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Jésus de Nazareth par Joseph Ratzinger-Benoît XVI

Alain Besançon a lu le livre de son confrère à l’Académie des sciences morales et politiques
Joseph Ratzinger-Benoit XVI (toujours membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques) a fait paraître le second tome de son Jésus de Nazareth. Nous avions rendu compte du premier (publié en 2007), et, nous avons demandé à Alain Besançon de nous donner son point de vue sur le deuxième, lui qui a écrit un article sur ce livre et qui réfléchit depuis longtemps au christianisme à l’époque moderne. Quels sont, selon lui, les points les plus importants de cette lecture des épisodes évangéliques qui vont de la montée à Jérusalem à la Passion et la Résurrection ?


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Émission proposée par : Damien Le Guay
Référence : PAG918
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/pag918.mp3
Adresse de cet article : http://www.canalacademie.com/ida7060-Jesus-de-Nazareth-par-Joseph-Ratzinger-Benoit-XVI.html
Date de mise en ligne : 22 mai 2011

Joseph Ratzinger, né le 16 avril 1927, pape depuis la mort de Jean-Paul II, a été reçu le 6 novembre 1992 à l’Académie des sciences morales et politique. Dans ce second des trois tomes qu’il devrait consacrer à l’histoire de Jésus, il passe en revue les différents épisodes de la vie du Christ, relatée dans les Évangiles qui vont jusqu’à sa mort et sa résurrection. Le troisième tome, lui, sera consacré, à l’enfance de Jésus.
Alain Besançon, spécialiste du communisme, du totalitarisme et auteur d’un ouvrage intitulé Trois tentations dans l’Eglise, est membre du comité de rédaction de la revue Commentaire et, lui aussi, membre de l’ASMP – et ce depuis 1996. Il vient de faire paraître, en 2010, Cinq personnages en quête d’amour. Dans cet entretien, il met en lumière différents points saillants du livre de Joseph Ratzinger-Benoit XVI (car, l’auteur signe sous ses deux noms – ce qui est unique dans l’histoire de la papauté) :

- Pour le Pape, Jésus n’était pas un acteur politique ni un révolutionnaire et encore moins un adepte de la violence. Il n’est donc pas un zélote mais prône, dit-il, « le zèle de l’amour qui se donne ». Cette rectification va à l’encontre de toute une tradition chrétienne qui est, pour Alain Besançon, une des tentations de l’Église.
- Pour le Pape il importe de sortir des impasses d’une lecture stricto sensu symbolique de la Bible (faite, surtout, par Rudolf Bultmann). Non pas la refuser mais ne pas s’en contenter – ce qui fut fait dans les années 1970. Et surtout conjuguer une compréhension, en même temps, des réalités historiques et des vérités de foi.
- Le Pape réaffirme que le peuple juif n’est pas le peuple déicide. Il n’y a pas de responsabilité collective et donc de culpabilité collective. Les pécheurs seuls et la part de péché en nous sont coupables.

A ces différents points Alain Besancon ajoute une analyse du pontificat de Benoit XVI comme un moment de « redressement de l’intelligence chrétienne ». Il faut dire que l’auteur des trois tentations de l’Eglise (Perrin, 1996) est assez critique vis-à-vis de la « stérilité théologique du XVIIème au XIXème siècle » et, donc, ne peut que se réjouir d’une approche qui fait appel à la foi et à la raison.


Damien Le Guay

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Article d’Alain Besançon sur le livre de Benoit XVI :

Le regard nouveau de Benoît
Alain Besançon
©L’Osservatore Romano 23 mars 2011

Le premier sentiment que j’ai éprouvé quand j’ai lu le livre a été d’admiration. J’ai de nombreuses raisons pour admirer ce livre, comme chrétien, comme catholique, et enfin comme professeur.
Je sais assez bien ce qu’est un bon livre. Celui-ci, formellement, est excellent, digne non seulement d’un cardinal et d’un pape (l’auteur signe avec ces deux titres), mais, et je le dis sans ironie, d’un grand maître. Un archevêque de Paris, Mgr Hyacinthe-Louis de Quélen, sous la Restauration, vers 1820, a dit que Jésus-Christ n’était pas seulement le fils de Dieu, mais aussi, par sa mère, d’excellente famille. Un bon professeur connaît son sujet à fond, un grand professeur est capable de l’exposer avec simplicité et clarté. La question est purement et simplement la foi chrétienne et le Pape, qui en est le gardien, n’a pas l’intention d’offrir une interprétation personnelle. Vous ne trouverez pas ce livre une « théologie de l’auteur ».

Il n’y a pas de nouveauté. Mais il y a du nouveau. Ce Pape ne cesse pas de lire et d’étudier. Il considère également comme nécessaire d’indiquer une courte bibliographie de livres contemporains. Ce sont principalement des livres en allemand, parce que c’est sa langue et parce que les Allemands ont beaucoup écrit, mais il cite aussi des livres dans d’autres langues. En France, il n’oublie pas Lubac, un de ses maîtres, Feuillet, Louis Bouyer.

