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Creuset des arts et filiations : Jean Arp, Sophie Taeuber et Claude Parent, de l’Académie des beaux-arts

Claude Parent à la Fondation Arp : retour sur le genèse d’un architecte
Après une adhésion au dadaïsme, le sculpteur Jean Arp, pilier du modernisme (1886-1966) s’implique dans la défense de l’art abstrait à travers le néoplasticisme avec son épouse l’architecte Sophie Taeuber. Morte prématurément en 1943, il s’engage après la Guerre, auprès des artistes du Groupe Espace, où Claude Parent, l’architecte de la fonction oblique, alors âgé de 28 ans le rencontre. L’académicien s’inscrit ainsi dans les traces du néoplasticisme renouvelé après la guerre mais cherchant toujours à briser l’académisme : une période fondatrice de l’œuvre de Claude Parent en visite à la Fondation Arp, le jour de cet enregistrement.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : CARR877
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/carr877.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 27 mai 2012

Poète à ses débuts, le sculpteur Jean Arp est né à Strasbourg, et a étudié les arts en Allemagne.

Oeuvre de Arp, Fondation Jean Arp, Clamart, 5 avril 2012
Oeuvre de Arp, Fondation Jean Arp, Clamart, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

De son appartenance au mouvement Dada en 1915-1916 aux années trente, où il se lança dans la sculpture, il exerça une forte influence sur de nombreux artistes parmi lesquels, Tristan Tzara, Marcel Duchamp, Picasso ou Mondrian…Anticonformiste et contre l’art traditionnel, il voulait créer de « nouvelles apparences », tout en prenant la nature pour modèle.
Depuis les années 2000, quarante ans après sa mort, en 1966, même s’il fut reconnu tardivement de son vivant, mais à la hauteur de son indéniable talent, on s’accorde à reconnaître aujourd’hui dans son œuvre, une fécondité peu commune.
Recul aidant, il apparaît désormais comme l’un des principaux piliers du modernisme.
Jean Arp a mené durant toute sa vie une réflexion sur la recherche de la forme au point que certains historiens d’art ont parlé à propos de sa sculpture d’une invention pure de la forme.
Sur les terres nourricières des rêves, en lien avec son adhésion au surréalisme des débuts, Jean Arp a exploré le concept d’espace, le considérant comme une surface, à la recherche de formes originales, de volumes « en conversation » laissant derrière lui une œuvre poétique à part entière, mais aussi sculptée, gravées et dessinée.

Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

Son œuvre est dispersée dans les musées du monde entier et dans trois Fondations.
L’une est à Locarno, la seconde en Allemagne et la troisième est en France à Clamart où Jean Arp avait acheté un terrain en bordure de la forêt de Meudon sur lequel il avait fait construire une maison conçue par sa femme Sophie Taeuber, morte tragiquement en 1943 en voulant le rejoindre à Zurich où Arp s’était réfugié après l’invasion de la France libre.
Jean Arp et Sophie Taeuber en arrivaient même à réaliser des œuvres en duo où toute intervention du hasard était bannie. Mais dans tous les aspects de son œuvre, Arp chercha les règles du hasard de manière implicite.

Tous les deux ont défendu l’abstraction.
Le couple Arp-Taeuber avec Théo Van Doesburg, l’initiateur du De Stijl ( "Le Style" en néerlandais, mouvement qui prend fin juste après la mort de celui-ci en 1931, caractérisé par une économie de moyens et la recherche de formes pures, "en apesanteur"), transforma la brasserie de l’Aubette à Strasbourg, place Kléber, en véritable complexe de loisirs où les formes et les décorations murales géométriques et colorées en ont fait un must pour tous les Strasbourgeois et au-delà de la ville. Certaines parties de l’établissement qui existe encore et qui a été restauré, sont aujourd’hui classées monuments historiques. Cette métamorphose architecturale de 1926 à 1928 fut saluée comme un exemple manifeste du De Stijl, courant artistique issu du néoplasticisme dont on sait aujourd’hui combien il a influencé l’architecture du XXe siècle, en particulier le Bauhaus et le Style international. Ces artistes réunis sous les noms tutélaires à l’époque de Mondrian et de Théo Van Doesburg, envisageaient avec le De Stijl un environnement utopique par le biais de l’art abstrait. Piet Mondrian parlait de repos universel, de balance absolue dans ses écrits et rêvait d’une société future parfaitement équilibrée. La recherche d’un langage artistique universel les poussa à un dialogue intense et au final divergent.

