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La politique européenne des pays d’Europe centrale

de Bronislaw Geremek
Communication de Bronislaw Geremek prononcée en séance publique devant l’Académie des sciences morales et politiques, le lundi 17 mai 2005.


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Référence : es033
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Date de mise en ligne : 7 août 2006

La politique européenne des pays d’Europe centrale :

Bronislaw Geremek
Bronislaw Geremek

L’historien et ancien ministre des Affaires étrangères de Pologne expose aux membres de l’Académie sa vision de l’élargissement de l’Union européenne. Voici le texte de sa communication :

Dix nouveaux pays viennent de fêter leur accession à l’Union Européenne : le premier mai, sous le signe du muguet, ils ont retrouvé une place dans la grande famille qu’ils considéraient depuis un millénaire comme la leur. Ils apportent un potentiel démographique et économique, un espace géographique et un ensemble humain, à une communauté qui s’est formée au cours d’un demi siècle d’efforts d’intégration dans le contexte d’une Europe dramatiquement divisée. Ils apportent aussi leurs expériences et leurs peurs. Il est bon à un tel moment de poser la question comment ces pays envisagent leur fonctionnement à l’intérieur de l’Union Européenne, comment ils comprennent la place de l’Europe dans le monde et comment ils voient l’avenir de la construction européenne : bref, quelle est leur politique européenne qui jusqu’à présent faisait partie de leur politique extérieure et deviendra maintenant la part de lion de leur politique intérieure. Je voudrais ainsi rendre hommage à l’initiative de l’Académie des sciences morales et politiques.

La politique étrangère est définie, de façon générale, non seulement par les raisons géopolitiques et par les visées politiques, mais aussi par l’histoire vécue d’un peuple c’est-à-dire par l’expérience du passé et par la mémoire. On ne peut pas ignorer les traumatismes collectifs, les haines et les sympathies, les nostalgies et les idiosyncrasies parce qu’elles toutes pèsent sur les choix politiques qui se font dans les sociétés démocratiques modernes. Je me réfère ainsi à l’Europe toute entière, pas seulement à l’Europe Centrale. Il ne faut pas trop chercher des traits particuliers ou exotiques dans la culture politique des pays de cette région : une conférence organisée peu après le tournant historique de 1989 et portant le titre « L’Europe des tribus ? » peut être donnée comme un exemple de cette façon de penser. Il est important d’abandonner une telle attitude. Les pays d’Europe Centrale sont tout simplement marqués par l’incertitude de leur destin, par la précarité de leur existence nationale, par leur vulnérabilité.

Istvan Bibo, un penseur emblématique, aussi bien pour sa Hongrie natale que pour toute l’Europe Centrale, écrivait dans un essai de 1946 :

« Parler de la mort de la nation » ou de son « anéantissement » passe pour une phrase creuse aux yeux d’un Occidental, car s’il peut concevoir l’extermination, l’assujettissement ou l’assimilation lente, l’ »anéantissement » politique survenant du jour au lendemain n’est pour lui qu’une métaphore grandiloquente. Alors que pour les nations d’Europe de l’Est, c’est une réalité tangible ».

Je crois que Bibo touche, en effet, un des traits caractéristiques de l’Europe Centrale que l’on pourrait définir comme l’incertitude d’existence ou l’angoisse concernant la survie nationale. Si on prend l’exemple de la Pologne nous nous trouverons devant un fait qui a étonné l’Europe moderne, à savoir le scandale des partages de la Pologne l’historien anglais de l’Europe, Geoffrey Baraclough, y voit la période finale de l’ordre européen arrêté par la Paix de Westphalie. Une des grandes monarchies européennes qui a réussi d’instaurer une Res Publica une république, un Commonwealth en tant qu’un corps politique fédéré, pluriethnique, pluriculturel et plurireligieux disparaissait de la carte politique de l’Europe, déchirée entre ses trois voisins voraces. Quand en 1939 la Pologne, après une vingtaine d’années d’indépendance nationale fut envahie par l’Allemagne, elle a trouvé le soutien de la part de la Grande Bretagne et de la France, mais quand le 17 septembre l’Armée rouge entrait en Pologne rendant évidant quatrième partage de ce pays, entre le Iie Reich d’Hitler et la Russie de Staline, l’opinion publique européenne était, une fois de plus, stupéfaite mais aussi indulgente. Le sort de la Pologne peut être considéré comme la justification de l’angoisse séculaire des nations de cette région, du sentiment continu du danger : en reprenant les termes d’Istvan Bibo « il suffisait, pour cela, de mettre en doute leur existence ». Et pensons à la Slovaquie, sans traditions d’indépendance nationale (sauf l’expérience malheureuse de Tiso), aux pays baltes et aussi à un grand et fier pays en dehors de la vague d’élargissement de 2004 qu’est l’Ukraine qui n’a presque jamais connu l’indépendance nationale.

