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L’essentiel avec... Jean Didier Vincent, de l’Académie des sciences

Le neurobiologiste, auteur de "La biologie des passions" est l’invité de Jacques Paugam
Jean-Didier Vincent est un scientifique remarquable à la fois en raison de la qualité et de l’originalité de ses travaux en neurobiologie et en raison de sa volonté d’établir un lien avec un vaste public à travers la publication d’une vingtaine d’ouvrages dont La biologie des passions ou son audacieux Le Sexe expliqué à ma fille. Il répond ici aux sept questions essentielles posées par Jacques Paugam pour traiter de la foi dans un monde meilleur, l’amour d’autrui ou la découverte scientifique...


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Émission proposée par : Jacques Paugam
Référence : HAB618
Adresse directe du fichier MP3 : http://www.canalacademie.com/emissions/hab618.mp3
Adresse de cet article :
Date de mise en ligne : 27 février 2011

Jean Didier Vincent est membre de l’Académie nationale de médecine et de l’Académie des sciences où il a été élu le 18 novembre 2003 dans la section biologie humaine et science médicale. Interrogé sur le moment, à ses yeux, essentiel, de son itinéraire professionnel et de sa carrière, il répond :

JDV : "Il y a eu plusieurs rencontres. Je n’étais pas destiné à la médecine. J’ai été élevé dans un collège protestant et j’avais pour maître un ancien ambassadeur qui avait le malheur d’exercer ses fonctions pendant le gouvernement de Vichy et qui était un peu en exil. Il était protestant. Ce maitre, monsieur Morriz, qui avait sa propriété dans le voisinage, me destinait à Normale Supérieure. Mes parents ont eu des revers de fortune à ce moment-là et, très prudente, ma mère a décidé que je serais médecin. Car il apparaissait que les médecins n’avaient pas de possibilités de se ruiner comme cet homme terrible qu’elle avait épousé. Je n’ai pas pu la contrarier. Je me suis retrouvé en médecine et il se trouve que la neuropsychiatrie m’a permis de rencontrer un chercheur assez étrange, un penseur original, Jacques Faure. Et je me suis lancé dans la recherche alors que j’étais interne dans des services de clinique. J’ai exercé la profession de neuropsychiatre avec un plaisir de plus en plus important mais la recherche m’a permis d’échapper à la psychanalyse. C’est la première chose qu’il faut signaler".

JP : Quand vous-êtes vous dit pour la première fois que nos structures neuronales expliquaient nos réactions affectives ?

JDV : "J’ai toujours cette ambigüité avec le réductionnisme, le fait de tout ramener à des phénomènes hormonaux. Avec mon patron, nous avons été des pionniers en matière de neuro-endocrinologie, c’est-à-dire les interactions entre les glandes, les hormones et le cerveau. Cela nous donnait une conception du cerveau complètement différente du cerveau-réflexe qui était à l’époque à la mode. Déjà c’était une première difficulté. La seconde difficulté tenait à ce que j’étais réfractaire à la psychanalyse. J’avais l’impression d’une intrusion dans ma vie affective et secrète. Accablé par mon éducation protestante avec un sens du péché très développé, je n’ai pas osé la psychanalyse. Tous mes camarades qui étaient comme moi chefs de clinique, allaient se faire gaillardement psychanalyser à Paris. Je les accompagnais dans le train pour m’orienter vers la recherche et mettre des électrodes dans un cerveau de singe. J’étais à la Salpêtrière et tous les mardis j’allais prendre un sandwich avec la guenon du jardin des plantes et là, je racontais ma vie à voix haute, car la singerie était déserte à midi, et j’ai fait une psychanalyse avec une guenon ! Ce qui m’a libéré".

L’essentiel sur la biologie ?

JP : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel à dire aujourd’hui sur votre domaine d’activités, la biologie ?

JDV : "Les progrès technologiques dans le domaine de la neurobiologie sont extraordinaires. Aussi bien les techniques d’enregistrement de l’activité d’un seul neurone, les techniques biologiques qui permettent d’appréhender beaucoup de molécules en action dans le cerveau, que les techniques génétiques permettant de savoir le nombre de gènes à l’origine de fonctions dans le cerveau. En même temps, on a laissé tomber en partie le sujet. Le cerveau, c’est une machine, certes ! Mais qui est dans la machine ? Où est l’âme ? Je suis un des premiers neurobiologistes qui ait osé parler d’âme. Mon éducation chrétienne, que j’ai trainée longtemps comme un boulet, m’apparaît aujourd’hui comme une libération, alors que je suis athée".

JP : En pleine discussion sur le renouvellement des lois bioéthiques, à travers toutes les questions qu’elles posent sur le plan de l’humanisme, quelle idée doit-on avoir en tête pour prendre des décisions dans tous ces domaines ?

JDV : "On est pris entre la liberté de chercher, d’expérimenter et les conséquences parfois fâcheuses des découvertes qui vont transformer complètement la société. La fécondation in vitro a modifié les façons de penser les paradigmes de la reproduction et du sexe. On peut maintenant concevoir un enfant en dehors de la matrice. Aujourd’hui il y a la gestation pour autrui, les mères porteuses. Cela bouleverse les relations parentales. Peut-on interdire les progrès de la science ? A mon avis on n’y arrivera pas. Il y aura toujours des gens pour en faire. Il faut veiller à ce que le sujet reste dans l’homme. C’est le corps qui s’exprime à travers le cerveau. L’âme du sujet est l’anima mundi, l’âme du monde. Ma réflexion me conduit à une sorte de transcendance interne".