Fondation Arp, Clamart, plâtres de Jean Arp dans l'atelier, fevrier 2012
Fondation Arp, Clamart, plâtres de Jean Arp dans l’atelier, fevrier 2012
© MDL/Canal Académie

Arts, tous selon le De Stijl,, et architecture, étaient profondément liés dans cette expérience. Mondrian n’a pas souhaité appliquer le néoplasticisme à l’Architecture mais à la ville. Après la Seconde Guerre mondiale, le Groupe Espace fondé en 1951 entend réaliser la symbiose entre arts et architecture défendant un art non figuratif et un nouveau rêve "spatial ". Ce groupe d’artistes, préférant la dénomination de "plasticiens", fut créé par André Bloc et Félix Del Marle, dernier néoplasticien vivant en France. Peintre, il avait connu Mondrian dans les années 20. Il voulut introduire dans ses constructions la synthèse des arts et la question de l’intégration de la couleur dans l’architecture. Léon Degand, grand critique d’art des années 50, permit aussi au groupe d’être connu. Il sut défendre l’art abstrait, au moment où celui-ci était attaqué, rendant vaine l’opposition entre art abstrait et art figuratif, le situant à la hauteur des grands courants "intemporels" de l’art.

À la fin de sa vie, même s’il avait toujours pris de la distance avec la classification des courants artistiques, Jean Arp situait lui-même son œuvre à mi-chemin entre le néoplasticisme et le bimorphisme puis cherchant la dépuration de la forme, il créa des formes élémentaires et revint au modelage en plâtre.

Fondation Arp, Clamart, Maison conçue par Sophie Taeuber
Fondation Arp, Clamart, Maison conçue par Sophie Taeuber
© MDL/Canal Académie