L’histoire compte dans la politique. On a parfois l’impression que la fameuse formule affirmant que « les Balkans produisent plus d’histoire qu’ils sont capables à consommer » est appliquée à l’égard de l’Europe Centrale. Si je voudrais m’inscrire en faux contre cela, c’est seulement dans le sens que nous avons réussi de « consommer » notre histoire pour notre bien et notre mal. Paul Valéry déclarait que l’histoire est le pire poison que la chimie de l’intellect humain a produit comment ne pas lui donner raison quand on voit de quelle façon les victoires et les défaites de jadis sont politiquement utilisées pour empoisonner notre présent ? Mais de cette affirmation amère du poète philosophe français on peut aussi tirer la conclusion que l’histoire devrait être aussi considérée comme la grande productrice des contre corps ou des barrières immunologiques assurant la défense des sociétés humaines et c’est aussi en cela que consiste son rôle de magistra vitae. Pourquoi ne pas appliquer cette conclusion à l’Europe Centrale ?

Avant d’aborder la politique européenne des pays qui dans le discours politique sont décrits comme les PECO Pays d’Europe Centrale et Orientale je dois prendre une précaution. Premièrement, je vais présenter ce qui me semble être une tendance majeure dans cette politique, au delà des différences entre les partis politiques. Il n’y a pas de doute que dans les pays d’accession de 2004 il y a aussi des courants eurosceptiques ; le Président de la République Tchèque n’hésite pas d’affirmer que son pays, en mai 2004, a perdu sa souveraineté. Ces attitudes restent néanmoins minoritaires. Les référenda sur l’accession qui ont eu lieu entre mars et septembre 2003 ont donné une réponse claire : la participation au référendum se situait entre 46% pour la Hongrie et 72% pour la Lituanie, le résultat entre 67% (Lettonie) et 92% (Slovaquie) pour la réponse affirmative. On peut affirmer que l’entrée dans l’Union Européenne trouve un soutien social majoritaire. D’autre part, j’ai la conscience qu’il n’est pas tout à fait justifié de considérer les huit pays post-communistes comme un groupe. L’initiative d’établir une structure de coopération particulière entre la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie, baptisée plus tard comme groupe de Visehrad, s’est heurtée aux méfiances et aux intérêts économiques parfois contradictoires, parfois non complémentaires. La communauté de destin de ces pays au cours de la deuxième moitié du XXe siècle n’a pas formé une base suffisante pour le sentiment de communauté régionale. La politique de la Pologne, le plus grand pays dans la région, peut être considérée comme significative pour toute la région d’Europe Centrale, mais certainement elle reste limitée par des intérêts et par la vision de l’avenir qui ne sont propres qu’à elle-même.

« L’automne des peuples » de 1989 est une date charnière dans l’histoire contemporaine de l’Europe parce qu’elle a commencé le retour à la liberté des pays soumis par force à la domination soviétique et au système communiste, ainsi que l’implosion de l’empire soviétique. Elle était l’aboutissement d’un processus dont les racines se trouvaient dans l’affirmation de l’opposition démocratique en Pologne et en Tchécoslovaquie dans les années 60 et 70, dans le mouvement polonais Solidarnoé de 1980 1981, dans le message du Pape Jean Paul Il réclamant la dimension spirituelle de l’unité européenne et appelant les peuples de l’autre Europe à ne pas avoir peur, dans la décomposition du système soviétique sous l’effet de la « glasnost » de Gorbatchev. Ce changement historique a permis l’articulation d’une politique étrangère libre et indépendante autour de deux grades orientations : la première, c’était l’attachement à l’Occident, la deuxième, c’était le retour à l’Europe. On peut dire à juste titre que toutes les deux n’étaient que des « clichés » mais ce genre d’expressions stéréotypes exprime parfois des phénomènes réels et profonds.