Benoît XVI a l’art de démêler les problèmes complexes.
Un exemple : la date de la dernière Cène. Le Pape soutient qu’il est préférable de suivre la chronologie de Jean plutôt que celle proposée par les synoptiques. Il en tire une conclusion théologique très importante : Jésus n’a pas vraiment célébré la Pâque juive, il a célébré une autre Pâques, la sienne, ce qui a une sens à la fois égal et différent. L’explication est lumineuse au point de faire venir à l’esprit du lecteur le plaisir de la démonstration réussie d’un théorème de grande portée. Ce plaisir, je l’ai retrouvé tout au long du livre. Voltaire a écrit que tous les genres sont bons, sauf ceux qui sont ennuyeux. Ce livre est de ceux qu’une fois ouverts, on ne peut plus lâcher. Il est passionnant.

L’interprétation historico-critique a été ouverte à la pensée catholique depuis l’encyclique de Pie XII, Divino Afflante Spiritu (1943) (ndt : Sur La facon la plus opportune de promouvoir les études bibliques), à partir de laquelle les exégètes catholiques ont rapidement regagné du terrain contre l’exégèse protestante, jusqu’aux hypothèses les plus aventureuses. Le Pape estime que cette interprétation, aujourd’hui décantée, a désormais « donné l’essentiel de ce qu’elle avait à donner ». Eh bien, « cette exégèse doit reconnaître qu’une herméneutique de la foi, développée correctement, est conforme aux textes, et peut se conjuguer à une herméneutique historique consciente de ses limites, pour former un tout méthodologique ». Un tout méthodologique ? L’objectif est très ambitieux. Il s’agit finalement d’harmoniser les exigences de la foi, qui ne changent pas, avec les exigences de la raison, qui sont en constante évolution, qui sont toujours à critiquer et à reconstruire, mais dans leur ordre légitime. Le défi n’est pas nouveau. Il remonte au début de la religion chrétienne. À partir de Richard Simon, de Spinoza, des Lumières, de l’érudition allemande, il n’a fait que se radicaliser. Il est urgent de le relever. Et c’est ce que fait ce livre de manière calme, généreux, irénique. C’est la constante du style de Benoît XVI.

Les événements se déroulent en une semaine, du dimanche des Rameaux au dimanche de la Résurrection. La Semaine Sainte a pour les chrétiens une signification inépuisable. C’est moins une succession d’événements qu’une succession de mystères. Mais cela n’empêche pas l’historien d’enquêter sur ce qui s’est réellement passé. La méthode de Ratzinger est de suivre le texte pas à pas et, ce faisant, de dissiper les interprétations inappropriées. Je n’en mentionnerai que deux :

- La première fait de Jésus-Christ un acteur politique, plus exactement un révolutionnaire. Au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, nous avons rencontré le Christ sans-culotte en 1792, et le Christ socialiste en 1848. Au XXe siècle, le Christ de la « théologie de la libération ». Il s’agissait d’une injection du marxisme-léninisme dans l’Évangile. Cela a bouleversé des continents entiers, et les pauvres et les fidèles ont souvent préféré ou bien passer directement au léninisme, ou bien trouver refuge dans les sectes, ou, au moins, celles où on croyait sérieusement en Dieu et au salut par Jésus-Christ. Il ne reste rien de ces théologies si l’on suit de bonne foi le développement de ce livre.

- La seconde interprétation est le protestantisme libéral. Ratzinger a trouvé des alliés dans le protestantisme authentique, en particulier chez Joachim Ringleben, le saluant comme un « frère œcuménique ». La cible principale est Rudolf Bultmann, et d’une manière générale, les interprétations symboliques des événements. Je parle de cible, même si dans ces expositions pacifiques il n’y a pas de trace d’agressivité. Quand Bultmann a raison, Ratzinger fait son éloge.

De cette analyse, on déduit que le Christ se maintient aussi proche que possible de la loi et des prophètes, qu’il ne manque jamais de mentionner et auxquels il se réfère constamment. Il suit la tradition pas à pas. Ce faisant, observant la Torah sans en changer une virgule, il la transforme.

Je suis très fier d’avoir mentionné, à propos de Mel Gibson La Passion du Christ, un point que je retrouve ici développé à fond. Il concerne Caïphe et Pilate. Nul besoin de leur attribuer une malveillance particulière. L’un voulait sauver son peuple, l’autre voulait sauver la Pax Romana. Le Christ a été mis à mort par tous les hommes, par les méchants, bien sûr, mais aussi par les bons, qui ne le sont pas à ce point, et qui ne savent pas qu’ils ont besoin d’être sauvés. Cela vaut pour nous tous. Le monde juif a réagi favorablement à cette déclaration, oubliant qu’elle avait déjà été faite dans le Concile de Trente et par Vatican II. Il est bon de le répéter.
La nouvelle relation avec le peuple juif, qui subsiste encore, est l’une des réalisations les plus importantes du Concile Vatican II. Cependant, il faut maintenir l’équilibre. On voit ici et là chez certains catholiques, toujours enclins à l’idolâtrie, une certaine idéalisation du peuple juif, que ce dernier ne demande pas. Il y a une continuité entre les deux Testaments. Mais il y a une coupure. Le Christ n’est pas un rabbin. Ce n’est pas une autre Hillel [ndt : Hillel Ha Zaken - Hillel l’Ancien, Ha Zaken étant un titre honorifique, décerné aux membres de l’assemblée des Anciens et du Sanhédrin, comme plus tard Rebbi - était un Sage et dirigeant religieux qui vécut à Jérusalem au temps d’Hérode et de l’empereur Auguste. D’un point de vue historique, il est la première personnalité distincte de la tradition talmudique].