Dans cette émission enregistrée dans la maison du couple Arp-Taeuber, à Clamart, l’actuelle Fondation Arp en France, vous entendrez l’architecte Claude Parent, membre de l’Académie des beaux-arts, fondateur en architecture de la fonction oblique, parler de la nécessaire fusion des arts et de l’architecture. Il évoque le Groupe Espace fondé en 1951 auquel il a appartenu et au sein duquel il a rencontré Jean Arp. En 1954, Jean Arp à 68 ans, remportait le prix de sculpture de la Biennale de Venise qui lui apporta une indéniable reconnaissance internationale mais peu de critiques discernaient alors, l’immense influence de son œuvre sur l’ensemble du modernisme qu’on redécouvre. L’exposition qui s’est tenue à Bruxelles, au Palais des beaux-arts en 2004 fut déterminante dans ce sens. Première rétrospective de l’artiste en Belgique, elle a réuni 140 pièces et permit l’édition d’un catalogue précieux et de grande qualité, Jean Arp, L’invention de la forme évoqué plusieurs fois dans l’émission (Édité par le Fonds Mercator et le Palais des beaux-arts de Bruxelles, 2004). L’ouvrage est divisé en cinq approches explorées par le sculpteur tout au long de sa carrière dans sa sculpture, ses gravures, ses dessins, "ses papiers déchirés" et ses poèmes : les géométries, l’automatisme et le hasard, les métamorphoses, les formes ludiques et la forme pure. L’influence déterminante de Sophie Taeuber y est également soulignée. Pour Arp, la disparition de Sophie fut une épreuve terrible à surmonter. Sa deuxième épouse, Marguerite Hagenbach a fait de la maison-atelier de Clamart, la Fondation Arp, ouverte en 1979 conformément aux vœux de l’artiste disparu en 1966. La collection des plâtres est accueillie dans les ateliers de Sophie Taeuber et de Jean Arp à Clamart où sont nées la plupart de ces œuvres que de son vivant, Jean Arp souhaitait exposer à l’intention des jeunes artistes qui pouvaient lui rendre visite et de tous ceux qui sont à la recherche d’une émotion, selon les propos du site Internet de la Fondation Arp. Le 12 décembre 2006, lors d’une cérémonie officielle au Centre Georges Pompidou, les actes scellant le transfert de propriété des 114 plâtres et de 32 reliefs confisqués au profit de l’Administration des douanes, ainsi que leur inscription à l’inventaire du Musée national d’art moderne et leur dépôt à la Fondation Arp ont été entérinés et signés. Vous pouvez devenir mécène de la Fondation Arp et /ou être membre des amis de la Fondation Jean Arp-Sophie Taeuber qui aident à rétablir l’atelier de Arp au sein d’un comité d’artistes, parmi lesquels : Jac Agam, Pierre Alechinski, Daniel Buren, Jean-Paul Philippe, Soto. D’autres ont répondu à l’appel ainsi que des architectes parmi lesquels Paul Chemetov, Henri Gaudin, Claude Parent. Ce dernier est devenu membre du conseil d’administration de la Fondation Arp. Son confrère à l’Académie des beaux-arts, Antoine Poncet en fut le président dans les années 1990. La fondation est très active. Elle assume un rôle d’expertise et de conservation des pièces en sa possession. Elle a aussi permis de faire éditer les meubles de Sophie Taeuber. Les ateliers et les deux maisons présentes sur le site ont été restaurées et aménagées en vue d’accueillir le public. Les travaux sont pratiquement achevés. L’une sert de musée in situ mêlant du mobilier créé par Sophie Taeuber, des dessins de la jeune femme avec des œuvres sculptées, des collages, des dessins, des peintures de Jean Arp. L’autre bâtiment en meulière accueille les archives et les bureaux de la fondation ainsi qu’un espace dédié à une librairie consacrée à l’œuvre de l’un et l’autre membre du couple et au mouvement Dada. Des sérigraphies, des lithographies et des cartes postales sont également en vente ainsi que des catalogues d’exposition en français et en langues étrangères. On peut télécharger le bon de commande à partir du site de la fondation et se procurer ses ouvrages par voie postale ou sur place. La fondation organise ou participe avec sa collection à toutes les expositions dans le monde concernant l’œuvre de Arp et de Taeuber. Des expositions sont organisées sur place, lieu unique qui permet d’être proche des œuvres dans leur cadre original. Loin de l’esprit muséal, la fondation souhaite faire de ce lieu de mémoire, à échelle humaine, un espace vivant pour les artistes et le public.

Claude Parent et Claude Weil-Seigeot, Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent et Claude Weil-Seigeot, Fondation Arp, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

Vous entendrez également Claude Weil-Seigeot, la présidente de la Fondation Arp en France, située à Clamart en région parisienne où Claude Parent se rendait pour la première fois, le 5 avril 2012.

Transcription résumée de l’émission

Dans cette émission, au micro de Marianne Durand-Lacaze, Claude Parent, accueilli à la Fondation Arp par la présidente de la fondation, Claude Weil Seigeot raconte l’histoire du Groupe Espace (1951-1966), la modernité et la liberté des artistes du néoplasticisme et sa rencontre avec Arp et ses échanges avec les artistes rassemblés au sein du Groupe Espace qui jouait d’abord collectif, selon ses mots. Il livre ses impressions sur le travail architectural de Sophie Taeuber, sur les sculptures de Jean Arp et même sur leur apport réciproque dans leur démarche artistique.