L’attachement à l’Occident avait un aspect axiologique et un aspect politique. En contre-courant aux grands débats sur le « déclin de l’Occident » (Oswald Spengler) et l’anéantissement de sa force morale, la notion de l’Occident ne cessait de couvrir un ensemble de valeurs de la liberté, de la dignité humaine, de la J ustiqe, de la culture mis en doute par « la révolte des masses » analysée par un Ortega y Gasset ainsi que par les idéologies et les systèmes totalitaires. Dans l’Europe de l’Est la notion de l’Occident avait ainsi un énorme potentiel de défense devant le système totalitaire. En plus, dans le cadre de l’occident, il y avait une place pour l’Amérique à côté de l’Europe, les deux continents participant dans le même univers d’idées et de cultures. Ce lien trouvait sa prolongation naturelle l’axiologie mène naturellement à la politique dans l’Alliance Atlantique se référant aux valeurs communes et assurant de façon effective la sécurité dont nos pays avaient besoin urgent.

Le « retour à l’Europe » est un slogan que l’on réfute souvent, puisque les pays de l’Est n’ont jamais quitté l’Europe on pourrait dire plutôt que c’est l’Europe qui les a abandonnés pour un instant. Il reste qu’il exprime le sentiment que la séparation introduite à l’époque de la guerre froide entre deux camps politiques était faite contre la nature de l’unité européenne.

Dans le début passionnant sur les traits particuliers d’une Europe Centrale qui a eu lieu dans les années 80, avant et aussi après 1989, on cherchait d’abord à souligner que cette région n’avait rien en commun avec l’univers eurasiatique de la Russie Josif Brodski le constatait avec amertume contre Milan Kundera mais aussi qu’elle était indissoluble de l’Europe sur le plan culturel, économique et politique. C’était aussi une façon de rappeler que les liens culturels et spirituels ne peuvent pas être mis en doute par le décalage économique l’Europe Centrale ne pouvait pas profiter des bénéfices du Plan Marshall ou par l’emprise politique qui était étrangère à la tradition européenne mais contraire à la volonté de ces peuples. « L’autre Europe » attendait donc des véritables retrouvailles avec l’Europe pour aller ensemble au delà de tous les poteaux de Hercule, faire avancer, en commun effort, l’économie, la technologie, la science et la culture, cultiver les institutions et les règles de la démocratie.

L’attachement à l’Occident et le retour à l’Europe formaient ainsi le projet européen des pays de l’Est, sinon le rêve de la liberté. L’OTAN était considéré dans cette vision comme une structure européenne, avec la participation de l’Amérique comme c’était le cas au cours du tout vingtième siècle.

Quand quinze ans après 1989, cet annus mirabilis, les huit pays qui se sont libérés du communisme se joignent à l’Union Européenne (trois autres la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie voulant les suivre le plus rapidement possible), ce n’est pas par envie de participer dans une alliance économique et profiter des bénéfices du marché unique ou bien pas seulement pour cela mais par l’aspiration à être ensemble avec d’autres peuples européens dans une communauté. C’est bien cette volonté qui définissait la politique européenne de la Pologne et d’autres pays de la région. Ces pays ont concentré leur attention politique sur la dissolution de toutes les structures par lesquelles l’Union Soviétique exerçait sa domination sur eux, c’est à dire celles du Pacte de Varsovie et du Comécon, et sur l’adhésion, par leur propre volonté cette fois ci, à la Communauté Européenne et l’Alliance Atlantique. Le Pacte de Varsovie fut dissout le 1er juillet 1991, et en 1993 les derniers détachements de l’année soviétique quittèrent le sol polonais, les négociations de la Pologne avec la Communauté Européenne commencèrent avec l’établissement des rapports officielles en septembre 1989 et la signature en décembre 1991 du Traité Européen sur l’association. C’est ainsi que la longue marche vers l’adhésion pouvait conduire à l’élargissement de 2004, procédé de quelques années par les décisions parallèles sur l’élargissement de l’OTAN.

Krzysztof Skubiszewski, grand juriste et premier ministre des affaires étrangères polonais après 1989, parle en ces termes du tournant de la politique étrangère de notre pays : « Les principaux buts de la politique étrangère polonaise depuis le tournant de 1989 c’étaient l’affermissement de la souveraineté et de la sécurité de la Pologne, le soutien de son économie et de son développement culturel, l’obtention pour notre pays d’une forte position en Europe et dans le monde. Notre politique est fondée sur la raison d’état polonaise. Une politique européenne largement comprise a un caractère prioritaire ». Il est significatif que dans cette formulation des traits principaux de la politique étrangère polonaise c’est la politique européenne qui est considérée comme sa partie la plus importante. C’est une telle approche à la raison d’état et à l’intérêt national qui permet d’affirmer que les principales aspirations et orientations politiques des Pays d’Europe Centrale et Orientale étaient enracinées dans un sentiment fort d’identité européenne.

