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Les Académiciens racontent l’histoire : Louis XV (4/4) l’Encyclopédie, l’Amérique, Mme de Pompadour

Avec des textes du marquis d’Argenson, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de Pierre de Nolhac, de l’Académie française
Pour poursuivre la série de récits et portraits consacrés au Roi Louis XV, le « Bien-Aimé », Canal Académie vous propose de nouveaux textes signés du Marquis d’Argenson, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et de Pierre de Nolhac, de l’Académie française. Le premier nous décrit l’accueil vivement polémique qui fut réservé au Dictionnaire Encyclopédique. Le second, Pierre de Nolhac, évoque particulièrement Madame de Pompadour, et l’influence de celle-ci sur la personne du Roi.


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Émission proposée par : Virginia Crespeau
Référence : voi611
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/voi611.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida8111-Les-Academiciens-racontent-l-histoire-Louis-XV-4-4.html
Date de mise en ligne : 1er avril 2012


Canal Académie vous invite à découvrir et écouter des extraits des Mémoires et journal inédit du marquis d’Argenson

- René Louis de Voyer de Paulmy (1722-1787), Marquis d’Argenson est nommé secrétaire d’État aux Affaires étrangères par Louis XV (1744 à 1747) en novembre 1744. Il fut élu membre honoraire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1733. Son frère le comte d’Argenson fut secrétaire d’Etat à la guerre de 1743 à 1757.


Mémoires et journal inédit du marquis d’Argenson

Le marquis d’Argenson (1722-1787)
Le marquis d’Argenson (1722-1787)

Il se forme un grand orage contre le Dictionnaire encyclopédique ; et cet orage vient des jésuites, y ayant eu cet hiver grande querelle entre les auteurs du livre et les journalistes de Trévoux. Les jésuites sont Italiens, et machinent de loin leur vengeance. Que fait-on contre les auteurs de cette grande et utile entreprise ? On les accuse d’impiété. De là cette accusation contre la thèse en Sorbonne de l’un d’entre eux, l’abbé de Prades, où il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Il est certain que cette thèse fut soutenue d’abondants applaudissements. Mais la jalousie des autres licenciés fit trouver des sujets de critique au bout de quatre ou cinq jours. Les licenciés envieux ayant été le dénoncer aux jésuites, ceux-ci qui méditaient déjà une persécution contre ce livre ennemi, semèrent à l’instant dans Paris une grande clameur contre la thèse et son auteur. On les crut sans examen. Il est certain que ces matières théologiques sont si délicates et si embrouillées, qu’à moins de copier les Saints Pères, de verbo ad verbum, il est facile d’exagérer les sujets de scandale aux yeux des ignorants et des gens du monde. Saint-Lactance a dit la même chose que l’abbé de Prades sur le principal article relevé. Or, les jésuites ont beaucoup de crédit dans la nouvelle Sorbonne, que l’on nomme carcassienne. Aussi travaillent-ils avec avantage pour flétrir le licencié encyclopédiste. Je vois, par une réponse d’un ministre, que l’on en veut aujourd’hui à tous ces auteurs encyclopédiques, qu’on les chicanera tous, qu’on fera passer cette petite académie pour un repaire d’incrédules.

Abbé de Prades (1720-1782)
Abbé de Prades (1720-1782)

Or, les bons jansénistes donnent dans ce nouveau panneau des jésuites avec toute la sottise possible. Ils sont les premiers à crier à l’incrédulité du siècle, au matérialisme de certains savants. Ils oublient le tolérantisme, la patience, la douceur chrétienne. Ils jugent témérairement et impitoyablement par zèle, comme les jésuites par affectation politique et inquisitoriale. Ils ne voient pas, les bonnes gens ! à quel point ils servent les jésuites dans cette animosité, et travaillent aux vengeances et au triomphe de leurs ennemis. 29 décembre.
— L’abbé de Prades a été condamné pour sa fameuse thèse de Sorbonne. Il est obligé à se rétracter. On lui fait perdre sa licence actuelle, sauf à lui à en recommencer une nouvelle. On dit que l’archevêque de Paris l’a interdit de son ministère sacerdotal jusqu’à sa rétractation. Le parlement jugera conformément au jugement dogmatique. On parle aussi d’exil de la part de l’autorité royale. Voilà un homme perdu. En quel lieu se pourra-t-il réfugier ?

