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L’Essentiel avec...Pierre Rosenberg, de l’Académie française

L’académicien répond aux sept questions essentielles de Jacques Paugam
L’invité de notre série l’Essentiel est aujourd’hui l’une des quatre ou cinq personnes qui ont le plus apporté au monde de l’art en France durant ces trente dernières années : Pierre Rosenberg, historien de l’art, spécialiste du dessin et de la peinture française et italienne des XVII e et XVIII e siècles. Pierre Rosenberg a dirigé le Louvre d’octobre 1994 à avril 2001 et a été élu à l’Académie française le 7 décembre 1995 au fauteuil d’Henri Gouhier.


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : hab688
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/hab688.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida8633-L-Essentiel-avec-Pierre-Rosenberg-de-l-Academie-francaise.html
Date de mise en ligne : 18 mars 2012

1- Quel est à vos yeux dans votre itinéraire professionnel, dans votre carrière, le moment essentiel ?

C’est une question difficile. Pour moi le moment essentiel a été un télégramme envoyé par André Malraux, alors que j’étais à Yale, m’annonçant ma nomination au Louvre. À l’époque les nominations ne se faisaient pas comme de nos jours. Aujourd’hui il y a un concours : les élèves intègrent une école qui les rétribue. De mon temps il y avait également un concours. Nous entrions dans la section supérieure de l’école du Louvre, mais il n’y avait aucune garantie de poste et encore moins de salaire pendant de très nombreuses années. Les chargés de mission étaient appelés « attaché libre », c’est assez drôle comme image ! Cela signifiait que nous ne percevions aucun salaire. Nommé assez jeune au Louvre, j’ai eu la chance d’être rémunéré rapidement. C’était à la fin de 1961. J’ai reçu ce télégramme qui m’a rempli de joie. Je ne m’y attendais pas car à l’époque le département des peintures du Louvre, l’endroit où je souhaitais ardemment entrer, avait pour patron Germain Bazin, grand spécialiste de l’architecture, notamment de l’architecture brésilienne. Un personnage difficile et un grand savant dans un certain sens. Il ne m’aimait pas. Et il se trouvait que Malraux n’aimait pas Bazin alors il m’a nommé. J’y suis resté pendant très longtemps, je n’ai pas quitté le département des peintures jusqu’à ma nomination comme président directeur du Louvre.

J.P. Vous aviez aussi commencé des études de droit. Pourquoi avez-vous penché d’un côté plutôt que de l’autre ? Votre père était un grand avocat. Il pensait que c’était plus sûr d’hériter d’un cabinet d’avocat que d’entrer dans ce métier compliqué.

P.R. Je l’ai dit, à l’époque les postes en art étaient rares. Ils le sont encore aujourd’hui. Avais-je les dons nécessaires pour devenir conservateur ? J’ai mené de front des études de droit jusqu’à la licence et je suis entré au Louvre à la fin de 1961. A l’époque j’avais déjà consacré une exposition à mon peintre de prédilection, -il l’est resté-, Poussin.

Pierre Rosenberg, de l'Académie française
Pierre Rosenberg, de l’Académie française

- Jacques Paugam : Votre mère n’a-t-elle pas joué un rôle essentiel dans votre choix ?

Mes parents ont quitté l’Allemagne nazie en 1933. Je suis né quelques années plus tard à Paris. Mes parents étaient francophiles et francophones mais comme beaucoup d’immigrés, ils connurent des années difficiles durant ces années d’avant guerre. Les étrangers avaient des difficultés à trouver du travail, à se faire naturaliser. Je suis un fils de l’immigration et je n’en tire aucune gloire ni aucun complexe. Ma mère était la fille d’un très célèbre gynécologue qui a beaucoup écrit et à qui des chercheurs consacrent régulièrement des thèses. Des étudiants en médecine venaient voir ma mère afin de récolter des souvenirs de son père qui était plus ou moins accoucheur officiel de la cour de Russie. Il racontait que, pour se rendre en Russie, mieux valait partir les poches vides car les routes n’étaient pas sûres. Mais à chaque étape, il y avait un banquier qui était là pour vous donner de l’argent.