Dans le processus d’intégration européenne un des actes fondateurs était la réconciliation entre les adversaires : sans la réconciliation franco allemande il n’y aurait pas eu d’Union Européenne. La Pologne se trouvait en face de la nécessité de réconciliation avec l’Allemagne mais cela semblait difficile sinon impossible. Chancelier Helmut Kohl avait la ferme volonté de travailler pour que la réconciliation polono allemande prenne le chemin de la réconciliation entre les Allemands et les Français et de celle entre les Allemands et les Juifs, en y voyant le réalisation du testament de Konrad Adenauer. Malgré toutes les difficultés dues à l’énorme accumulation de griefs, d’injustices et de préjudices, le rapprochement polono allemand s’est opéré avec une stupéfiante rapidité. La « communauté d’intérêts » (Interessenogemeinschaft) entre les Polonais et les Allemands déclarée après 1989 contenait aussi l’élément européen, puisque c’est dans le cadre de l’unité européenne que la Pologne soutenue par l’Allemagne trouvait sa chance de rattraper le retard de son économie, tandis que l’Allemagne introduisant la Pologne dans l’Union Européenne cessait d’être une puissance frontalière. Mais la réconciliation polono allemande dépassait les cadres de l’économie et s’inscrivait dans l’affirmation d’une communauté politique. Le « triangle de Weimar », la coopération privilégiée entre la France, l’Allemagne et la Pologne au moment de son lancement en 1991 devait par la présence de la France apaiser les craintes des Polonais, pour devenir ensuite un instrument de l’élargissement de l’Union Européenne. Il est important que la Pologne a entrepris aussi un travail de réconciliation nécessaire avec l’Ukraine ceci avec un succès assez remarquable et aussi avec la Russie ce qui est bien plus difficile.

Il me semble important et opportun de passer en revue quelques doutes que la politique européenne des PECO, et de la Pologne en particulier, puisse susciter dans l’Union Européenne. Il vaut la peine de les dissiper le lendemain de notre adhésion à l’Union.

Le premier en est l’inquiétude sur la sincérité de notre engagement européen. On soutient parfois que dans la culture politique de cette région l’idée européenne apparaissait seulement en tant qu’une utopie et point comme une stratégie politique. On méconnaît ainsi le fait que le but fondamental de l’intégration européenne n’était pas la renaissance nostalgique de la puissance européenne, mais la paix européenne d’une part et l’affirmation de l’intérêt commun européen au dessus des conflits entre les Etats nations qui déchiraient l’Europe au cours de l’histoire. Les pays de l’Est européen le comprennent aussi bien que les pays de l’Ouest européen, puisqu’il s’agit bien d’une expérience commune. On ne devrait pas méconnaître non plus que ces pays disposent des traditions fédérales qui prennent une nouvelle importance dans le contexte de l’évolution actuelle de l’Europe.

L’Union polono lituanienne depuis 1569 jusqu’aux partages de la Pologne à la fin du XVIIe siècle était une remarquable pour son temps réalisation d’une idée par excellence fédérale assurant une coopération des peuples de différentes identités ethniques. « Le mémorial de l’affermissement de la paix générale » de Stanislas Leszczyilski, lancé par le malheureux roi de Pologne de son exil lorrain, ou le plan de l’unification européenne élaboré en 1804 par le prince Adam Czartoryski, à l’époque ministre des affaires étrangères de la Russie, ou la « Constitution pour l’Europe » proposé par un jeune intellectuel et insurgé du novembre 1830, Wojciech Jastrzçbowski, rendent compte de la présence de l’idée européenne et de l’idée fédérale dans la culture politique polonaise. Cette optique fédérale revenait encore au XXe siècle, quand autour de Pilsudski on avançait l’idée d’une fédération des Etats situés entre l’Allemagne et la Russie. Encore pendant la Deuxième guerre mondiale on envisageait l’établissement d’une fédération ou confédération des pays d’Europe Centrale avec la Pologne, la Tchécoslovaquie en premier lieu, mais aussi la Roumanie. Ces projets fédéraux ne concernaient que le cadre régional de l’Europe Centrale, mais tout comme dans le cas du Benelux on peut y voir une compréhension de l’idée fédérale européenne. Ces idées, initiatives et projets historiques ne sont peut être pas une référence suffisante pour l’état actuel de la culture politique polonaise, mais dans les pays particulièrement sensibles à l’histoire ce n’est point négligeable.