MDL : Monsieur Claude Parent merci d’être avec nous aujourd’hui, à la Fondation Arp à Clamart-Meudon. Pourriez-vous nous présenter le Groupe Espace, auquel vous avez appartenu, ce groupe d’artiste auquel vous avez consacré dix ans de votre vie, dix années qui ont constitué une véritable matrice pour votre formation architecturale ? Pourriez-vous nous parler de la relation entre les arts et l’architecture, à travers votre propre parcours et vos rencontres avec ces artistes qui vous ont tant apporté ?
C’est avant tout un groupe d’artiste, réunis à la demande de Monsieur Del Marle, un des derniers néo-plasticiens en France, groupe issu de sa rencontre avec André Bloc, directeur de la revue Architecture d’aujourd’hui et de la plus confidentielle revue Art d’aujourd’hui, ainsi qu’avec Pierre Guéguen et Léon Degand, reprenant une idée antérieure. Les artistes en effet s’intéressaient depuis longtemps à l’architecture, trouvaient qu’elle n’était pas assez expressive, et souhaitaient mettre leur talent à contribution en aidant les architectes, avec notamment ce type de collaborations. Tous se disaient « plasticiens » (du néoplasticisme). Ces gens-là pensaient qu’il était intéressant de se lancer dans cette aventure à ce moment-là, à un moment « vide » du pays, les années 50 (vide au sens de la modernité j’entends).

Claude Parent, Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent, Fondation Arp, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

Je m’y suis donc moi-même intéressé dès 1952 (jusqu’en 1966, c’est-à-dire à la fin du Groupe Espace, coïncidant avec la mort d’André Bloc). Dans mes jeunes années d’architecture, j’étais associé avec Ionel Schein, nous avions un petit bureau, et nous nous y plaisions énormément, car le groupe donnait la possibilité (rare à cette époque pour de jeunes architectes étudiants) d’intervenir. Bloch avait en effet créé un groupe où il y avait de la place pour les jeunes. Nous étions en fin de compte une famille d’artistes, une famille large, à la fois resserrée sur son but (la collaboration étroite dans l’étude, entre architectes et artistes, pour que l’art s’initie de façon plus organique à la recherche du projet, pour qu’on abandonne au sein de l’architecture certaines vielles traditions architecturales néoclassiques (d’anciens élèves des Beaux-arts). Nous étions un groupe « armé » avec un but bien défini. Le Groupe était très ouvert, même auprès d’artistes qui n’appartenaient pas forcément à une école particulière : Sonia Delaunay, Fernand Léger, les jeunes abstraits… Le groupe accueillait bien sûr des artistes plus consacrés qui avaient déjà pris le risque de se délaisser du naturalisme et qui, sous des formes différentes, venaient cohabiter avec nous, apporter leur savoir et cela, ils ne le faisaient pas seulement pour défendre l’art abstrait.

MDL : Qu’est ce qui les réunissait ?

L’action je dirais : en équipe, en membres associés, grâce à des séances d’études théoriques. Car il ne fallait pas oublier que la théorie était nécessaire pour abattre l’académisme (celui-ci avait alors un langage, une pratique, des audiences, un système dans la France et à l’étranger, d’où le besoin d’être armé). Il fallait des « artistes de combat ». Nous faisions de grandes réunions, des débats, des projections de nos travaux personnels. Nous étions en échanges permanents, et, quand l’argent et la notoriété étaient au rendez-vous, nous nous plongions dans l’élaboration d’une multitude d’expositions : d’art abstrait ou moderne selon la personne. Les expositions permettaient d’accéder à la connaissance d’un public (car vous l’imaginez bien les revues étaient bien sûr uniquement centrées, bloquées sur l’académisme). Les journaux ne s’intéressaient pas du tout à la modernité. Nous étions des êtres pacifiques mais nous étions organisés en groupe, en action, nous faisions des expositions collégialement, quelque soit la variation des travaux des membres.