- J.P. : Et votre mère vous a poussé dans cette voie ?

Mon grand-père était un peu collectionneur de tableaux et ma mère m’a entraîné dans les musées très jeune. Vous savez que nous sommes dans un pays où malheureusement l’école ne remplit pas ses missions. Nous y reviendrons. En tout cas c’est à mes parents que je dois mon amour des musées et des œuvres d’art. Je me souviens très bien de mes premières visites au Louvre et de mon premier achat : une gravure de Lurcat, bien modeste gravure d’un artiste oublié aujourd’hui.

- Jacques Paugam : vous êtes resté 39 ans au Louvre. Vous avez été président du Louvre pendant 7 ans. Et vous avez écrit un livre qui s’intitule Dictionnaire amoureux du Louvre. Nous pouvons dès lors parler d’une longue passion.

C’est incontestable. J’y ai fait toute ma carrière. J’ai eu cette chance extraordinaire d’avoir connu un Louvre « médiéval. » Le terme médiéval n’est pas le plus approprié. Je veux évoquer par cela un Louvre dans lequel il n’y avait pas la lumière dans toutes les parties du musée, dans lequel il n’y avait pas de toilettes. D’avoir vécu sa transformation pour devenir le premier musée du monde, c’est une expérience amusante.

2- Que vous paraît-il essentiel à dire sur votre domaine d’activité : l’art et les musées ?

La réponse est toute simple. C’est une bataille que j’ai menée pendant des années. Je crois que nous sauverons les musées, et les œuvres d’art d’une manière plus générale, si nous mettons en place un véritable enseignement de l’histoire de l’art dans les lycées et les collèges. Tout passe par là. Tout à l’heure vous avez évoqué mes parents. Je leur dois de connaître les musées. Aujourd’hui encore les jeunes gens que vous rencontrez dans une exposition, dans un musée, sont amenés par leurs parents. Nous apprenons à lire à l’école. Nous n’apprenons pas à voir. Le contraste entre l’Italie et la France dans ce domaine tourne à notre désavantage. L’histoire de l’art est obligatoire en Italie dans les lycées et les collèges et nous ne pouvons que constater la différence. Quand au Louvre un groupe d’Italiens se promène dans les salles, il n’est pas rare de les entendre s’exclamer devant un tableau : « Il est à nous ! »avec dans la voix un sentiment d’orgueil national. Les Français, quant à eux, ont peur des œuvres d’art.

3-Quel est votre regard sur l’évolution du monde en général et de notre société ? Quelle idée essentielle aimeriez-vous faire passer à ce sujet ?

Je suis très malheureux du déclin de l’Europe, de celui de la France. Cette évolution là me paraît quasiment irréversible. Je voudrais me tromper. J’ai le sentiment d’un pays et d’une Europe qui n’en peuvent plus, qui se replient sur leurs méfiances, sur leurs petits égoïsmes. J’ai vu des moments où l’espoir était palpable. Même au point de vue culturel : les grands orchestres, les grands artistes. Matisse, Picasso. C’était des gens dont nous pouvions espérer qu’ils inspireraient une nouvelle génération. Hélas ! aucun successeur digne d’eux... Ce sentiment de déclin, nous le sentons plus fortement encore en voyage : la langue française est devenue une rareté. En histoire de l’art, la langue internationale est l’italien. Pour une fin de vie, c’est une constatation qui me rend malheureux. Mais je dois reconnaître que les musées qui organisent de grandes expositions, eux, se portent bien !

4- Quelle est selon vous la plus grande hypocrisie de notre temps ?