10 janvier 1752.

L’Encyclopédie continue à éprouver l’inimitié jésuitique. Un des principaux rédacteurs m’a dit qu’on leur donnait les censeurs les plus rigides, qu’il fallait leur déférer en toutes choses, et ne plus parler de Dieu, ni de tout ce qui a rapport à la divinité. Cependant la Sorbonne est embarrassée pour condamner l’abbé de Prades. On l’accuse d’affectation, d’avoir affecté de ne farcir sa thèse que de propositions hasardées et propres à scandaliser, d’un fond de matérialisme, d’irréligion, qui répond à la mode des philosophes du siècle, à ce goût philosophique d’aujourd’hui, de religion naturelle. Malheur à qui en parlera désormais ! Le parlement y veut sévir et parle de faire fustiger un des premiers coupables. Mon ami d’Alembert est des premiers soupçonnés. Le Dictionnaire encyclopédique est menacé d’attaque et de prohibition. C’est un repaire, dit-on, de cette secte impie. Voilà un orage affreux qui menace les meilleurs écrivains du siècle, et va de nouveau les soumettre aux jésuites…[...]

21 janvier 1752. — Le roi, extrêmement irrité contre le parlement, vient de déclarer qu’à qui que ce soit l’on n’accorderait plus de dispense d’âge, et l’on ne serait reçu à aucune magistrature supérieure avant l’âge de 25 ans, de quoi il sera fait une loi d’État. L’on a déjà appliqué cette loi au fils d’un conseiller, qui a été refusé et a pris le parti de voyager. De cette affaire, les charges de conseillers vont diminuer de 20 mille livres. C’est justice de rétablir cette règle dans sa rigueur. Les dispenses, anciennement considérées comme de grandes grâces, étaient devenues de droit commun à tout le monde, et l’exception était devenue la règle. Mais malheureusement cela se fait par passion. Le roi a conçu une haine épouvantable du parlement, et n’en voit aucun membre sans frémir. Le cardinal lui a dit que tout ce corps était janséniste, et qui dit janséniste, pense Sa Majesté, dit ennemi de Dieu- et du roi. D’ailleurs, on sait qu’aux dernières assemblées des chambres, c’est la jeunesse qui a fait le plus de tapage et a le plus insisté sur les avis de vigueur et de hardiesse. De là aussi une aigreur qui se reproduit en toutes choses, de sorte que, dès qu’il y a quelque prise à la critique dans les démarches du gouvernement, le parlement les reprend d’abord, et avec grande vivacité. — Le roi va retirer son règlement sur l’impôt des cartes, et y substituer une déclaration qui adoucira les visites et les peines contre la fraude (il y avait peine des galères contre la distribution de fausses cartes) : reculades auxquelles on accoutume trop l’autorité royale, et que le parlement oblige à faire trop souvent, par l’imprudence des ministres…[...]

Page de titre du premier tome de l'<i>Encyclopédie</i>, 1751
Page de titre du premier tome de l’Encyclopédie, 1751