MDL : Y avait-il des thèmes de réunion ? Étaient-ce des échanges informels ?
CP : Pas vraiment de thèmes non. Les galeries nous soutenaient (par exemple la galerie Denise René), organisaient des manifestations de nos travaux. L’essentiel était de se démontrer entre nous ce que nous avions fait. Dès que nous nous lancions dans une étude (par exemple mes travaux avec le sculpteur Nicolas Schöffer), nous le montrions à André Bloc puis au salon des Réalités Nouvelles. Cela me rappelle d’ailleurs une petite anecdote sur Arp : Nous avions dû, parce que justement nous nous entraidions énormément, trimballer toute une journée, dans le cadre d’une exposition, une sculpture dorée de Jean Arp, en métal, très lourde et très haute (plus d’un mètre 50). C’était la plus belle de ses œuvres et la plus emblématique mais quelle journée difficile pour nous, nous en étions épuisés ! Cela avait tout d’une exposition de type familial. Mais c’est cela qui était bon, tous ces artistes qui nous aidaient à mettre en place les œuvres, des jeunes encore peu connus comme Pillet ou Dewasne.

Arp, Fondation Arp, Clamart, 5 avril 2012
Arp, Fondation Arp, Clamart, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

Jean Arp vu par Claude Parent

MDL : Jean Arp était-il au sein de votre groupe une personnalité influente ? Avait-il un rôle particulier ?

CP :Jean Arp était quelqu’un de très important. Ce n’était pas un orateur, plutôt un homme réfléchi, intérieur. Comptait à nos yeux, son actualité (renouvelée en permanence) mais aussi son passé, il était pour nous comme une base héroïque et un fondement de vérité dans notre travail, comme l’était également Fernand Léger et Sonia Delaunay, de l’ancienne garde, certes, mais encore très actifs à cette époque. Ils avaient gagné les premiers combats, connus les premières situations de crises de l’art, mais ils étaient grands car ils avaient osé tout changer pour l’amour de la modernité. L’intéressant avec Arp, si vous regardez notamment les œuvres présentes dans la fondation Arp qui nous invite aujourd’hui, repose sur ses recherches de formes et du sens surtout donné à ces formes. Les titres de ses œuvres étaient d’ailleurs très poétiques : elles offraient un monde volontairement irréel (par rapport au néoplasticisme). Cette diversité au sein du groupe Espace et ce foisonnement de personnalités nous ont remarquablement permis de bien fonctionner, en tous les cas tant que les revues nous ont soutenu. Avec ces grands artistes le travail était instinctif, ils étaient pour nous des ancêtres vivants, encore actifs, qui continuaient à évoluer. C’était extraordinaire ! C’est ce moment qui a apporté le plus d’émotions à mon architecture. J’ai pris, je le dis avec modestie, 20 ans d’avance sur mes confrères architectes grâce à ces contacts permanents au sein du groupe.

MDL : Plusieurs architectes ont fait cette démarche avec vous ?

CP : Bien sûr, dans le Groupe Espace, il y avait réellement un très grand nombre d’artistes et architectes. Des jeunes, des plus âgés aussi, ou des gens de la tranche 35/45 ans. Les combats étaient difficiles dans ce monde de l’architecture traditionnelle dont nous savions qu’il allait se refermer contre nous, ce qui bien sûr, causait du tort au Groupe car beaucoup n’ont pas eu le courage de passer le cap (ne pas être diplômé des Beaux-arts. C’était, à l’époque, se fermer un nombre incommensurable de portes). Certains ont osé : Shein et moi n’avons pas eu peur de « fracasser » cette barrière.

Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

MDL : Quel lien aviez-vous avec Jean Arp, Claude Parent ?

