales et politiques
Où en sont les études chinoises ? La sinologie, qui est une science jeune, se heurtant aux profondes transformations de la société chinoise, peut-elle encore s’exercer avec des conditions de recherche sereines ? Quelle place les sinologues accordent-ils à l’histoire de la Chine ? Telles sont quelques unes des questions abordées par Jean-François Billeter, professeur émérite de l’Université de Genève, qui a tenu la première chaire d’études chinoises lors de sa création à Genève en 1993. Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques, il a donné sa communication devant les académiciens réunis en séance le lundi 21 mai 2012. Entrez grâce à Canal Académie dans la salle des séances. Vous entendrez d’abord la présidente pour l’année 2012, Marianne Bastid-Bruguière, qui présente en le résumant le parcours de Jean-François Billeter.


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Émission proposée par : Hélène Renard
Référence : ES652
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/es652.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 3 juin 2012

Rappelons que le texte ci-dessous n’est qu’un résumé des propos de l’intervenant et qu’il convient d’écouter sa communication pour en percevoir tout l’intérêt.

Après avoir rappelé son parcours personnel et l’évolution de la sinologie depuis une trentaine d’années, Jean-François Billeter, sinologue suisse et professeur émérite de l’Université de Genève, revient sur sa vision de la philosophie politique et sur la place de l’histoire chinoise au sein de celle-ci.
La philosophie politique n’est pas pour lui « science politique » (discipline qui consiste à décrire les régimes politiques et à en analyser leur fonctionnement). Elle est d’abord « philosophie », c’est-à-dire « interrogation soutenue et réfléchie, sa vocation étant d’interroger l’histoire des sociétés sous l’angle de leur constitution politique ».
Pour effectuer ce travail en profondeur, elle a besoin d’une solide connaissance en histoire, voilà pourquoi les études chinoises n’ont que très récemment décollé, souffrant auparavant d’un manque évident de « matériaux ».

Empruntant au philosophe politique Pierre Manent cette pensée : «  La nature politique de l’homme est la cause de l’histoire », Jean-François Billeter évoque la question cruciale de la causalité : «  Est-ce la société qui, prenant forme, se donne, par cristallisation pour ainsi dire, un pouvoir à son image – ou un pouvoir qui s’impose, qui impose sa loi et crée par là un système social ? ».
Se gardant bien de trancher dogmatiquement cette question, il met en avant l’importance de l’examen attentif de la réalité historique de cas particuliers, méthode appliquée lors de ces études sur la Chine.

Pour illustrer son propos, Jean-François Billeter cite un passage d’Essai sur l’histoire chinoise, dans lequel il explique la formation de la société chinoise après l’arrivée au pouvoir de la dynastie Tcheau (Zhou) : « Un peu avant l’an 1000 avant notre ère, la dynastie royale des Tcheau (Zhou) a été fondée à la suite d’un soulèvement contre la dynastie précédente, celle des Chang (Shang). S’étant assuré l’appui de puissants alliés, au lendemain de sa victoire, il lui fallut les payer de retour. Il leur donna des fiefs, mais cela ne suffisait pas.
Il fallait encore trouver le moyen de transformer l’alliance de circonstance qui les avait réunis en une alliance permanente, en un ordre institutionnel durable. Avec ses conseillers, le fondateur de la nouvelle dynastie trouva à ce problème une solution remarquable. Ils réinterprétèrent les relations que le roi entretenait avec ses alliés en relations familiales : ils seraient tous frères, les rapports d’aînesse entre ces frères seraient des rapports hiérarchiques et le roi aurait le pouvoir sur ses frères parce qu’il serait l’aîné.

Les fondateurs de Tcheau ne s’arrêtèrent pas là. Pour que le nouvel ordre fût durable, ils décidèrent selon quelles règles les privilèges ainsi distribués seraient transmis. Et comme il était aisé de prévoir que cette famille aristocratique allait croître et se multiplier, et que cette multiplication allait mettre la structure familiale en danger, ils développèrent cette structure de façon à ce qu’elle pût s’étendre sans que jamais ne s’y introduisît le moindre désordre.
Ils créèrent un système susceptible d’organiser une famille de plusieurs dizaines ou de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers de membres, appartenant jusqu’à quatre générations simultanées, sans que jamais, entre deux quelconques de ses membres, l’ordre de préséance ne fût ambigu. Ils forgèrent une nomenclature qui permettait d’identifier exactement la place de chacun dans cette hiérarchie générale.
 » (...)