Les traditions fédérales et les visions fédéralistes ne peuvent pas être traitées que comme illustrations de la présence de l’idée de l’unité européenne dans la culture polonaise. Par contre, je ne pourrais pas déclarer que les idées fédéralistes soient présentes dans la politique européenne de la Pologne ou dans l’opinion publique. Il me semble que les PECO de façon générale ne voient pas à l’horizon de l’intégration européenne la formation d’un super état fédéral ni d’un empire volontaire et fédéral, mais tout en acceptant que l’Union Européenne est à présent une fédération des états et des peuples, ils voudraient qu’elle devienne une communauté. Il ne faudrait pas que le projet politique européen s’éloigne trop de l’état de conscience des sociétés européennes cela concerne aussi bien les anciens que les nouveaux pays membres de FUE. Et il est aussi important que l’on n’introduise pas d’ambiguïtés : le terme « fédéral » a bien deux sens dans le langage politique, puisqu’il désigne aussi bien une tendance centralisatrice qu’une tendance à l’autonomie par rapport aux entités politiques qui font partie d’une structure fédérale donnée. Il ne faudrait pas oublier que les Tchèques et les Slovaques aussi bien que les peuples de l’ancienne Yougoslavie considèrent la fédération comme une réalité imposée et contraire à leur volonté de la liberté. Mais tous ces peuples aspirent sans hésitation à l’idée d’une union forte et solidaire.

Je suis moins à l’aise en cherchant à dissiper le second doute, concernant l’attitude des PECO à l’égard de l’affermissement de la dimension politique de l’Union européenne. Les incertitudes du destin national de ces pays dont j’ai déjà parlé ont formé une sensibilité particulière à l’égard de la souveraineté récemment retrouvée. Pourtant, l’argument que l’accession signifie la cession d’une certaine partie de la souveraineté, mais renforce les garanties de la survie et de l’indépendance nationales est très certainement valable et largement accepté. Les sondages d’opinion publique dans la plupart de ces pays et en Pologne en particulier prouvent que l’idée d’une constitution européenne, de l’articulation de la politique étrangère commune et de la défense européenne sont clairement acceptés et soutenues par l’écrasante majorité. La conviction largement répandue dans ces pays que la bonne continuation de la solidarité euroatlantique sert les intérêts de l’Europe ne contredit d’aucune façon les projets politiques de l’Union Européenne. Rien ne permet de penser qu’il y a une contradiction entre l’intérêt national de chacun de ces pays et l’approfondissement de l’intégration européenne. Les pays d’Europe Centrale restent encore faibles et pauvres par rapport aux autres membres de l’union et ils voient la chance du rattrapage de leur retard économique dans les politiques de solidarité que seulement une communauté forte et profondément unie peut assurer. Il faudrait néanmoins encore un grand effort d’explication et d’éducation pour convaincre les sociétés de ces nouveaux pays que dans la finalité politique de l’intégration il n’y a pas de danger d’emprise hégémonique et que dans l’évolution politique de la communauté la priorité est donnée à l’apparition du citoyen européen.

Dans certains milieux politiques européens on craint que les pays d’Europe Centrale cherchent à déplacer le centre de gravité de l’Union vers l’est. Il n’y a pas de doute que l’élargissement de 2004 déplace les frontières de l’Union vers l’est mais ne change nullement la distribution du potentiel démographique, économique ou politique à l’intérieur de l’Union. Les nouveaux pays sont de façon naturelle intéressés dans le sort de la Biélorussie et de l’Ukraine, la Roumanie pense à l’avenir du bassin de la Mer Noire, le problème des rapports de l’UE avec la Russie (y compris son enclave de Kaliningrad) importent pour tous les pays de la région. Il est d’importance fondamentale que les pays restant en dehors de l’Union Européenne ne se sentent pas exclus. Le cadre d’une politique de voisinage dans une « Europe plus large » proposé dès le début de 2004 par la Commission Européenne doit être encore mieux rempli de contenu concret. La Pologne a proposé en 2003 une esquisse de la « politique orientale » de l’Union Européenne allant dans ce sens. Il y a des pays qui n’aspirent pas à l’adhésion à l’Union : la Russie, par exemple, n’a jamais exprimé une telle intention. Il y’en a d’autres qui voient leur avenir dans l’Union Européenne c’est le cas de l’Ukraine. Il est compréhensible que la Pologne soutienne telles aspirations de son voisin, ou que la Roumanie soutienne la candidature de la Moldavie, puisque c’est dans leur propre intérêt. Mais il faudra une longue marche avant que l’Union Européenne puisse envisager un élargissement successif et plus longue encore avant que le cas de l’Ukraine ou de la Moldavie puisse y être inclus. Ainsi on peut penser que les PECO apportent à l’Union Européenne une activité qui élargit les limites de la stabilisation et de la coopération en dehors des frontières de l’Union Européenne sana la mettre en face de défis trop risqués.