CP : J’ai de nombreux souvenirs de lui, de son art particulièrement. Des souvenirs extraordinaires de découpes par exemple (Bois sur plaques, sculptures mobiles etc.). Ces motifs, cet art causait toujours un choc : les découpes, son travail de la masse, des fausses sphères déformées, des figures géométriques, détruites et reconstruites de façon plus aléatoires. Les titres n’étaient jamais anodins, ils exprimaient l’« essai ». Cela nous a notamment aidés à nous libérer de l’angle droit, je crois. J’y trouvais quelque chose qui me plaisait beaucoup et qui était toujours sous-jacent chez Arp : un goût surréaliste. Arp n’a pas appartenu au courant surréaliste, mais sa façon de traiter des coupes, de « prendre la nature » dont il faisait par la suite une nature artificielle : une chose qui n’était plus la nature mais qui gardait quelque chose d’elle. Il est vrai qu’il a été « dada », il a mené combat autour de la forme (pour qu’elle ne soit pas forme en soi, pour qu’elle soit transformation).

Claude Parent et Claude Weil-Seigeot, Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent et Claude Weil-Seigeot, Fondation Arp, 5 avril 2012
© MDL/Canal Académie

MDL : Claude Weil-Seigeot, vous êtes Présidente de la fondation Arp : parlons un peu justement de la femme de Jean Arp, Sophie Taeuber ? Que nous dire de ce couple d’artistes ?

CWS : Ils ont fournis ensemble et séparément un très important travail artistique. Ils travaillaient en réalité souvent chacun de leur coté, mais on ressent leur travail commun, leur influence mutuelle. Nous publierons d’ailleurs en octobre un livre sur leur atelier : pour expliquer le cheminement de ce travail (Sophie Taeuber est morte prématurément en 1943 par accident. Quant à Arp, il lui survécut jusqu’en 1966).

MDL : Il y avait réellement un tel rapport entre sculpture et architecture, rapport que finalement illustre de la plus belle manière ce couple ? Claude Parent, quel œil portez-vous sur cette relation ?

Arp-Taeuber, Vitraux de l'Aubette, Strasbourg
Arp-Taeuber, Vitraux de l’Aubette, Strasbourg
© MDL/Canal Académie

CP : Elle porte les marques très franches de ce que l’architecture moderne (20/30’s) souhaitait : du cubique, pas de frivolités, de la rectitude, des toitures qui se voyaient à peine, des formes très simples, de la diversité, les percées, le refus des fenêtres ou de s’astreindre à une organisation régulière. Tout était chez eux décalé (c’est une marque de modernité), ils refusaient l’ordonnancement néoclassique. Il y avait tant à prendre chez eux. J’ai une immense admiration pour eux. Quand je pense notamment à l’Aubette (brasserie de Strasbourg située place Kléber, dont la rénovation avait été confiée à trois personnes : Sophie Taeuber, Theo van Doesburg et Jean Arp), je me dis qu’ils ont vraiment produit un immense chef d’œuvre : trois êtres au maximum de leur talent, s’entendent pour construire un bâtiment destiné à être vu non pas par des gens élégants, de la haute société, mais par l’ensemble de la population. C’est une architecture d’une violence extraordinaire, qui offre de l’harmonie dans la confrontation de formes, comme personne n’avait jamais osé le faire dans un bâtiment auparavant. Cela devrait, je pense, appartenir au patrimoine mondial de l’Humanité. De la même manière que j’ai tenté de le faire au Café du Rond Point sur les champs Élysées, ils ont utilisé dans l’Aubette une géométrie pure et agitée, très agitée même, destinée à réveiller la population, endormie par le néoclassicisme. C’était un véritable passeport pour que celle-ci aille vers l’art moderne. Même si évidemment cela n’a pas suffit.

Aubette, vue du Foyer-bar, réalisé par Sophie Taeuber. Strasbourg
Aubette, vue du Foyer-bar, réalisé par Sophie Taeuber. Strasbourg

CWS : On sent l’influence des travaux de Sophie Taeuber, si l’on regarde la Salle de Bal par exemple. Il est certain pourtant que cette association a du souvent être conflictuelle, notamment entre Sophie Taeuber et Theo Van Doesburg.