Je ne sais pas s’il s’agit d’une hypocrisie à proprement parler. Cette espèce de course au progrès... cette conviction que le progrès apportera le bonheur , qu’il ne s’arrêtera jamais. Alors que tout le monde sait que ce progrès est lourdement menacé par ses conséquences. Les poissons meurent dans leur milieu naturel par exemple. Nous ne pouvons pas jouer sur les deux tableaux. Vouloir augmenter le niveau de vie et ne pas prendre conscience des énormes risques que nous faisons courir à notre planète. Risques multiples qui viennent de partout. La déforestation en est un des exemples les plus saisissants.

5- Quel est l’évènement de ces dernières années, ou la tendance apparue ces dernières années, qui vous laisse le plus d’espoir ?

Peut-être la chute du communisme. C’est un immense évènement. C’est un bouleversement extraordinaire d’avoir pensé que ce régime ne se maintiendrait pas. Personne ne l’avait imaginé et il s’est effondré. L’histoire ne se passe jamais comme nous pourrions le croire. Quand nous regardons par exemple l’histoire de nos présidents de la République, qui pouvait prévoir la mort de Pompidou lors de son élection en 1969 ? Il meurt cinq ans plus tard : tout change. Il y a quelques mois tout le monde voyait monsieur Strauss Kahn président... L’histoire me laisse toujours un peu rêveur quand on essaie de la solliciter.

6- Quel a été le plus grand échec de votre vie et comment l’avez-vous surmonté, ou tenté de le surmonter ? Vous avez le droit d’utiliser un joker.

Je ne parlerai pas d’échec concernant ma vie privée. C’est difficile de parler d’échec. J’en ai certainement connu beaucoup. L’échec le plus douloureux reste la méconnaissance, dans notre pays, de ma discipline. Elle n’est pas reconnue. Regardez les articles dans les journaux quand vous organisez une grande exposition. Vous vous donnez un mal de chien pour proposer un beau catalogue et l’auteur de ce catalogue n’est jamais cité. Je le répète : il existe une grande différence entre l’Italie et la France : en France ce sont les historiens qui occupent le devant de la scène. Ils sont -à juste titre- admirés pour leurs travaux. En Italie ce sont les historiens d’art qui occupent la même place. Ils sont constamment sollicités même quand la question posée n’est pas de leur ressort !


- Jacques Paugam : il faut quand même souligner qu’en France la notion de catalogue n’est apparue que dans les années trente. C’est vous qui avez le plus œuvré pour que le catalogue soit reconnu comme un ouvrage de référence à part entière.

En France, il y a un péril pour les musées dont nous n’avons pas parlé : la mode des expositions.


- Jacques Paugam : c’est-à-dire ?

Le public, aujourd’hui, va visiter les expositions en grand nombre mais ne se rend plus dans les musées. Contrairement à ce que l’on croit, les salles de musées sont vides. Les musées n’attirent plus. Les touristes y vont car c’est une nécessité de voir. L’éphémère est en train de l’emporter sur le permanent. Cela peut avoir des conséquences très graves pour l’avenir des musées. Quand une ville de province organise une exposition, c’est pour attirer du monde. Les expositions coûtent cher. Je n’imagine pas un maire débloquer un budget pour un musée qui restera vide. Ce phénomène de l’éphémère triomphant du permanent peut avoir des conséquences que nous n’avons pas encore mesurées.


- Jacques Paugam : d’où l’importance de l’enseignement !

Nous revenons à ce point de départ. Les musées font peur. Ils demandent une certaine éducation. Les œuvres sont là, accrochées, les unes à côté des autres. Dans les expositions, la besogne est mâchée. Pour apprécier la visite d’un musée, nous devons maîtriser quelques références, savoir vaguement ce qui s’est passé par exemple sous la Renaissance, etc.


- Jacques Paugam : en vous écoutant je fais un constat attristant : ce que nous venons d’évoquer touche à l’essentiel. Or dans la campagne présidentielle de 2012, jusqu’à présent, je n’ai pas entendu parler de ces carences.

