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Dialogue avec les morts, un livre de Jean Clair, de l’Académie française

Souvenirs, chagrins, colères ...et réflexions sur l’art
Dialogue avec les morts, la dernière parution du journal personnel de Jean Clair, n’égraine pas les dates du calendrier comme le commun des mortels pourrait s’y aventurer. L’écrivain, historien de l’art, a choisi l’angle des mémoires dans une tonalité parfois satirique, pour révéler sa part d’intime, ses réactions, ses émotions, ses rêveries. Une écriture qui dit l’importance des silences et des paroles, une réflexion songeuse en correspondance avec son pamphlet stimulant paru en même temps, en mars 2011, L’hiver de la culture.


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Émission proposée par : Marianne Durand-Lacaze
Référence : PAG906
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/pag906.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 19 juin 2011

Contrairement au Dialogue des Morts qu’on trouve depuis l’Antiquité jusqu’au XXe siècle sous la plume des grands écrivains, en passant par Fontenelle, Renan, Victor Hugo, Kundera, la polyphonie n’est pas de mise chez Jean Clair dans son dialogue avec les morts, autre forme, autre titre, autre temps. Dans Dialogue avec les Morts paru chez Gallimard, Jean Clair, de l’Académie française, évoque les âges de la vie, livrant ses douleurs, ses chagrins, ses colères et ses amours. Au fil de ses promenades, de ses voyages, de ses rencontres avec des artistes et leurs œuvres, il convie ses lecteurs, sans leçon particulière sinon celle de bien écrire, à habiter le monde les yeux ouverts, nous livrant une sorte de "roman d’apprentissage".

Jean Clair, de l'Académie française, 16 mai 2011 à Canal Académie
Jean Clair, de l’Académie française, 16 mai 2011 à Canal Académie
© Canal Académie

À 71 ans, Jean Clair évoque son enfance paysanne en Mayenne, sa jeunesse, ses amis disparus, la mort de ses proches, les figures de sa mère et de son père. Un livre de Jean Clair sans réflexion sur l’art, ne serait pas un livre habituel chez cet auteur. Aussi le lecteur trouve-t-il de belles pages sur la peinture, la sculpture, à travers le prisme de son œil, ou sur la plénitude que procurent certaines œuvres. Dialogue avec les morts conduit à s’interroger sur notre rapport à l’art. « L’intérêt », le sien sous-entendu, nous dit-il, « va au commun des jours, à tout ce qui ne reviendra jamais à l’identique, une lueur, une heure, un reflet passager, et non à l’événement historique, victoire ou défaite, éclairé d’une invariable lumière, ni aux grades ou aux fonctions de ceux qui ne sont là que pour ruiner la paix du temps. » Pour Jean Clair, « les choses ne livrent pas leur nom d’elles-mêmes et il faut à chaque fois les rebaptiser pour les décrire. »


Il évoque, entre souvenir et admiration, quelques artistes disparus dont il était très proche comme Avigdor Arikha, Raymond Masson et Zoran Music, sur lesquels il a déjà écrit. Pour les grands maîtres de la peinture, Monet, Manet, Bonnard, Balthus, comme pour les autres il a choisi de rapporter une anecdote, un détail, qui révèlent leur rapport à l’art, vierge d’arrière-pensées marchandes.

Une fois encore, Jean Clair s’explique sur le mot « culture » et pense que « La culture laïque, et ses produits, livres, œuvres d’art, musique profane, tout occupée de ne célébrer que l’individu, est allée au désert. » L’essentiel à ses yeux, dans ce livre semble de ne pas laisser sombrer dans l’oubli des artistes en retrait du monde médiatique et marchand.

Parlant de sculpture moderne, il invite à réfléchir sur cette figure du corps qui chute, qui tombe, qui se dérobe, qui, abandonnant sa stabilité, glisse vers la mort.

« Pourtant dénommer, appeler, rappeler les apparences, c’est sauver l’homme de la mort. », « Dire et peindre, c’est rappeler les êtres à la vie, c’est le contraire de les précipiter dans le nombre. »

Au fil des pages, la crainte que le monde numérique ne nous laisse aucun souvenir est clairement exprimée. « La dénumération détruit à mesure la réalité sensible que la dénomination avait si patiemment créée. Les nombres détruisent les images. » Une mutation qu’il appelle « la débâcle ».

Attristé par exemple, par le développement de la pratique de la crémation en France, Jean Clair déplore l’éloignement de l’idée de résurrection, préfère un office religieux maladroit à ce qu’il nomme « ces misérables simagrées laïques » et accuse l’Eglise d’aujourd’hui de contribuer elle aussi, à la perte du sens du message religieux.

Le livre n’est pas qu’un lamento sans fin sur quelques-unes des incongruités de notre époque. Il y parle aussi de naissance et de psychanalyse, jetant sur sa vie un regard qu’il veut sans complaisance.

En une dizaine de chapitres, allant de la Pagerie, la ferme où il grandit dans les années quarante à Trieste, en passant par Venise, de « L’âge de lait », à « L’âge de craie », et de « L’âge de fer », à « L’âge de chair », Jean Clair se livre à une introspection littéraire érudite sur son époque, démêlant le fil de sa vie, en aplats colorés. Cet écrit de l’intime, ponctué de souvenirs, entre pensées et rêves, témoigne des changements de notre société, du mal-être de nos solitudes et d’une quête personnelle continuelle, retenue, discrète où le dialogue avec les morts apparaît presque comme un nouvel art de vivre.

Retrouvez Jean Clair sur Canal Académie parlant de L’hiver de la culture
- L’hiver de la culture, un livre de Jean Clair, de l’Académie française

Pour en savoir plus

- Jean Clair sur le site de l’Académie française

Jean Clair, Dialogue avec les morts, Collection blanche, Gallimard, mars 2011, 288 pages - 18,90 €

Extraits :
Ce jour où je revenais, soixante ans plus tard, quelqu’un, dans cette désolation, habitait toujours la ferme où j’avais vécu, mais ne se montrait pas. Personne n’est sorti pour me demander qui j’étais, ce que j’étais venu faire ni ce que je cherchais. Dans ce pays de bocage, l’étranger était toujours assez mal reçu ; il apportait l’extérieur, c’est-à-dire le mal.
J’ai vu, en un instant, dans cette solitude et dans ce silence, la seconde mort des paysans, leur mort définitive.
Quand je songeais à la Mayenne, à la terre maternelle d’où j’étais venu, l’image avait gardé ses traits, sa profondeur, sa lumière. Mais la terre paternelle demeurait inaccessible, c’était un lointain, une ombre bleutée. On venait d’un pays natal, mais on n’atteindrait pas la patrie, qui resterait un horizon.






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