Brasserie de l'Aubette (Théo Van Doesburg) Strasbourg, salle des fêtes 2011
Brasserie de l’Aubette (Théo Van Doesburg) Strasbourg, salle des fêtes 2011
© MDL/Canal Académie

CP : Il y avait déjà une confrontation entre Jean Arp et Sophie Taeuber. Quand on voit leurs premiers dessins ensemble, il est vrai que l’on ressent ce travail en commun, mais on voit surtout que, à mon avis, il y avait plus de rigidité, de géométrie, de quadrillage chez Sophie Taeubeur. Elle était plus raide que Arp, volontairement je dirais. Son énergie provenait du « tissage », un tissage régulier, raide, sans fantaisie. Il y avait une discipline extraordinaire chez cette femme, une discipline alliée à une très grande sensibilité.

MDL : Que voyez-vous dans la fondation, sur ses murs, dans les œuvres, dans le jardin, dans le parcours et l’espace qui témoigne de cette fusion incroyable produite entre cette architecte des années 20 et ce grand sculpteur ? Comment ressentir cette fusion, ce mélange des genres ?

CWS : Il y a une opposition très marquée entre les deux, mais il est vrai qu’en même temps on percevait une sorte de fusion. Les meubles conçus par Sophie Taeuber pour le rangement (simple étagère, tiroir, bureau etc) par exemple démontre qu’elle savait jouer avec l’accrochage, faire coïncider le coté assez rigoureux de ses meubles avec les œuvres de Arp. C’est particulièrement frappant lorsque l’on se promène dans la fondation : les œuvres de Arp sont posées sans socles sur les meubles de Sophie ce qui donne un résultat tout à fait saisissant.

CP : Je ne peux malheureusement qu’émettre des hypothèses. J’ai toujours pensé (et ce soir il me semble que j’en ai la confirmation) que tout cela n’était pas pour la distraction, elle était dure dans ses convictions, dans son intérêt, dans son action, elle ne voulait pas aller vers d’autres univers alors que lui avait quand même une attirance soutenue pour les formes rondes, énormes, tout à fait différentes de celles de Sophie. Finalement tout deux produisaient des œuvres contraires mais complémentaires les unes des autres.

CWS : En effet leurs formes se répondait. Ce lieu où nous sommes aujourd’hui (la fondation Arp située dans l’ancienne maison du couple) est un lieu fascinant : ils avaient une grande liberté de travail, la possibilité de passer d’une pièce à une autre. Voila mon ressenti général : Il y a de la magie dans ce lieu, un esprit difficile à décrire, les seuls capables de l’analyser, je pense, sont les poètes. Après tout c’est logique, Arp était un grand poète en même temps qu’un grand sculpteur. Il voulait attirer l’attention sur l’aspect réel des choses.

CP : Il n’y avait pas de poètes au groupe Espace mais il vrai que les sculpteurs se mettaient souvent à la poésie. Le langage poétique de Arp penchait vers l’abstraction (comme Brancusi d’ailleurs, au sein du Groupe). Il misait en poésie sur l’exubérance : il s’exerçait au cadavre exquis, aimait ce jaillissement de l’imagination reflétant son besoin d’aventures. On ne cherchait même plus la forme de ses œuvres : c’était de la pure sensation poétique. C’est pour cela qu’il y avait toujours quelque chose de « plus » chez les sculpteurs, davantage de « sens » que chez les architectes. Mais Arp était vraiment un artiste à part. Les artistes modernes de l’époque, on ne sait pas encore si dans 50 ans ils auront toujours quelque chose à nous dire. Arp c’est le cas, il subsiste encore beaucoup de choses de ses œuvres.

Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012

CWS : Voilà pourquoi nous avons décidé, au sein de la fondation, de garder les œuvres dans l’endroit où elles sont nées, dans cet environnement si spécial. Chacun y trouve sa voie, sa vérité, ce qu’il recherche, il faut que le "regardeur" ait la même possibilité que l’artiste. C’est, je crois, ce que les gens apprécient le plus ici. Nous n’avons qu’une seule consigne stricte : ne jamais imposer un discours au visiteur, à lui de trouver les clés en gardant un esprit de liberté.