Dans la politique, l’élément de confiance joue un rôle capital. C’est pourtant rare que l’on puisse considérer la confiance comme une donne politique naturelle et solide, dans la plupart de cas c’est le contraire qui est vrai. La méfiance réciproque fut à l’origine de la mésentente entre la France et l’Allemagne d’une part et la Pologne de l’autre, au sujet de la constitution européenne et le blocage pour un certain temps en résulta. Ainsi si l’on veut avancer il faut prendre le risque et faire confiance. Ce risque de confiance fut pris par la Pologne et les PECO à l’égard de l’Union Européenne, et il faudrait maintenant que l’Union Européenne prenne à l’égard des PECO le risque de confiance similaire. C’est dans ce contexte que se situe la question de l’Europe à deux vitesses qui inquiète tant les nouveaux venus à PUE. Les différences de niveau économique, de potentiel démographique, de l’état de culture et d’éducation, de traditions et d’aspirations politiques parmi les pays membres de l’union sont évidentes et on peut les considérer comme les « vitesses » particulières. Il y a des réseaux de coopération interne à l’intérieur de l’Union dans lesquels certains pays ne peuvent pas ou ne veulent pas encore participer c’est le cas de Schengen et de l’Euroland. Ces réseaux sont conformes à la philosophie de l’intégration c’est à dire de l’unification de l’Europe, sont ouverts à tous les membres qui veulent y adhérer et qui remplissent les critères d’entrée. La volonté de faire adhérer tous les pays membres dans ces structures de coopération y reste affirmée.

Mais l’idée de « deux vitesses » semble être une politique délibérée de diviser l’Europe au moment quand l’élargissement de 2004 a fait apparaître sur l’horizon européen l’unité progressive. N’est ce l’expression du manque de confiance à l’égard des nouveaux membres et de leur volonté de vivre ensemble dans une communauté qui est politique, économique et sociale à la fois ?

Un des grands Européens de nos jours, Joschka Fischer, ces derniers mois a démontré de façon brillante et sincère en prenant congé avec sa propre prise de position du discours à l’Université Humboldt il y a quatre ans que l’idée du groupe pionnier pourrait introduire une « division entre les pays pauvres et les pays riches », entre ceux qui sont dans la maison et ceux qui restent dans la cour. Je suis solidaire avec cette analyse et j’y vois un appel à faire confiance à la politique européenne de ceux qui se sont joints à l’Union Européenne. Fernand Braudel, il y a un quart de siècle, disait que pour lui l’Europe n’est « ni évidence, ni, encore moins, un objet de foi. Tout au plus une réalité qui s’esquisse et prend corps devant nous, une réalité fragile, incertaine, provisoire peut être, ambiguë sûrement : à la fois une liberté et une contrainte qu’il nous faut, tour à tour, et tout ensemble, éprouver. Nous apprenons à y vivre, tout compte fait plutôt mal que bien. Nous en savons déjà toutes les faiblesses, tous les égoïsmes qu’elle ne réussit ni à masquer, ni moins encore à maîtriser. Mais nous savons aussi tout ce qu’elle nous apporte, et plus encore tout ce que son échec nous ferait perdre ». Les nouveaux membres de ME sont conscients du rôle historique que la France et l’Allemagne jouèrent dans le lancement de l’intégration européenne et dans la gestion de ce processus. Ils sont conscients du rôle grandissant du Royaume Uni ou de l’Italie dans la construction européenne. Il reste que c’est vers la France et l’Allemagne que se dirigent leurs attentes concernant l’avenir de l’unité européenne. Je prends la liberté de dire qu’il y a bien, en particulier, une place pour un rôle historique de la France. Le témoignage du grand historien français pourrait être le fondement d’une politique européenne de la France qui à des grands moments historiques savait s’adresser à l’Europe de façon chaleureuse, généreuse et confiante. Les pays de mon Europe Centrale se reconnaîtraient dans un tel message.

Pour en savoir plus :

- Académie des sciences morales et politiques
- La biographie de Bronislaw Geremek (en polonais)






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