7 mai 1752. — Madame de Pompadour et quelques ministres font solliciter d’Alembert et Diderot de se redonner au travail de l’Encyclopédie, en observant une réserve nécessaire en tout ce qui touche la religion et l’autorité. J’en ai conféré avec d’Alembert, et il m’a démontré l’impossibilité qu’il y a pour les savants d’écrire sur quoi que ce soit, s’ils ne peuvent écrire librement. La philosophie conduit à de grands progrès en métaphysique et en religion, et en législation ou gouvernement. Les Anglais, et ceux qui écrivent aujourd’hui dans les États du roi de Prusse, font imprimer tout ce qu’ils veulent. Les découvertes en tous genres éclairent le monde, en parvenant aux François qui sont vifs et pénétrants de leur naturel, et qui vont peut-être plus loin que les autres, quoique avec moins de moyens de communication. Il en résulte que nos savants philosophes de premier ordre voudraient écrire en pleine liberté, ou point, de peur de donner dans les lieux communs ou les capucinades. C’est par là que l’on m’a démontré impossible aujourd’hui ce qui se passait ci-devant. De plus, il est arrivé que le gouvernement, effrayé par les dévots, est devenu plus censeur, plus inquisiteur, plus minutieux sur les matières philosophiques. On ne tolérerait même plus aujourd’hui les ouvrages philosophiques de l’abbé de Condillac, permis il y a quelques années. Je me suis rendu à ces raisons…[...]


12 janvier 1755. — J’arrive de la cour ; j’y ai vu les gens intéressés à la guerre assurer que les Anglais vont pousser les puissances terriennes de nos ennemis à nous attaquer en Flandre, et qu’il faut y faire de la dépense dans là crainte de ce danger. Mais je pense que nous n’aurons point la guerre tant que nous ne ferons point de mal à nos voisins. Bravons-les et ménageons nos forces ; employons-les à la marine. N’offensons pas nos voisins par la fausse crainte d’en être offensés.
J’ai vu, en passant à Sèvres, la magnifique folie d’une nouvelle manufacture de porcelaine française, façon de Saxe. C’est un bâtiment immense, presque aussi grand que l’hôtel des Invalides. Il n’est bâti qu’en moellons, et déjà commence à tomber avant d’être achevé. La marquise de Pompadour y est intéressée, et y a intéressé le roi. Cependant on vend les pièces à un prix exorbitant. La porcelaine de Saxe est meilleure et à meilleur marché ; celle de la Chine et du Japon est à meilleur compte encore. On donne la nôtre à vendre à des marchands avec profit de 12 pour 1oo. Personne n’en achète. On y dépense beaucoup. Ainsi tout est-il conduit pour excéder les fonds de l’entreprise.

Mai 1755 — Mandrin a été pris dans un château de Savoie, à quatre lieues de la frontière. Il est vrai que ce château appartenait à un François. Il a été pillé. Il y a eu violation de territoire. Les habitants ont défendu ce château, et quinze savoyards ont été tués à cette bataille. Il y a protestation du sénat de Chambéry, et Sa Majesté Sarde demande que les assaillants soient condamnés aux galères. Mandrin a été jugé promptement et roué à Valence. Il n’avait jamais servi, et était fils d’un marchand de chevaux du Dauphiné. Ce brave Mandrin est mort avec la mollesse d’une femme ; il a pleuré et demandé pardon. »

Juillet 1755 —Il y a eu commencement d’hostilités en Amérique, deux de nos vaisseaux pris par les Anglais ; le troisième s’est échappé à la faveur du brouillard et de la nuit. Triste commencement d’une guerre qui va s’étendre et devenir générale ! Je connais le roi comme rempli d’honneur. Il va se fâcher de ce rôle d’humiliation que lui fait jouer le ministère, par ses vues trop courtes et ses démarches contradictoires. En cela Sa Majesté sera appuyée par ce qu’on appelle les cabinets, qui ne demandent que la guerre, pour avancer injustement dans les honneurs de la guerre.
—Les nouvelles sont fort tristes. Le roi a été affecté à son grand couvert, et les ministres montraient le même air de consternation. C’est le 8 juin, sur les bancs de Terre-Neuve, que notre flotte a été attaquée par deux escadres anglaises ; deux vaisseaux ont été pris, l’Alcide de 64 canons, et le Lys de 50. Quatre sont arrivés en rade de Louisbourg. On ne sait ce qu’est devenu le reste.