Lecture d’un poème de Jean Arp de 1933 faisant allusion à la construction, justement, de cette maison.

L’air est une racine

Les pierres sont remplies d’entrailles. Bravo. Bravo.
Les pierres sont remplies d’air.
Les pierres sont des branches d’eaux.

Sur la pierre qui prend la place de la bouche pousse
Une feuille-arête. Bravo.
Une voix de pierre est tête à tête et pied à pied
Avec un regard de pierre.

Les pierres sont tourmentées comme la chair.
Les pierres sont des nuages car leur deuxième nature leur dance.
Sur leur troisième nez. Bravo. Bravo.

Quand les pierres se grattent des ongles poussent aux racines.
Bravo. Bravo.
Les pierres ont des oreilles pour manger l’heure exacte


CP : J’ai lu une phrase qui m’a étonné. Au début du catalogue Jean Arp L’invention de la forme, il est dit qu’il (ou elle) se méfiait de « la main qui dessinait », de l’indépendance de la main qui les forçait à géométriser davantage. Le but du couple aurait alors été d’empêcher que la main ait son autonomie : c’est quelque chose d’intrigant mais de très important. Dans leur rapport de travail, il y avait toujours un besoin de revenir à la discipline, il y en avait toujours un qui imposait cette discipline, pour ne pas se laisser entrainer par la main.

Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012
Claude Parent à la Fondation Arp, 5 avril 2012

Pour en savoir plus

- Sur le site de l’ Académie des beaux-arts, biographie et dessins de Claude Parent
- Sur Nicolas Schöffer

- Fondation Arp à Clamart

La Fondation Arp se situe 21 rue des Châtaigniers à Clamart.
Accès : à dix minutes à pied du RER Meudon Val Fleury

- Pour vous procurer les ouvrages évoqués dans l’émission à la librairie de la Fondation Arp, consulter le site de la fondation.


- Jean ARP, L’invention de la forme, catalogue de l’exposition du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 5 mars-6 juin 2004, Palais des Beaux-Arts/Fonds Mercator, 191 pages, 154 illustrations.
- Sophie Taeuber, Rythmes plastiques, réalités architecturales, Fondation Arp, Clamart, 2007, broché, catalogue 136 pages, 60 pleines pages illustrations couleur.

- Sophie Taeuber-Arp. Avant-Garde Pathways, catalogue exposition en anglais, Musée Picasso Malaga, 19 octobre 2009 - 24 janvier 2010, Museo Picasso Malaga, 2009, 200 pages, illustrations couleur, couverture cartonnée

- Jean Arp, Les Jours effeuillés, Gallimard Nrf, Paris, 1966, 670 pages.

Repères bibliographiques sur Claude Parent


- Frédéric Migayrou, Francis Rambert, Claude Parent : L’œuvre construite, l’œuvre graphique, Editions HYX (février 2010)

- Claude Parent, Portraits (impressionnistes et véridiques) d’architectes, collection Essais, Éditions Norma, 2005
- Claude Parent, Paul Virilio, Église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers, Collection Jean-Michel Place/architecture/archives, Jean-Michel Place éditions, 2004
- Claude Parent, le cœur de l’oblique, Coédition Sujet/Objet - Éditions Jean Michel Place, 2005
- Claude Parent, Association 75021, Appel pour une métropole nommée Paris, Imprimerie Quotidienne, 1988
- Claude Parent, Entrelacs de l’oblique, Collection Architecture « Les hommes », Éditions du Moniteur, 1981
- Claude Parent, Architecte, collection Un homme et son métier, Éditions Robert Laffont, 1975

Sur Canal Académie, retrouvez Claude Parent, portraits et entretiens :
- Dessine-moi les droits de l’enfant ! Une exposition sous le parrainage de Jean Nouvel et Claude Parent
- Le Grand Prix d’Architecture 2008 de l’Académie des beaux-arts
- Réception de Claude Parent
- Claude Parent par Jean Nouvel : parentés architecturales






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