Il se peut que le travail historico-critique sur le Nouveau Testament se soit tari, mais il continue sur l’Ancien Testament. Depuis un siècle, on fait avec passion des fouilles en terre d’Israël à la recherche de preuves. Eh bien, non seulement on n’en a pas retrouvé, mais les archéologues pensent en avoir trouvé qui montrent que des choses ne se sont pas passées comme le suggère le récit biblique. Il semble que se soit créé un large consensus entre les archéologues et les exégètes juifs, protestants et catholiques. J’ai lu, comme beaucoup de gens, les livres de Finkelstein et de Silberman [ndt : Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, sont les auteurs du best-seller La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie] , et celui de Mario Liverani. Il y a eu des réactions très critiques du côté juif. Eh bien, nous, chrétiens, nous sommes sur la même barque. Notre religion est une histoire. Nous ne pouvons pas faire passer trop d’événements du côté de la légende.

Deux points semblent cruciaux :
- Le premier concerne le séjour du peuple élu en Egypte et sa libération par Moïse. C’est l’origine à la fois du judaïsme et du christianisme. Le Christ, nous explique Ratzinger, se présente comme le nouveau Moïse. Il serait difficile d’admettre que l’exode raconte une histoire légendaire.
- Le second concerne la datation et le statut de David et de Salomon, et de Jérusalem.

Je laisse mon jugement en suspens en attendant que de nouvelles théories se décantent. Dans son livre, le Pape semble renvoyer ces questions à plus tard. Questions qui se poseront inévitablement. J’attends avec impatience la troisième partie de l’enquête que le Pape nous a promis. Elle concernera les Évangiles de l’enfance. J’aimerais être informé sur la question des « frères de Jésus », devenue brûlante aujourd’hui. Pour moi, il s’agit d’un Shiboleth (ndt : phrase ou mot qui ne peut être utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d’un groupe. Par extension, ce mot désigne parfois un jargon spécialisé. Dans tous les cas il révèle l’appartenance d’une personne à un groupe. Autrement dit, un shibboleth représente un signe de reconnaissance verbal). Quand je vois un livre qui ose dire que la Vierge Marie a eu plusieurs enfants, je le rejette avec la même indignation qu’éprouvaient Luther et Calvin quand une thèse similaire était soutenue devant eux. C’est l’incarnation qui est en jeu. [1]



En savoir plus :
- Sur Alain Besançon de l’Académie des sciences morales et politiques
- Les émissions consacrées à Alain Besançon sur Canal Académie
- Retrouvez toutes les émissions de Damien Le Guay, philosophe journaliste.
- Et relisez : Le cardinal Ratzinger, membre associé étranger de l’Académie des sciences morales et politiques  ; Le "Jésus" de Benoît XVI, tome 1 ; Benoît XVI devant les trois tentations de l’Eglise et Alain Besançon : Cinq personnages en quête d’amour

[1] Sur le thème des frères et sœurs de Jésus, le cardinal Ratzinger avait répondu aux questions de Peter Seewald, dans le livre Entretiens sur la foi (page 166) (Cf. http://beatriceweb.eu/Blog06/theologien/) : Sur la question des frères et sœurs de Jésus, l’Église croit aujourd’hui encore que la Vierge Marie l’a mis au monde, lui et personne d’autre. Par lui, elle appartenait à Dieu et ne pouvait pas, pour ainsi dire, retourner à une vie familiale normale. L’usage du terme « frères et sœurs de Jésus » s’explique simplement à partir des structures familiales de l’époque. Et il y a assez d’indications montrant que ces enfants ne sont pas attribués à Marie. Il est aussi question ici d’une autre Marie et de bien d’autres choses. Il n’y a que des allusions sur les relations familiales spécifiques. On sait toutefois que plusieurs familles appartiennent ensemble et forment un tout. Quand Jésus confie Jean à sa mère au pied de la Croix, comme son fils, nous voyons bien qu’elle est une figure particulière et qu’elle est reliée à lui d’un lien particulier. Du point de vue historique, la question reste insoluble. On ne peut pas prouver que Marie n’était mère qu’une seule fois. Mais on ne peut pas plus prouver que les personnes citées étaient des frères et sœurs de Jésus au sens strict. Il y a assez d’indications qui montrent que ces frères et sœurs appartiennent à d’autres familles [...] et sont désignés ainsi dans le cadre du clan familial. Par ailleurs, la désignation de « frères et sœurs de Jésus » est utilisée dans l’Église primitive, ce qui provoque des tensions entre le clan familial de Jésus, qui avait une compréhension stricte du judéo-christianisme, et d’autres mouvances dans l’Église en devenir.






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