A l’instant de cette nouvelle portée à Londres, les Anglais ont déclaré la guerre par acclamation, et les lords régents en ont fait autant, le roi étant en voyage à Hanovre, de quoi sans doute ils avoient des ordres conditionnels. Le duc de Mirepoix revint sur-le-champ, et nous avons envoyé à Bussy un ordre pour quitter Hanovre. On a aussi déclaré à Compiègne, où est la cour, qu’il y avait ordre à nos colonels de lever quatre compagnies par chaque bataillon. Les bataillons, qui étaient de treize compagnies, vont être mis à dix-sept de 40 hommes chacune. Ainsi de 530 hommes, ils seront portés à 690. C’est environ un quart en sus d’accroissement. On demande d’abord où l’on prendra ces hommes de bonne voglie. Cela se prendra forcément sur les milices ; et voilà ce qui fait tant craindre à nos habitants le métier de milicien[...]
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Nous abordons la seconde partie de cette émission consacrée au Roi Louis XV, grâce à des lectures de textes de l’Académicien Pierre de Nolhac.

Pierre de Nolhac (1859- 1936) a laissé derrière lui une œuvre littéraire importante consacrée à l’histoire et particulièrement à l’humanisme de la Renaissance. On lui doit notamment Louis XV et Marie Lecszinska, Louis XV et Madame de Pompadour
Il fut reçu à l’Académie française Pierre par Maurice Donnay, le 18 janvier 1923.




Découvrez maintenant des extraits du livre de Pierre de Nolhac, LOUIS XV et Madame de Pompadour , publié en 1903.

La marquise de Pompadour par François Boucher (1756)
La marquise de Pompadour par François Boucher (1756)
Munich, Alte Pinakothek

A partir de 1732, plusieurs favorites jouent un rôle important dans la vie personnelle du roi. La marquise de Pompadour devient maîtresse du roi en 1745, année au cours de laquelle Voltaire est nommé historiographe du roi. Madame de Pompadour réside à Versailles de 1745 jusqu’à sa mort en 1764. Maîtresse puis amie et conseillère du de Louis XV, elle exerce un rôle politique, sans parler de son influence prépondérante dans le domaine des arts. Elle place sous sa protection le peintre François Boucher et soutient nombres d’artistes à l’instar du sculpteur Jean-Baptiste Pigalle. Elle fait nommer au poste de directeur des Bâtiments son frère, le marquis de Marigny.

LOUIS XV et Madame de Pompadour (1745-1752)



Extraits (pages 150-152)

Chapitre III- La vie à la cour

Pierre de Nolhac (1859- 1936), de l’Académie française
Pierre de Nolhac (1859- 1936), de l’Académie française

Une des choses qui apparaissent le mieux par ce récit, c’est la facilité que les intérieurs de Versailles donnent au Roi pour s’isoler. Au-dessus de sa chambre à coucher et des Cabinets qui y font suite, règnent plusieurs étages de petites pièces et d’entresols s’éclairant d’étroites cours ignorées du public et sur lesquelles ne donne aucun logement Ce sont proprement les Petits Cabinets ou petits Appartements, comme les désignent, souvent par ouïe-dire, les divers Mémoires de l’époque. Ces Petits Cabinets, d’une distribution compliquée, véritable labyrinthe d’escaliers et de couloirs enchevêtrés, jouent un grand rôle dans la vie de Louis XV. C’est là qu’il a sa bibliothèque ses cartes de géographie, son tour, ses cuisines, ses confitureries, ses distilleries, une salle de bains et même sur une des terrasses supérieures, des jardins et des volières. La décoration est partout fort soignée ; les sculptures ont été proportionnées au peu de hauteur et plus souvent vernissées que dorées. La principale pièce est la « petite galerie des Petits Appartements », peinte en vernis Martin, voisine d’un « cabinet vert » réservé aux jeux, et ornée de tableaux représentant des chasses d’animaux sauvages, par Lancret, Pater, De Troy, Carle Van Loo, Parrocel et Boucher.