JP : Alors que dire d’essentiel ?

JDV : "Je pense que notre société court au désastre car toutes les valeurs de l’homme : les besoins de liberté et d’amour de l’autre, sont remplacées par la consommation. Et le besoin de liberté de l’homme est déformé en volonté de puissance. Le désir devient celui d’écraser les autres au lieu de l’amour et de l’entraide. Notre société file un mauvais coton. Une société qui laisse autant de pauvres sur le bord du chemin, n’est pas gérable. Les inégalités se creusent alors que l’on aurait la possibilité de nourrir tous les humains. Le message à faire passer est le message christique. Pour un athée j’ai tendance à prêcher ! "

Jean-Didier Vincent, de l'Académie des sciences
Jean-Didier Vincent, de l’Académie des sciences
© Odile Jacob

JP : Pour vous, quelle est la plus grande hypocrisie de notre temps ?

JDV : "La politique ! C’est le bal des hypocrites. La mauvaise foi est étalée chaque jour, notamment pour la future élection présidentielle. C’est à celui qui se retiendra le plus longtemps de dire qu’il est candidat. A celui qui dit qu’il ne l’est pas mais qui va l’être. C’est effroyable. Ce n’est même pas de l’hypocrisie, c’est de la cécité. C’est ne pas voir la souffrance du monde et pouvoir vivre en paix. Il m’est facile avec ma Légion d’honneur et mes beaux costumes de dire cela. Mais je me rappelle que j’avais déjà ces idées à 20 ans. Un jour je les ai exposées devant une petite tribune, j’étais étudiant, militant, plutôt à gauche. Quelqu’un avait tâté mon manteau et dit « Eh bien, dis donc, pour quelqu’un qui prêche l’amour des autres, tu es bien pourvu pour toi-même ». En arrivant chez moi je me suis aperçu que mon manteau était fendu de haut en bas avec une lame de rasoir. C’était du beau cachemire offert par ma mère. Je me suis dit voilà l’expression de la méchanceté du monde, qui part d’une idée généreuse et la première chose qu’ils font c’est mettre en prison les riches ou leur reprocher d’être riches, d’être dans la haine".

L’entraide, source d’espoir

JP : Quel est l’évènement de ces dernières années ou la tendance apparue ces dernières années qui vous laisse le plus d’espoir ?

JDV : "Je suis un peu pessimiste mais ce qui me laisse de l’espoir, c’est de voir que malgré tout, ça continue à marcher ! Il y a eu certains progrès au niveau des peuples qui se sont libérés. Ce qu’on voit en Egypte ou ailluers en ce moment, même si on se dit que demain ils vont tous se disputer et qu’un nouveau tyran remplacera le précédent. Je me dis que cette société qui en a tant vu est toujours capable de réactions, de soulèvements. La haine est contagieuse. Ces émeutes, c’est de la contagion affective. Mais il y a aussi la contagion de l’amour. L’entraide est contagieuse. Il y a des organismes qui mobilisent pour s’entraider. Je crois que l’espoir vient de là : de l’entraide. Le fait qu’il y ait quelques rebelles, quelques hommes qui œuvrent pour l’entraide et la solidarité".

JP : Quel a été le plus grand échec de votre vie ? JDV : "Je ne finis pas comme j’aurais aimé finir. Les regrets sont à venir. Mon regret, c’est la facilité".

JP : Curieuse facilité ! Votre itinéraire n’est-il pas celui d’un homme exigeant envers lui-même ?

JDV : "Oui peut-être. Mais on en veut toujours plus. Cette vanité : j’ai adoré les honneurs et continue de les adorer. Le meilleur service que l’on m’ait rendu, c’est de fixer une limite d’âge pour l’Académie française à 75 ans. Il y a ce côté de la personnalité que l’on ne voit pas !" (rires)

JP : Quelle est aujourd’hui votre motivation essentielle dans la vie ?

JDV : "Faire le mieux possible pour tenir jusqu’au bout et le plus longtemps possible. Mais pas de façon égoïste. Vivre dans une quête permanente de l’autre. Ne pas finir dans cette mélancolie que peut être la vieillesse. J’adore les gens comme Edgar Morin qui ont eu la sagesse et la capacité physique d’atteindre 90 ans et d’être toujours joyeux et entreprenants. Dur désir de durer mais qui est quand même un désir très noble".

JP : Dans votre livre « Le sexe expliqué à ma fille » il y a ce passage : Je serai auprès de toi aussi souvent que tu le voudras même quand j’aurai disparu car je suis maintenant un vieil homme et tes bonheurs seront mes bonheurs jusqu’à la fin de tes jours. »

JDV : Oui je n’ose pas trop l’afficher car j’ai quand même mes autres enfants. Mais il est vrai qu’elle est la plus jeune et donc la plus proche. Et dans ma vie j’ai été libre, je ne courais pas d’un congrès à l’autre, j’ai pu être près d’elle.

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- Jean-Didier Vincent






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