Je dois cependant dire que Nicolas Sarkozy dans son programme électoral, en 2007, souhaitait rendre obligatoire l’enseignement de l’histoire de l’art. Mais il y a eu de telles résistances de la part des fonctionnaires de l’Éducation nationale qui peut être beaucoup plus puissante qu’un président de la République. Une décision qui n’émane pas d’eux, me semble-t-il, est considérée comme scandaleuse. Mais les choses « bougeottent » un peu. C’est en tout cas désolant que ces questions n’apparaissent pas dans la campagne présidentielle. Dans ce que j’ai dit, je n’ai pas voulu prêcher pour un parti plutôt que pour un autre mais poser un problème récurrent.

7- Aujourd’hui quelle est votre motivation essentielle dans la vie ?

Je vais vous répondre tout simplement : terminer le catalogue raisonné de l’œuvre peint de Poussin.


- Jacques Paugam : Pourquoi cette passion pour Poussin ?

C’est le plus grand peintre français. C’est un des plus grands peintres de tous les temps. Il a eu une ambition exceptionnelle. Il a voulu par ses seuls pinceaux représenter ce que généralement nous ne pouvons exprimer qu’avec des mots : l’amour, la mort, les grands évènements de la vie. Il a réussi. Il a mis la barre très haut. C’est un peintre très difficile mais une fois que nous sommes tombés sous son charme, -ce n’est pas le mot que je voudrais employer-, son talent vous porte. Lors de l’exposition de 1994, j’ai vu de véritables conversions : des gens qui étaient là parce qu’il fallait venir et qui subitement voyaient les portes du ciel s’ouvrir. Ils sont restés, pour leur vie entière, conquis par cette manière de raconter des histoires, des histoires qui sont les nôtres, d’une manière si émouvante.


- Jacques Paugam : Etes-vous aussi sensible aux dessins de Poussin qu’à ses peintures ?

Non. Il en a jeté sans doute des centaines. Pour Poussin, le dessin n’est qu’un moyen. L’idée était capitale pour lui. Quand il tenait l’idée d’un tableau, le tableau était fait. Le dessin n’est qu’une transformation de l’idée en une image. Ce n’est pas une fin en soit comme le sont les aquarelles de Cézanne ou les plus beaux dessins d’Ingres.


- Jacques Paugam : Poussin disait : « La fin de la peinture est la délectation ». Qu’est ce que cela veut dire ? C’est à placer dans l’ordre du plaisir ? Il y a à la fois la connaissance et le plaisir. Et vous où situez vous la peinture entre les deux ?

Délectation, le mot est parfait. Il faut arriver à cette délectation qu’elle procure. L’effort est nécessaire mais la délectation est d’autant plus forte que l’effort est surmonté.


- Jacques Paugam : je vais vous poser une dernière question très intime : quel est le tableau que vous aimeriez voir une dernière fois avant de mourir ?

Le déluge de Poussin. Poussin est un peintre vénéré par les artistes de tous les siècles, quels qu’ils soient. Parce qu’il a réussi ce que tant d’artistes ont tenté : peindre la providence, l’amour, la mort. C’est tellement difficile. La vénération pour Poussin et pour Velasquez est impressionnante.


- Jacques Paugam : Voir Le Déluge vous aidera à mourir ?

Oui. Ce sont les derniers tableaux de Poussin. Les Quatre saisons peints alors que déjà le tremblement de ses mains rendait la tâche particulièrement ardue. C’est son testament, c’est à la fois les quatre saisons, les quatre âges de l’homme, mais aussi les quatre grands moments de la civilisation. C’est une manière d’appréhender la vie en quatre tableaux. Le Déluge c’est la fin du monde préservant un petit espoir malgré tout. Mais c’est la fin du monde, c’est l’hiver mais c’est aussi le déluge qui engloutit tout. La femme qui s’accroche à un rocher avec son enfant. Un cheval qui se débat. La foudre qui tombe. Un vague soleil voilé en fond de toile. C’est la fin du monde et c’est absolument poignant. C’est ce qui, je l’espère, n’arrivera pas à notre civilisation dans les prochaines années.


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