Dans ces « réduits délicieux », comme les nomme un contemporain, Louis XV se trouve vraiment chez lui, autant que pourrait l’être un simple particulier. En ce coin de Versailles, qu’il s’est réservé de préférence et qu’il dispose à son goût, il est sûr de n’être jamais dérangé. Il n’y convie que fort rarement ses enfants eux-mêmes. Une telle solitude a ses inconvénients, qui résultent de la multiplicité des escaliers, des issues difficiles à garder et du petit nombre des gens de service ; plusieurs fois des étrangers s’y introduisent et s’avancent par mégarde jusqu’à la pièce où est le Roi. Mais les commodités sont considérables pour maintes circonstances de la vie quotidienne ; et, tout d’abord, les passages des Petits Cabinets permettent à Louis XV de se rendre, à toute heure et à l’insu de tous, chez madame de Pompadour. La marquise est logée à peu de distance de ces Petits Cabinets, à la même hauteur, sous les toits, du côté du Parterre du Nord. Bien que l’appartement soit à une centaine de marches au-dessus des cours, il n’est dédaigné par personne ; c’est celui dont madame de Châteauroux s’est contentée, et plus tard il doit être habité par M. de Richelieu. Le Roi a eu peu de chose à faire changer pour y loger ses nouvelles amours, et le meuble ancien y est resté.


- Extraits (pages 224-234)

Chapitre IV – Le triomphe de la marquise

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Et quelle opposition demeurait possible contre une femme qui disposait à son gré du Roi, l’emmenait coucher chez elle à deux pas de Versailles, dans son petit château de La Celle, d’où il rentrait seulement pour le Conseil, et qui jamais ne le laissait plus d’un quart d’heure seul avec un ministre ? Les créatures de la marquise commençaient à remplir les hautes fonctions. Il n’y avait guère qu’une seule puissance dont elle ne disposât point, puissance incertaine encore, mais déjà inquiétante, et dont le rôle, avec tant de questions graves qui se posaient dans l’Etat, grandissait d’année en année ; c’était l’opinion publique. D’abord favorable ou indifférente, elle se déchaînait maintenant contre la favorite et, dirigée par des gens habiles, la rendait responsable des fautes du gouvernement et du mécontentement universel.

La misère augmente à Paris et dans les provinces : c’est un fait qu’on ne peut nier et qu’assurent tous les intendants. En ce même temps, le Roi, qu’irritent sans l’éclairer les remontrances du Parlement, a laissé porter la dette de l’État, pour les besoins de la guerre, à un chiffre qu’elle n’a jamais atteint. Le ministre Machault a bien conçu un système général de réformes qui enrichirait l’agriculture, développerait l’industrie et rendrait plus facile et plus équitable le paiement de l’impôt ; mais l’application du plan est rendue difficile par le désordre qui s’est introduit dans les finances. Des gaspillages scandaleux s’y produisent. On ne trouve pas d’argent pour restaurer la marine de guerre, qui se détruit et se réduit chaque jour ; mais le service des Bâtiments du Roi, que dirige l’oncle de madame de Pompadour, dispose de sommes considérables pour de petites bâtisses sans valeur, qui coûtent autant que les somptuosités de Louis XIV et qu’on démolit au moindre caprice. Pour la marquise seule, on travaille en dix maisons à la fois. Les pensions sont prodiguées ; des gratifications énormes paient les moindres services, pour peu que la faveur les recommande.
Toutes les dépenses de la Cour se surchargent sans contrôle. Les petits voyages du Roi sont ruineux : quatre jours de déplacement reviennent à cent mille livres d’extraordinaire. Que dire des grands voyages où tout un monde de serviteurs suit Leurs Majestés. Madame Infante vient de se rendre à Versailles pour voir son père et lui présenter sa fille, la petite Infante Isabelle ; le voyage a coûté quatre cent mille livres depuis la frontière et, pour ramener Madame Victoire du couvent, où s’est achevée son éducation, quoiqu’il n’y ait eu qu’à aller à Fontevrault et en revenir, le Roi a voulu, comme pour une arrivée de Dauphine, un tel faste, de tels honneurs, qu’on a dépensé tout près d’un million ! Quelque fabuleux qu’ils semblent, ces chiffres sont sûrs ; et l’on se figure, en face d’une telle réalité, ce que peuvent ajouter et inventer les gens d’imagination, dont la France a toujours fourmillé ; on devine l’exaspération des peuples surchargés d’impôts et les malédictions qui commencent à monter vers le trône[...].