«  La conquête du pouvoir par les Tcheau et leurs alliés a eu une autre grande conséquence. Pour la première fois dans cette partie du monde, des vainqueurs ont institutionnalisé leur domination sur les populations vaincues pour la rendre durable. (...) Les Tcheau ne se sont pas contentés d’établir une domination de fait. Ils ont créé un ordre qui est devenu l’un des fondements de la civilisation chinoise, un ordre dont on retrouve l’empreinte dans la représentation du monde et jusque dans les catégories de l’entendement chinois. (…)
On n’a pas encore suffisamment mesuré, me semble-t-il, à quel point le monde chinois a été marqué, dans ses institutions, dans ses représentations et jusque dans les catégories de son entendement, par cette division de la réalité sociale en deux parties de nature différente, liées entre elles par des interactions aux formes asymétriques et mouvantes. »

De cette réflexion a émergé, chez Jean-François Billeter, la conscience d’une dimension nouvelle de l’histoire. Frappé par « la durée des schémas directeurs » découverts, il s’est mis à considérer la pertinence de l’étude de «  temps longs » : « j’ai relevé que certains traits fondamentaux qui apparaissent au moment de la formation de la féodalité chinoise aux alentours de l’an 1000 avant notre ère ont subsisté jusque dans un passé tout récent, voire jusqu’à aujourd’hui ».
Récusant toute volonté personnelle de faire le portrait d’une « Chine immobile », Jean-François Billeter démontre au contraire que «  le temps long des catégories organisatrices n’exclut nullement le temps plus court des évolutions et des transformations socio-économiques, ni celui, plus court encore, de l’histoire politique, ni même celui de l’événement ».

Se plaçant sur le plan de la philosophie politique, il évoque l’idée d’une « idéologie impériale », formée au cours du siècle qui a précédé la fondation de l’empire chinois en 221 avant notre ère, et maintenue jusque dans un passé récent, voire jusqu’à aujourd’hui. Une idée qu’il estime non pas sclérosante mais nécessaire pour saisir toutes les subtilités de l’Histoire chinoise, la philosophie politique permettant, en effet, de formuler des questions à portée universelle, posées dans des termes qui « ne sont tributaires d’aucune tradition intellectuelle ou culturelle particulière », et qui, de ce fait, « se situent en deçà du cloisonnement des sciences humaines ou sociales ».

La philosophie politique donnerait à l’historien la capacité de se poser les bonnes questions : « comment une nouvelle forme sociale se forme-t-elle ? Comment le passage d’une forme à une autre s’opère-t-il ? ». Jean-François Billeter n’hésite pas à appliquer ce questionnement à son étude de l’histoire chinoise : « dans le bref Essai sur l’histoire chinoise que j’ai mentionné tout à l’heure, j’ai avancé l’hypothèse que l’apparition de la féodalité chinoise, aux environs de l’an 1000 avant notre ère, est due à une invention historique, qui a été le fait d’un conquérant victorieux et de son conseiller si l’on en croit les sources, et plus probablement d’un petit groupe de personnes. Cette hypothèse ne pourra sans doute jamais être vérifiée, faute de matériaux suffisants. Elle a pour elle, selon moi, qu’on ne voit pas comment les choses auraient pu se passer autrement. »

Jean-François Billeter ajoute qu’une réflexion du même ordre est indispensable pour comprendre l’histoire récente de la Chine : « depuis un peu plus d’un siècle, deux formes du politique, ou de la constitution politique du social, l’une chinoise, l’autre occidentale, s’y affrontent en un conflit violent qui est encore loin d’avoir trouvé son issue et dont la résolution déterminera en profondeur la suite de l’histoire – celle de la Chine et de la nôtre ».

A la fin de cette intervention, quelques remarques de Jean-François Billeter tiennent alors lieu de conclusion. De son point de vue ni l’Europe ni la Chine n’ont trouvé leurs formes définitives : « n’est-il pas évident, lorsqu’on considère les déséquilibres et les dérèglements qui affectent la société mondiale actuelle, et menacent son avenir, que nous devons lui donner une forme nouvelle et qu’il est impossible de concevoir cette forme dans le cadre de disciplines isolées telles que la science politique, le droit ou l’économie ? Il me semble que la philosophie politique est irremplaçable, dans cette quête, à cause de la radicalité des questions qu’elle pose et de sa façon de prendre appui sur l’expérience historique. Il me semble aussi qu’en vertu de l’universalité qu’elle porte en elle, elle constitue un lieu privilégié pour le « commerce des esprits » qui doit naître entre l’Europe et la Chine. »

Jean-François Billeter démontre ainsi dans cette émission la place prépondérante de la philosophie politique dans l’étude des évolutions sociétales, non seulement au sein de la sinologie et de l’histoire chinoise, mais également en qui concerne une multitude d’autres disciplines.

Jean François Billeter, professeur émérite de l’Université de Genève
Jean François Billeter, professeur émérite de l’Université de Genève
© Canal Académie

Retrouvez l’intégralité du texte de l’intervention de Jean-François Billeter sur le site de l’Académie des sciences morales et politiques

Écoutez aussi :

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- La Chine et la démocratie, un livre de Mireille Delmas-Marty
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