- Extraits (pages 244-258)

Chapitre V - Les voyages, les maisons, la famille

La « fonction » que remplit madame de Pompadour, et qui lui confère tant de pouvoir, ne va pas sans de grandes fatigues et une prodigieuse dépense d’elle-même. Pour s’assurer une fidélité qui commence à faiblir, il lui faut se prêter à voyager sans cesse. Louis XV a un besoin de déplacer sa personne et de changer son horizon, où se révèle l’incurable malaise de son ennui. Plus encore qu’autrefois, il est toujours « par voie et par chemin », et ne séjourne guère à Versailles. A chaque instant, il part pour un des petits châteaux, où les courtisans le suivent par groupes d’invités, ils ont imaginé un uniforme spécial à chaque résidence, qu’il faut obtenir du Roi le droit de porter : à Choisy, par exemple, l’habit est vert, avec un grand galon d’or et un bordé ; à Crécy, l’habit de même couleur a un simple bordé et des boutonnières d’or. Ces faveurs sont pour une vingtaine de familiers, rarement nommés deux fois de suite ; il n’y a que la marquise qui soit de tout et ne quitte jamais le maître.

La vie du Roi dans les petits châteaux n’est racontée par personne. Seul de toute cette réunion de grands seigneurs, le prince de Croÿ a pris la peine de fixer le souvenir de quelques-unes de ces journées : « Je fis la politesse à madame de Pompadour, écrit-il en mars 1751, de lui demander à être des voyages et, le 7 mars, j’allai pour la première fois passer la journée avec le Roi à la Muette. J’y vis les nouveaux ouvrages ; les trois beaux salons et les souterrains sont superbes ; le reste, peu de chose ; on faisait une terrasse et une augmentation vers le Bois. On y vivait avec beaucoup de liberté. Il y avait un grand dîner, mais le souper était le plus considérable, étant le repas du Roi. Il se promenait, s’il faisait beau, ou jouait dans le salon après dîner. Ensuite il travaillait ou tenait conseil. A huit heures et demie, tout le monde se rassemblait au salon ; il venait y jouer ; à neuf heures, on soupait à une très grande table à dix. C’était M. le Premier, gouverneur de la Muette, qui servait le Roi et le nourrissait, les dépenses du total étant passées sur le compte qu’il en donnait. Nous étions ce jour-là à table, à prendre du Roi par sa gauche : le Roi, madame la marquise de Pompadour, prince de Soubise, duc de Luxembourg, marquis d’Armentières, marquis de Voyer, comte d’Estrées, prince de Turenne, comte de Maillebois, marquis de Sourches, marquis de Choiseul, comte de Croissy, madame du Roure, duc de Boufflers, marquis de Bauffremont, duc de Broglie, prince de Croÿ, marquis de Pignatelli, duc de Chevreuse, duc de Chaulnes, duc de la Vallière, marquis de Gontaut, duc de Richelieu, madame la duchesse de Brancas, duc d’Ayen et madame d’Estrades ; à une petite table étaient MM. de Laval et de Beuvron.
Ce voyage était très gai. La marquise fut surtout très enjouée ; elle n’aimait aucun jeu et jouait surtout pour polissonner et être assise... Le Roi faisait deux parties après souper, car il aimait le gros jeu, et les jouait tous très bien et très vite, et il se couchait vers deux heures. C’est ainsi qu’était la vie de tous les petits châteaux. Après le coucher, je revins à Paris ; il n’y a qu’un pas, car c’est l’endroit où le Roi approche le plus de capitale. »[...]

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La vie du Roi dans les petits châteaux n’est racontée par personne. Seul de toute cette réunion de grands seigneurs, le prince de Croÿ a pris la peine de fixer le souvenir de quelques-unes de ces journées : « Je fis la politesse à madame de Pompadour, écrit-il en mars 1751, de lui demander à être des voyages et, le 7 mars, j’allai pour la première fois passer la journée avec le Roi à la Muette. J’y vis les nouveaux ouvrages ; les trois beaux salons et les souterrains sont superbes ; le reste, peu de chose ; on faisait une terrasse et une augmentation vers le Bois. On y vivait avec beaucoup de liberté. Il y avait un grand dîner, mais le souper était le plus considérable, étant le repas du Roi. Il se promenait, s’il faisait beau, ou jouait dans le salon après dîner. Ensuite il travaillait ou tenait conseil. A huit heures et demie, tout le monde se rassemblait au salon ; il venait y jouer ; à neuf heures, on soupait à une très grande table à dix. C’était M. le Premier, gouverneur de la Muette, qui servait le Roi et le nourrissait, les dépenses du total étant passées sur le compte qu’il en donnait. Nous étions ce jour-là à table, à prendre du Roi par sa gauche : le Roi, madame la marquise de Pompadour, prince de Soubise, duc de Luxembourg, marquis d’Armentières, marquis de Voyer, comte d’Estrées, prince de Turenne, comte de Maillebois, marquis de Sourches, marquis de Choiseul, comte de Croissy, madame du Roure, duc de Boufflers, marquis de Bauffremont, duc de Broglie, prince de Croÿ, marquis de Pignatelli, duc de Chevreuse, duc de Chaulnes, duc de la Vallière, marquis de Gontaut, duc de Richelieu, madame la duchesse de Brancas, duc d’Ayen et madame d’Estrades ; à une petite table étaient MM. de Laval et de Beuvron.
Ce voyage était très gai. La marquise fut surtout très enjouée ; elle n’aimait aucun jeu et jouait surtout pour polissonner et être assise... Le Roi faisait deux parties après souper, car il aimait le gros jeu, et les jouait tous très bien et très vite, et il se couchait vers deux heures. C’est ainsi qu’était la vie de tous les petits châteaux. Après le coucher, je revins à Paris ; il n’y a qu’un pas, car c’est l’endroit où le Roi approche le plus de capitale. »[...]


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- Ecoutez les trois premières émissions sur Louis XV :
- Les Académiciens racontent l’histoire : Louis XV (1/4), enfance et Fontenoy selon Pierre Gaxotte et Voltaire
- Les Académiciens racontent l’histoire : Louis XV (2/4), le tsar, Reims et Damiens selon Pierre Gaxotte et Voltaire
- Les Académiciens racontent l’histoire : Louis XV (3/4), Fleury et Pompadour selon Pierre de Nolhac et le marquis d’Argenson


-  Consultez les autres émissions de la série "Les Académiciens racontent l’Histoire..." sur Canal Académie, comme par exemple :

- Les Académiciens racontent l’Histoire : Eugénie (1/2)

- Les académiciens racontent l’Histoire : Louis XIV (2/2)

- Les Académiciens racontent l’Histoire : Henri IV (1/2)

- Les Académiciens racontent l’Histoire : François 1er (2/2)



LOUIS XV et Madame de POMPADOUR de Pierre de Nolhac
Mémoires et journal inédit du marquis d’Argenson




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